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Full text of "Analyse de l'entendement humain : quelles sont les facultés?, quel en est le nom, quel en est le nombre, quel en doit être l'emploi?"

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and  the 

Hannah  Institute 

for  the 

History  of  Medicine 


/" . 


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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/analysedelentendOOvois 


/r. 


ANALYSE 


DE 


L'ENTENDE3iENT  HUMAIN. 


OUVRAGES  Di  mi'mk  Airrriu 


<  lioz   les    nn^iues   IJIrrairc*. 

DL!  Hl'lCAlKMF.N  r,  ses  causes,  ses  didérents  d<gi»'s.  Movens 
iliérnpeiirK]iies  pour  prévenir,  modifier  ou  guérir  celle  infir- 
inilé.  Taris.  IS^l,  iu-S.  2  (r. 

DIS  CAl  SKS  MORALES  ET  PHYSIQIjES  DES  MAI.ADIKS 
.MI'MALES,  et  de  queliiies  autres  affections  nerveuses,  telles 
(pje  l'hystérie,  la  nymphomanie,  le  satyriasis.  Piiris,  1826, 
in 


.S  7  fr. 


AI'IM.ICATIONS  DE  LA   rilYSTOLOGIE    DU   CEUVEAU  h 

l'éinde  (les  enfants  (jui  nécessitent  une  éducation  spéciale. 
l'.Miuieii  de  ifilf  (iiie.slion.  (hiel  mode  d'éducation  faol-il 
adopter  pour  les  enfants  qui  sortent  de  la  ligne  ordinaire,  et 
(jui,  par  leurs  particularités  natives  ou  nccpiises,  lurmeul 
couununéuient  la  pépinière  des  aliénés ,  des  î^rauds  liomines, 
des  [grands  scélérats  et  des  infracteurs  vulgaires  de  nos  lois? 
Paris,  \nO,  in-8. 
DK  L'HOMME  ANIMAL.  Paris,  1830.  in-8.  7  IV.  .^0  c. 

|)K  L'IDIOIIE  CHEZ  LES  ENFANTS,  et  des  auUvs  parlieula- 
liiés  d'iiUelii'^euce  eu  de  caraelèrc  (jui  uéeessitenl  pour  eux 
une  iiislnuiion  et  une  éducation  spéciales  :  de  leur  responsa- 
bilité morale.  Paris,  18.'i3  ,  iu-8. 

Di;  'inAlTEMKN  r  INTELl  IGI;NT  de  L\  KOLII:,  et  appli- 
caiiou  de  quelciues-uns  de  .ses  principes  à  la  i  éforme  des  cri- 
minels   Paris.  18'i7.  in-8.  2  fr. 


Pmi».  —  Impriiiii'ii.;  .le   !..   Mmuinkt,   ihp  M^Jikui  , 


\i\ALYSE 


UE 


L'ENTENDEMENT  HUMAIN 

QUELLES  SONT  SES  FACULTÉS? 

QUEL  EN  EST  LE  NOM,  QUEL  EN  EST  LE  NOMBUE, 

(iUEL    EN    liorr    ÊTRE    L'EMPLOI  ? 

VMK   LK   UOCTEL'lî 

FÉLIX  VOISIN 

VKIHXIN    CIIEV     «E^    ALIÉNÉS    DE    L'HOSPICE    DE    BICÈTKE    (l'HEMIEUli    stUTlUN  )  , 
MEMBRE    DE    LA    LÉGION    D'HONNEUR,    ETC.,    ETC. 

.),;  suis  la  vio  ,  la  voie  ,  le  bonheur 

et  la  tanlé. 

Saint  Llg. 

SUIVI   D'IN  MKMOlKt  SIH  L'ABOLITIOÏN  Dt   LA   l'ElNE    UL  M(»Ki. 


PARIS 

.1.  -B.    UAILLIÈRE    et    FILS 

LIBI5.\1UKS    UE    l'académie    IMPÉRIALE    DE    MÉUECirSE 
Rue  Hautcfeiiille  ,    19 
g.oiulre^i  1  INew-Vork 

H.    BMI.I.IERK,    219,    REGKVr-STKLtT        |  H.    UAILLIÉKK,    2l)U  ,    ItlKlADWAV 

MADRID,  eu.  B.ULLY-BAILLIEUE ,    C.^LLE  DEL   PRINCIPE,    I  I. 

1858  ^«•^*'''^*«. 

8iw.iarH^O'Jf5 


A  MONSIEUR 

LE    COMTE   PILLET   WILL 

RÉGENT   DE    LA    BANQUE   DE    FRANCE  , 
COAIMANDEUR   DE   l'ORDRE    DE    LA    LÉGION   D'HONNEUR  ,    ETC. 


A  l'homme  émincnt  dont  le  caractère  est  à  la  liaiileur  de  Tintelli- 
gence  ; 

A  celui  qui  par  ses  virtualités  propres,  ses  qualités  personnelles, 
a  su  conquérir  une  des  plus  grandes  positions  sociales  et  qui  la 
domine  par  une  dignité  parfaite  ; 

A  riiomme  qui  comprend  ce  que  c'est  que  l'homme,  et  qui  dans 
un  ordre  admirable  et  de  la  manière  la  plus  complète  sait  employer 
son  temps,  ses  facultés  et  sa  fortune  ; 

A  celui  qui  au  milieu  des  i  udes  épreuves  de  la  vie  et  du  succès  de 
ses  entreprises  a  conservé  sa  grâce  cl  sa  simplicité  ; 

A  l'homme  qui  cultive  avec  un  égal  succès  les  lettres  ,  les  sciences 
et  les  beaux-arts,  et  qui  les  protège  ; 

A  l'homme  qui  a  honoré  et  servi  l'industrie ,  la  finance  et  Téco- 
nomie  sociale  et  politique ,  qui  a  gardé  souvenir  de  son  pays  natal , 
qui  fait  le  bien  en  secret,  et  qui  par  l'énergie  de  ses  instincts,  la 
noblesse  de  ses  sentiments  et  l'activité  de  ses  pouvoirs  intellectuels, 
accomplit  en  toute  règle  et  droiture  sa  mission  d'homme  ici-bas. 

En  lui  offrant  la  dédicace  de  mon  livre,  j'obéis  à  un  sentiment 
d'estime  profondément  sentie  ,  et  je  réponds  avec  bonheur  aux 
témoignages  affectueux  d'une  amitié  qui  m'est  bien  chère. 

Félix  VOISIN . 

Mniicriri  chef  iIcs  .ili.iics  ilc  niri-i,e    \,r  'ir'isinn. 


AVIS  AL   LECTEUR. 


Des  circonstances  indépendantes  de  ma 
volonté  ont  retardé  jusqu'à  ce  jour  la  publi- 
cation de  cet  ouvrage,  dont  la  première  livrai- 
son a  paru  en  1851.  Mais  ce  retard,  fâcheux 
pour  moi  seul,  n'a  porté  nul  préjudice  à  la  va- 
leur telle  quelle  de  ma  publication.  Mon  livre 
d'ailleurs,  comme  le  fait  pressentir  son  titre, 
n'est  point  le  livre  d'une  époque  :  il  est  écrit 
pour  tous  les  temps,  pour  luus  les  lieux,  puur 
tous  les  hommes.  Les  principes  ({u'il  renfei'me 
ne  varient  pas  au  gié  des  intérêts,  des  idées 
et  des  passifjijs  d'un  jour  ou  d'un  moment. 
Je  puis  dire  comme  un  publicisle  célèbre  :  Le 


VIH 


AVIS   AI     r.KCTKl'r,. 


précepte  d'hier  sera  le  précepte  de  demain, 
le  précepte  du  présent  comme  de  l'avenir. 

J'ai  pris,  pour  base  de  mon  travail,  la  na- 
lureinvariable  et  bien  délerminéedeThomme; 
j'ai  apprécié  les  divers  milieux  au  sein  des- 
quels se  déroulent  ses  puissantes  activités,  et 
j'ai  trouvé,  dans  l'arrangement  admirable  qui 
a  présidé  à  la  formation  de  sa  tète,  l'ordre 
hiérarchique  de    ses  différents  pouvoirs  (t), 


(1)  Voici,  chins  la  lêle  luiinaiiie  telle  qu'elle  est  sortie  des  mains 
de  la  création,  la  disposiiioii  n-spcclive  de  ses  différentes  facultés. 
Celte  localisaiion  générale  et  d'ensemble  est  acceptée  sans  oppo- 
sition aujourd'hui  par  l'universalité  des  savants. 

Les  instincts  de  conservaiinn.  les  penchants  bruts,  en  occupent 
les  parties  latérales  et  postérieures. 

Les  sentinients  moraux  se  monirent  îi  la  partie  supérieure. 

Et  les  pouvoirs  inlelleciuels  se  dessinent  à  la  partie  anté- 
rieure. 

A  la  première  vue,  sans  réllexion  et  comme  par  instinct,  la  hié- 
rarchie (le  nos  forces  diverses  est  mise  à  découverl. 

I.n  bête  reste  et  doit  rester  à  sa  place  inférieure.  La  paiiie 
haute  de  l'encéphale,  plus  imposante  et  plus  belle,  redèlc  en 
queUjue  sorte  sa  propre  puissance  et  son  autorité  suprême;  elle 
révèle  et  proclame  et  fait  |  ressentir  que  c'ei-t  là  (|ue  la  nature 
a  placé  le  siège  du  gninfrni'mrnt ,  cpic  c'est  la  (jne  se  IromeiU 
les  inslrnmenls  de  l'àmi-. 


AVIS  Al'   I.KCI'KUIi.  IX 

et,  par  cela  même,  la  loi  positive  de  ses  ma- 
nifestations, la  loi  intellectuelle  et  morale 
qui  doit  éternellement  les  gouverner  toutes; 
loi  également  invariable  et  en  dehors  de  la- 
quelle il  ne  trouve  que  déceptions  et  mal- 
heurs. 

La  Providence,  à  laquelle  on  prèle  si  gra- 
tuitement tous  les  jours  les  mauvaises  pas- 
sions de  l'humanité,  intervient  évidemment 
de  celte  manière  sur  le  gouvernement  des  in- 
dividus et  des  peuples  :  avantage  et  bien-être, 
lorsqu'on  obéit  à  cette  loi  qui  vient  d'elle; 
souffrance  et  punition,  lorsque  l'on  s'y  sous- 
trait. 

Le  Créateur  a  ainsi  disposé  les  choses  dans 
notre  constitution;  nous  ne  pouvons  échapper 
à  cette  espèce  de  fatalité.  Nous  trouvons  bien 
ce  qui  est  bien,  nous  trouvons  mal  ce  qui  est 
mal,  et  en  raison  de  ces  deux  impressions  si 
différentes  et  si  contraires,  nous  réagissons 
isolément  ou  collectivement  tout   à  l'heure, 


\  VVJS  Ai;   LtCiKUl'.. 

aujourd'hui  ou  demain,  tôt  ou  tard,  en  un 
mot,  mais  toujours  inévitablement,  en  raison 
directe  du  tort  que  l'on  nous  a  fait  ou  de 
la  satisfaction  légitime  que  l'on  nous  a  don- 
née. Tout  s'inscrit  daïis  la  tête  humaine,  rien 
ne  s'y  efface.  Les  générations  font  des  legs 
aux  générations  ,  tel  est  l'arrêt  de  Dieu. 
Quelqu'un  payera. 

Puisque  chaque  homme,  même  dans  la  con- 
dition la  plus  simple  et  la  plus  obscure,  a, 
dit-on,  sa  mission  à  remplir,  je  viens,  dans  la 
mesure  de  mes  forces,  m'acquitter  de  la 
mienne.  Fort  de  convictions  que  j'ai  établies 
sur  des  faits  irrécusables  et  nombreux,  je  ne 
crains  pas  que,  d'un  bouta  l'autre  de  mon  ou- 
vrage, on  me  trouve  une  seule  fois  en  contra- 
diction avec  moi-même  ;  les  preuves  des  vé- 
rités que  j'avance  se  trouveront  dans  les  cho- 
ses mêmes  que  je  dirai,  dans  l'instinct  de  mes 
semblables,  dans  l'écho  (jue  j'éveillerai  dans  le 
fond  de  tous  les  cœurs,  dans  le  consentement 


AVIS  \v  I, l'en  ri!  xi 

unanime  et  forcé  de  tous  les  hommes  debonne 
foi  qui  voudront  vérifier  par  des  études  sévè- 
res l'exactitude  de  chacune  de  mes  observa- 
tions. 

Je  ne  me  suis  inspiré  que  des  hautes  facul- 
tés qui  nous  ont  été  départies,  et  qui  consti- 
tuent en  nous  l'amour  du  bien,  du  beau,  du 
vrai,  de  l'honnête  et  du  juste.  Je  relève,  en 
même  temps,  de  l'esprit  d'analyse  et  d'induc- 
tion, et  à  ce  double  point  de  vue  je  crois  pou- 
voir enseigner  à  mon  tour,  comme  ayant  puis- 
sance dans  cette  direction  scientifique. 

Je  cherche  à  savoir  ce  que  comportent,  et 
la  riche  organisation  que  nous  avons  reçue,  et 
les  attributs  de  différents  ordres  qui  y  sont 
inhérents  et  qui  en  forment  le  caractère  in- 
stinctif, intellectuel  et  moral. 

Quiconque  lira  ce  livre  avec  quelque  atten- 
tion y  trouvera,  j'en  suis  sûr,  le  cachet  d'un 
homme  droit  et  bien  intentionné  ;  le  style 
n'en  est    point    travaillé  ,  aussi  est-il   assez^ 


Xlf  AVIS   Al!    I.KCIiai!. 

souvent  incorrect;  mais  il  est  clair,  large, 
net  et  positif.  Si  je  suis  à  la  hauteur  de  mon 
sujet,  j'aurai  posé  sur  les  traces  d'un  de  mes 
premiers  maîtres  ,  M.  le  docteur  Georges 
Ferrus  (1),  les  bases  de  la  nouvelle  philoso- 
phie ,  de  la  philosophie  pratique  ;  j'aurai 
appris ,  à  tous  ceux  qui  veulent  vivre  de 
la  vie  de  l'homme,  ce  qu'ils  doivent  faire 
de  leur  temps  et  de  leurs  facultés  pour  eux- 


(1)  Voyez  l'ouvrage  remarquable  qu'a  publié  en  1850  ce  sa- 
vant tro|)  modeste,  ayant  |)our  litre  :  Des  prisonniers,  de  l'eni- 
prisonnenient  et  des  prisons.  Jusqu'à  cette  époque  nous  n'avions 
que  des  compiaiiiies  sentimentales  sur  les  hoaiuies  et  les  choses 
de  cetordre  ;  c'était  peut-être  par  là  qu'il  fallait  commencer  pour 
(ixer  l'altenlion  des  gouvernemenis.  Mais,  si  je  fais  une  exception 
bien  méritée  en  faveur  de  M.  Charles  Lucas,  aucune  de  ces  nom- 
breuses composilions,  qui  font  d'ailleurs  l'éloge  de  l'esprit  et  de 
l'àme  de  leurs  auteurs,  n'a  le  cachet  scientifique. 

M.  G.  Ferrus  seul  est  le  premier  qui,  en  dehors  et  indép»  ii- 
dainmenl  des  influences  de  l'instruction  et  do  l'éducation,  des  li;i- 
biludes,  des  mœurs,  des  circonstances  extérieures,  lieux  com- 
muns habituels  des  meilleurs  philanthropes,  ait  établi  entre  les 
criminels  des  distinctions  fondées  sur  leur  nature  propre,  c'esl- 
à-(lire  sur  la  violence  de  leurs  instincts,  sur  le  peu  de  vivacité  de 
leurs  sentiments  moraux  et  sur  la  faiblesse  de  leur  intelligence. 
(;'esl  lui  (|ni  a  trouvé  dans  les  inégalités  in.'iKjuécs  de  leur  rsprit 


AVIS  AI]   LKCI'RUR.  XllI 

mêmes,  pour  leurs  semblables,  pour  la  na- 
ture extérieure,  ei  partant  pour  Tordre,  le 
bonheur,  la  plénitude  et  la  moralité  de  leur 
existence  entière. 

A  Rome,  le  grand  médecin  de  Pergame, 
Galien,  après  avoir  exposé  à  ses  auditeurs  les 
merveilles  de  l'organisation  physique  de 
l'homme,   s'écriait,  dans  un  saint   enthou- 


et  de  leur  caractère  les  surlaces  vulnérables  de  leur  constitution, 
qui  a  su  apprécier  les  ressources  particulières  que  chacun  d'eux 
pouvait  offrir  à  l'action  des  modificateurs,  et  qui  a  pu  consé- 
quemment  indiquer  de  main  de  maître  les  moyens  extérieurs  à 
l'aide  desquels  il  est  possible  d'éclairer,  de  refréner,  de  cor- 
riger ces  natures  incomplètes,  ou  désordonnées  ou  viciées  par  de 
niau vais  exemples. 

Les  classifications  qu'il  a  proposées  sont  établies  sur  leur  vé- 
ritable base,  sur  la  naturi;  de  l'homme. 

Jo  ne  fais  qu"im  reproche  à  ce  profond  observateur  :  c'est  d-, 
n'avoir  pas  ashcz  tiré  parti  des  avantages  que  lui  donnaient  ^a 
science  et  sa  haute  |)osition  médicale;  c'est  d'avoir  traité  des  ad- 
ministrateurs, gens  respectables  et  bien  intentionnés  sans  doute 
et  qui  ne  sont  pas  sans  mérite  vrai,  a\ec  une  gracieuseté  et  une 
urbanité  telles,  qu  ils  ne  se  sont  pas  doutés  de  la  supérioiité 
qu'il  avait  sur  eux,  et  qu'ils  ont,  par  suite  de  celte  trop  grande 
déférence,  maintenu  \e  sta/u  qvo  des  choses  dans  leurs  mai- 
sons pénitentiaires. 


XIV  AViS    \r    r  KCI'KI'li. 

siasme  ,  qu'il   vonail  do  chnritei'   un    liymne 
à  la  gloire  de  rKternel. 

En  m'efîorçanl,  sur  un  terrain  plus  élevé, 
de  dévoiler  les  étonnants  mystères  de  notre 
constitution  intellectuelle  et  morale,  j'ose  es- 
pérer que  les  lecteurs  apercevront  chez  moi 
le  sentimentheureuxqui  transportait  son  âme. 
Que  n'ai-je  eu  pour  peindre  mes  émotions  sa 
brillante  éloquence,  je  leur  eusse  mieux  fait 
partager  ma  vénération  pour  l'Auteur  ïout- 
Puissant  de  ces  miracles  ! 


ANALYSE 


L'ENTENDEMENT  HUMAIN. 


OUVRAGES   DU  MEiME  AUTEUR. 


Cliez  le  iiiciiie  lii braire* 

DU  BÉGAIEMENT,  ses  causes,  ses  différenls  degrés.  Moyens  théra- 
peiiliques  pour  prévenir,  modifier  ou  guérir  celle  infirniité.  Paris, 
1821 ,  in-8.  2  fr. 

DES  '  A'JSES  MORALES  ET  PHYSIQUES  DES  MALADIES  MEN- 
TALES, et  de  quelques  autres  affections  nerveuses,  telles  que  l'hys- 
térie, la  nymphomanie,  le  satyriasis.  Paris,  1826,  in-8.  7  fr. 

APPLICATIONS  DE  LA  PHYSIOLOGIE  DU  CERVEAU  à  l'étude 
des  enfants  qui  nécessitent  une  éducaiion  spéciale.  Examen  de  celle 
question.  Quel  mode  d'éducation  faul-il  adopter  pour  les  enfants 
qui  sortent  de  la  ligne  ordinaire,  et  qui  par  leurs  particularités  na- 
tives ou  acquises  forment  communément  la  pépinière  des  aliénés , 
des  grands  hommes,  des  grands  scélérats  et  des  infracteurs  vulgaires 
de  nos  lois?  Paris,  1830,  in-8. 

DE  L'HOMME  ANIMAL.   Paris,  1839,  in-8.  7  fr.  50c. 

DE  L'IDIOTIE  CHEZ  LES  ENFANTS,  et  des  autres  particularités 
d'intelligence  ou  de  caractère  qui  nécessitent  pour  eux  une  instruc- 
tion et  une  éducation  spéciales;  de  leur  responsabilité  morale.  Paris, 
1863,  in-8. 

DU  TRAITEMENT  INTELLIGENT  DE  LA  FOLIE  ,  et  application 
de  quelques  uns  de  ses  principes  à  la  réforme  des  criminels.  Paris  , 
1867,  in-8.  2fr, 

MÉMOIRE  EN  FAVEUR  DE  L'ABOLITION  DE  LA  PEINE  DE 
MORT.   Paris,  1868,  in-8. 


ir.!.".   —   iiii'nhii  RIE  ou   i..  iimtl-.kT,   m  e   «ic:(0'i  ,  2. 


ANALYSE 


DE 


L'ENTENDEMENT  HUMAIN 


QUELLES  SONT  SES  FACULTÉS  ? 

QUEL  EN  EST  LE  NOM ,  QUEL  EN  EST  LE  NOxMBRE , 

QUEL   EN    DOIT    ÊTRE  L'EMPLOI  ? 


PAR     LB    DOCTECa 


FELIX  TOISIIV, 

Médecin  en  chef  des  aliénés  de  l'Iiospice  de  Biccirc  (  première  scclioii  ) , 
membre  de  la  Légion  d'honneur,  etc.,  de. 


Je  suis  la  vie ,  la  voie  ,  le  boiiliLur 
et  la  santé. 

Saint  Luc. 


Lu  ù  l'Académie  nationale  de  médecine 

LE   14   OCTOBRE   1850. 


-s^a^c^x^a. 


i  PARIS, 

CHEZ   J.-B.    BAILLIÈRE, 

LIBUAIRE     DE     l'ACADÉ.MIE    NATIONALE     DE    MÉDECINE, 

rue  llaiili'fciiiile ,  49; 
à  Londres,  chez  II.  Unillâècc,    3tîl.  Kej^cnt'Strect  ; 

A  New-York,  chez  II.  BAiLLih:nE,  290,  Broadway. 

A  MADRID,  CUEZ  C.  BAILLY-EAII-UKRE,  CALLE  DEL  PRINCIPE)  11. 

1851. 


INTRODUCTION. 


L'eluclo  des  forces  ,  lello  est  la  tâclie  lîii 
■XI\<^  siècle. 

En  physique,  en  pliysii.logie,  en  écouomic, 
dans  toutes  les  hraiiclies  desrcclieiclies:  l°dd- 
leiniiuer  les  principes  actiTs,  les  vertus  oig;  - 
niques,  les  puissances  productiiccs  ;  2°  trou- 
ver les  conditions  de  leur  manifestation  ; 
3°  formuler  les  lois  qui  les  régissent  ;  4°  dis- 
poser un  milieu  au  sciu  duquel  ces  forces  se 
produiront  uornialement  et  avec  le  plus  d'a- 
vantagr;  possible:  voilà  le  problème. 

Victor  Meunier. 


Le  xviii®  siècle  l'a  fait  proclamer  par  un  de  ses 
plus  éloquents  interprètes:  Point  de  bonheur 
pour  l'homme  en  dehors  des  lois  de  sa  constitu- 
tion. Cette  observation  était  profonde  et  vraie, 
mais  elle  était  incomplète  :  elle  n'envisageait 
qu'une  seule  des  mille  et  une  conséquences  fâ- 
cheuses que  l'homme  subit  inévitablement  lors- 
qu'il ne  fléchit  pas  sous  les  lois  de  sa  nature.  Le 
bonheur  n'est  pas  la  seule  chose  qui  lui  échappe 
alors ,  son  existence  est  manquée  et  condamnée 
à  la  douleur.  Il  a  en  lui  des  forces,  des  énergies, 
des  virtualités,  en  vertu  desquelles  il  tend  inces- 
samment à  l'action,  et  lorsqu'on  ne  leur  accorde 
pas  leur  emploi  raisonnable ,  lorsque  la  sphère 
légitime  de  leurs  activités  reste  incessamment 
fermée,  non  seulement  il  n'est  point  heureux,  il 
ne  jouit  pas  du  bien-être  que  le  bienfaisant  créa- 
teur a  attaché  à  l'exercice  élevé  de  tous  ses  pou- 


6  INTRODUCTION. 

voirs,  mais  l'inquiélude,  le  malaise  el  l'ennui 
robsèdenl  et  le  minent  sans  relâche  ;  et,  comme 
il  faut  cependant  de  toute  nécessité  qu'il  soit , 
c'est-à-dire  qu'il  agisse  jusqu'à  la  mort  d'une 
manière  ou  d'une  autre,  il  s'ensuit,  s'il  n'arrive 
pas  à  l'automatisme,  qu'il  trouve  mécompte  à 
toutes  ses  agitations ,  qu'il  ne  vit  point  confor- 
mément à  son  être,  qu'il  vit  mal,  et  qu'il  tombe, 
par  cette  violence  faite  à  son  organisation,  à  ses 
sens,  à  son  âme,  à  son  esprit  et  à  son  cœur,  dans 
toute  sorte  de  misères,  de  désordres  ou  d'écarts, 
quand  toutefois  le  crime,  le  suicide  ou  la  folie  ne 
viennent  pas  le  frapper  dans  ces  sentiers  du 
malheur. 

Vivre  est  donc  le  métier  que  je  voudrais  ap- 
prendre à  mon  tour  à  mes  contemporains,  et 
cela  non  pas  seulement  pour  les  appeler  aux 
plaisirs  dont  la  nature  a  fait  d'ailleurs  l'instru- 
ment de  conservation  de  tous  les  êtres  sensibles, 
mais  encore ,  et  bien  mieux ,  dans  l'intention  de 
les  appeler  à  leurs  grandes  destinées ,  de  leur 
rendre  leurs  titres  et  leurs  droits ,  de  leur  faire 
connaître  les  facultés  nombreuses  qui  forment 
leur  apanage  et  le  mode  d'existence  supérieur 
et  magnifique  qui  doit  en  être  la  conséquence. 
Cette  voie  est  la  seule  qui  puisse  honorer  leur 


INTRODUCTION.  7 

vie,  el  les  faire  sortir  des  tristes  conditions  au 
sein  desquelles  ils  faussent  leur  propre  nature  et 
vont  au-devant  de  leur  propre  déchéance.  C'est 
donc  comme  médecin  tant  soit  peu  versé  dans 
l'étude  de  l'organisation  et  de  tous  les  pouvoirs 
qui  lui  sont  conférés ,  c'est  comme  observateur 
et  témoin  des  perturbations  de  toute  espèce  qui 
suivent  nos  abstentions ,  nos  révoltes  et  nos  in- 
fractions, c'est  comme  homme  bien  désireux  d'y 
apporter  remède,  que  je  viens,  sous  l'appui  de 
votre  bienveillance,  ^lessieurs,  prendre  à  ce  su- 
jet devant  vous  la  parole.  Heureux  si  je  puis  dé- 
montrer ce  que  j'avais  pressenti  dès  mon  entrée 
dans  la  carrière  médicale,  savoir  :  que  la  médecine 
qui  apprend  à  l'homme  à  se  servir  de  ses  forces 
et  qui,  par  l'appel  qu'elle  fait  à  leur  activité, 
prévient  les  souffrances  physiques  ou  morales  et 
les  maladies  ou  les  désordres  qu'elles  provoquent 
ou  qu'elles  entraînent  à  leur  suite,  vaut  tout  au- 
tant, et  plus,  que  la  médecine  qui  enregistre  les 
infractions  faites  à  la  nature  et  qui  en  guérit  les 
fâcheux  effets. 

Au  point  de  vue  général,  c'est  une  justice  à 
rendre  aux  médecins  de  l'antiquité  comme  à 
ceux  des  temps  modernes,  ils  n'ont  rien  négligé 
pour  arriver  à  ce  précieux  résultat  ;  ils  ont  fait 


8  INTRODUCTION. 

de  la  médecine  préventive,  et  c'est  bien  en  dépit 
de  leurs  cfTorls  que  l'espèce  liumaine  est  restée 
dans  l'ignorance  des  premiers  principes  de  direc- 
tion nécessaires  à  son  bonheur  comme  à  sa 
santé.  Depuis  le  fameux  traité  du  père  de  la 
médecine,  de  l'influence  de  l'air,  des  eaux  et  des 
localités  sur  la  constitution  de  l'homme,  jus- 
qu'aux ouvrages  publiés  de  nos  jours  sur  l'hy- 
giène publique,  on  peut  dire  que  la  science  n'a 
point  fait  défaut  à  l'humanité.  Sur  un  point  seu- 
lement ,  mais  sur  un  point  d'une  grande  impor- 
tance ,  elle  est  restée  constamment  en  arrière. 
On  lui  doit  les  plus  sages  recommandations  pour 
ordonner  l'homme  le  plus  convenablement  pos- 
sible dans  le  milieu  qu'il  habite;  elle  l'a  guidé 
dans  une  foule  de  rapports  avec  la  nature  exté- 
rieure; elle  a  projeté  la  lumière  sur  les  fonctions 
les  plus  importantes  de  sa  jie  de  nutrition ,  de 
sa  vie  organique,  et,  par  les  connaissances 
qu'elle  a  répandues  dans  le  domaine  public,  par 
les  institutions  qu'elle  a  créées ,  et  le  bien-être 
matériel  qu'elle  a  contribué  à  établir  jusque 
dans  les  dernières  classes  de  la  société ,  elle  est 
parvenue  à  faire  monter  la  moyenne  de  la  vie 
humaine ,  qui  ne  dépassait  pas  autrefois  vingt- 
sept  à  vingt -huit  ans,  à  trente -sept  années 


INTRODUCTION.  9 

d'existence.  Honneur  donc ,  malgré  tous  les  in- 
grats qu'elle  a  faits,  à  la  science  médicale  et  à 
tous  ceux  qui  la  cultivent  avec  tant  de  désinté- 
ressement et  de  succès  ! 

J'ai  dit  que,  sur  un  point  d'une  grande  impor- 
tance ,  la  médecine  préventive  était  restée  con- 
stamment en  arrière.  Et  en  effet,  Messieurs,  en 
dehors  de  quelques  idées  générales ,  vagues  et 
confuses,  qui  ont  échappé  comme  par  instinct  à 
l'intelligence  de  quelques  têtes  fortes,'  et  qui  sont 
restées  sans  application ,  la  médecine  n'a  point 
veillé  au  développement  de  la  vie  instinctive,  de 
la  vie  morale  et  de  la  vie  intellectuelle  de  l'hu- 
manité ;  la  vie  supérieure  de  l'espèce  humaine , 
la  vie  du  cerveau  n'a  servi  de  thème  ni  de  texte 
à  aucun  des  membres  de  la  famille  médicale.  Qui 
se  l'imaginerait  !  Malgré  l'exemple  contraire 
donné  par  les  médecins-prêtres  de  la  vieille 
Egypte,  on  s'est  mis  dans  l'esprit,  au  sein  des  so- 
ciétés les  plus  savantes  de  l'Europe,  et  on  a  voulu 
le  ftiire  croire  à  tout  le  monde,  que  ce  sujet  n'ap- 
partenait pas  à  la  médecine;  qu'il  devait  être 
abandonné  aux  métaphysiciens,  aux  membres  des 
universités ,  aux  idéologues  proprement  dits ,  et 
que  des  hommes  aussi  graves,  aussi  sérieux,  aussi 
positil^s  que  des  hommes  de  notre  ordre,   n'en 


10  INTRODUCTION. 

pouvaient  ni  n'en  devaient  faire  l'objet  de  leurs 
méditations. 

Je  viens  protester  devant  vous,  Messieurs, 
contre  cette  inqualifiable  opinion. 

Si  ce  sujet  présente  de  grandes  difficultés ,  si 
nous  avons  autant  de  systèmes  de  philosophie 
que  de  soi-disant  philosophes ,  si  la  science  n'a 
pas  encore  dit  son  dernier  mot  sur  la  nature  de 
l'homme,  la  faute  en  est  justement  aux  médecins, 
qui  ont  laissé  prendre  à  des  hommes  étrangers  à 
l'étude  de  l'histoire  naturelle  et  de  la  physiologie 
un  r(Me  qui  leur  appartenait  exclusivement.  Et 
vous  le  concevez  plus  que  personne  au  monde , 
Messieurs  :  quand  on  veut  écrire  sur  l'homme,  et 
rapporter  les  phénomènes  qu'il  présente  à  leur 
véritable  cause,  il  faut  d'abord  prendre  pour 
base  son  organisation,  et  apprécier  ensuite  l'in- 
fluence des  milieux  au  sein  desquels  il  déploie 
ses  virtualités.  L'observation  répétée  de  ses  ma- 
nifestations donne  alors  la  mesure  de  ce  qu'il 
est  et  de  ce  qu'il  peut  être,  et,  par  une  dernière 
conséquence,  on  peut  de  science  certaine  lui  for- 
muler les  lois  de  son  perfectionnement, 

C'est  pour  avoir  méconnu  ces  vérités  si  sim- 
ples, c'est  pour  avoir  dédaigné  ce  plus  beau 
fleuron  de  sa  couronne,  que  la  médecine  a  été 
dépassée  dans  les  anciens  temps  par  les  travaux 


INTRODUCTION.  ^^ 

des  philosophes,  des  psychologisles  et  des  mora- 
listes proprement  dits;  c'est  comme  cela  qu'elle 
est  restée  au-dessous  de  son  mandat,  qu'elle  a 
livré  l'homme  sans  boussole  et  sans  appui  à  tous 
les  accidents  de  la  vie ,  qu'elle  n'a  pu  imprimer 
de  direction  salutaire  aux  forces  fondamentales 
d'où  relèvent  ses  passions,  servir  à  l'asseoir  avec 
intelligence  et  moralité  dans  le  monde  extérieur, 
ni  contribuer  par  cela  même  à  le  préserver  des 
causes  qui  le  conduisent  le  plus  ordinairement 
au  malheur,  au  suicide,  au  crime  ou  à  l'aliéna- 
tion mentale. 

Je  reviens  à  mon  axiome  :  La  médecine  qui 
apprend  à  l'homme  à  se  servir  de  ses  forces  et 
qui,  par  l'appel  qu'elle  fait  à  leur  activité,  pré- 
vient les  souffrances  physiques  ou  morales  et  les 
maladies  ou  les  désordres  qu'elles  entraînent  a 
leur  suite,  vaut  tout  autant,  et  plus,  que  la  mé- 
decine qui  enregistre  les  infractions  faites  à  la 
nature  et  qui  en  guérit  les  fâcheux  effets. 

A  toutes  les  époques  de  la  vie  des  peuples, 
comme  je  viens  de  vous  le  faire  entendre,  il  s'est 
donc  rencontré  des  hommes  d'une  grande  éner- 
gie, d'une  grande  intelligence  et  d'une  grande 
élévation  de  sentiments ,  qui  se  sont  persévé- 
ramment  occupés  à  favoriser  l'évolution  instinc- 
tive, intellectuelle  et  morale  de  notre  espèce,  et 


12  INTRODUCTION. 

à  en  contnMorles  iTianiroslalions.  Leurs  conseils, 
leurs  maximes,  la  promulgation  de  leurs  lois,  les 
préceptes  de  leurs  religions,  quelque  différentes 
que  fussent  entre  elles  ces  mêmes  religions,  tout 
en  fait  foi. 

Dans  cette  direction  scientifique  comme  dans 
toute  autre  néanmoins,  on  n'a  pas  trouvé  la  vé- 
rité d'un  clin  d'œil,  et  nous  ne  la  possédons 
môme  pas  encore  tout  entière  aujourd'hui.  Cer- 
tains principes  furent  d'abord  admis  sur  parole , 
sur  autorité  magistrale;  puis  ensuite  ils  furent 
discutés,  admis  ou  rejetés,  suivant  le  progrès  des 
lumières  et  la  marche  de  la  civilisation.  Autant 
qu'on  peut  s'en  rapporter  aux  annales  de  l'his- 
toire, la  révélation  faite  aux  hommes  des  temps 
primitifs  fut  étendue ,  rappelée  et  modifiée  par 
Moïse,  et  la  sienne  à  son  tour  fut  étendue  et 
perfectionnée  par  le  Christ.  Dans  les  pays  où  ces 
grands  législateurs  ne  purent  faire  parvenir  leurs 
doctrines,  et  où  de  nos  jours  même  elles  ne  sont 
pas  parvenues  ou  ne  se  sont  point  établies,  il  ne 
faut  pas  croire  que  les  révélations  des  beaux  ca- 
ractères et  des  belles  intelligences  aient  manqué 
à  l'humanité.  Non,  partout,  sur  tous  les  points  de 
l'univers,  l'iiomme  supérieur  a  éclairé,  guidé  et 
ennobli  la  foule  de  ses  semblables.  Ne  soyez 


INTllODUCTlOr^.  lo 

donc  point  étonnés,  Messieurs,  si  vous  me  voyez 
placer,  je  ne  dirai  pas  sur  la  même  ligne ,  il  y  a 
eu  trop  d'inégalité  dans  les  manifestations  de 
leur  âme  et  de  leur  esprit,  mais  placer  haut  dans 
mon  estime  tous  les  hommes  qui,  d'une  manière 
ou  d'une  autre,  orthodoxes  ou  hétérodoxes,  ont 
contribué  à  éclairer  les  nations  et  à  les  rappro- 
cher de  l'essence  même  de  celui  qui  leur  donna 

la  vie. 

Nous  n'avons  point  à  relever  ici  les  erreurs 
ou  les  faiblesses  de  quelques  uns  de  ces  esprits 
supérieurs;  toujours  est-il  qu'ils  ont  fait  progres- 
ser leur  siècle ,  qu'ils  ont  été,  à  différents  titres, 
les  instructeurs  et  les  éducateurs  du  genre  hu- 
main, et  qu'en  observateurs  profonds  des  misères 
et  des  passions  de  l'humanité,  ils  ont  fait  tout  ce 
qui  dépendait  d'eux  pour  régulariser  l'action  de 
nos  diverses  facultés,  pour  étendre  le  cercle  de 
notre  intelligence,  stimuler  nos  sentiments  mo- 
raux ,  nous  harmoniser  avec  les  hommes  et  les 
choses,  et  nous  faire  vivre  enfin  de  la  vie  propre 
de  notre  espèce.  On  peut  dire  en  toute  assurance 
qu'ils  ont,  chacun  dans  leur  temps  et  chacun  dans 
la  mesure  de  sa  capacité,  contribué  à  transformer 
le  vieux  monde,  et  qu'ils  ont  par  cela  même  en- 
core préparé  les  voies  dans  lesquelles  nous  voyons 


14  INTRODUCTION. 

l'espèce  humaine  se  précipiter  tout  entière  au- 
jourd'hui. 

Quoi  qu'il  en  soit  des  èminents  services  rendus 
aux  grandes  sociétés  du  monde  par  ces  hommes 
de  génie,  et  quelles  que  soient  aussi  notre  recon- 
naissance et  notre  admiration  pour  eux  tous, 
je  ne  crains  pas  d'aflirmer  cependant,  leurs  ou- 
vrages à  la  main ,  qu'ils  sont  loin  d'avoir  émis 
tous  les  principes  propres  à  diriger  convenable- 
ment l'activité  de  nos  facultés.  Les  uns  n'ont  fait 
face  qu'aux  vices  de  leur  nation  ;  les  autres,  avec 
toute  leur  supériorité,  ont  fléchi  parfois  sous  les 
préjugés  de  leurs  contemporains  ;  celui-ci  a  donné 
un  sommaire  de  la  loi  qui  peut-être,  en  raison 
même  de  sa  généralisation  sublime,  n'a  point 
suffi  et  ne  suflit  point  encore  de  nos  jours  pour 
éclairer  l'esprit  étroit  de  la  multitude  et  changer 
ses  dispositions  égoïstes;  celui-là,  lorsqu'il  ne 
s'est  pas  perdu  dans  les  ténèbres  de  la  métaphy- 
sique, s'est  borné  à  descendre  en  lui-même,  à  se 
prendre  pour  terme  de  comparaison,  et  à  présen- 
ter la  mesure  de  son  cerveau  pour  celle  de  l'en- 
tendement humain. 

Tous  sont  restés  au-dessous  du  vaste  sujet  de 
leur  entreprise;  la  loi  d'activité  propre  à  cha- 
cune de  nos  facultés  n'a  point  été  promulguée > 


hNTRODUCTlON.  15 

et  l'espèce  humaine,  vieillissant  dans  sa  longue 
enfance,  est  restée  dans  l'ignorance  de  sa  propre 
vie.  D'où  vient  cela?  La  réponse  est  facile  à  faire. 

Lorsque  ces  belles  intelligences  ont  voulu  gui- 
der notre  espèce  dans  les  voies  de  son  perfec- 
tionnement, la  science  de  la  nature  de  l'homme 
était  à  peine  au  berceau;  on  observait,  on  écri- 
vait, et  l'on  parlait  alors  sous  l'empire  exclusif  de 
quelques  sentiments  supérieurs.  Notre  constitu- 
tion morale  n'avait  point  été  analysée  dans  ses 
éléments  primitifs  ;  on  ne  savait  ni  le  nom,  ni  le 
nombre  de  nos  facultés.  Notre  cerveau  était  resté 
lettre  close  ;  et  ce  qu'il  y  a  d'étonnant  dans  le 
degré  de  perfection  auquel  ces  belles  intelli- 
gences sont  parvenues,  ou,  pour  mieux  dire,  ce 
qui  prouve  combien  elles  avaient  été  richement 
dotées  par  la  nature,  c'est  qu'elles  aient  pu,  avec 
les  seules  ressources  de  leur  propre  fonds,  se 
révéler  au  monde  avec  tant  de  puissance,  de 
grandeur  et  de  moralité. 

Depuis  lors,  deux  écoles  célèbres,  l'école  écos- 
saise, représentée  en  France  par  Royer-Collard, 
Cousin,  Jouffroy,  Vallex  et  Joly,  et  l'école  de 
Gall  et  de  Spurzheim ,  qui  de  plus  que  la  pre- 
mière s'est  appliquée  à  chercher  dans  le  cerveau 
la  condition  matérielle  de  tous  les  phénomènes 


16  liSTRODUCÏION. 

psychiques;  deux  écoles  célèbres,  dis-je,  ont 
senti  le  vide  de  la  science,  et  l'on  peut  le  procla- 
mer à  leur  honneur,  elles  ont  comblé  la  lacune 
laissée  par  leurs  prédécesseurs.  Douées  d'un  es- 
prit sévère,  n'enregistrant  que  des  faits  positifs, 
se  déliant  de  tout  raisonnement  spéculatif,  elles 
ont  étudié  l'homme  comme  tout  autre  objet  de 
l'histoire  naturelle;  éclairées  par  le  flambeau  de 
l'analyse,  elles  ont  noté  ses  manifestations  jour- 
nalières et  fait  l'inventaire  exact  de  toutes  les 
forces  inhérentes  à  sa  constitution.  Par  cette 
heureuse  méthode, elles  ont  tout  misa  découvert 
dans  lui;  elles  se  sont  ainsi  convaincues  que 
l'homme  est  un  être  fini,  déterminé,  qu'il  n'est 
pas  plus  insaisissable,  pas  plus  énigmatique  que 
tous  les  autres  êtres  de  la  création,  et  qu'il  est 
possible,  par  conséquent,  de  savoir  par  l'observa- 
tion tout  ce  que  comporte  sa  nature.  Effective- 
ment, Messieurs,  toutes  nos  facultés,  tous  nos 
pouvoirs  se  font  jour  ici-bas.  Voilà  ce  que  ces 
deux  écoles  ont  fait,  et  voilà  leurs  titres  à  être 
gloriiiées  par  les  savants  de  tous  les  pays. 

Grâce  à  leurs  laborieuses  investigations,  nous 
savons  aujourd'hui  non  seulement  de  quels  élé- 
ments se  compose  notre  vie  sensoriale,  chose 
que  nous  avaient  d'ailleurs  parfaitement  élucidée 


ir<5TR0DUCTI0>'.  17 

nos  devanciers,  mais  nous  savons  encore  de 
quels  éléments,  c'est-à-dire  de  quelles  facultés  se 
compose  la  vie  de  nos  instincts,  de  quels  élé- 
ments ou  de  quelles  facultés  se  compose  notre 
existence  morale,  et  enfin  de  quels  éléments  ou 
de  quelles  facultés  se  compose  la  vie  de  notre 
intelligence. 

L'homme  aujourd'hui  est  connu  comme  on 
connaît  tout  autre  corps  de  la  nature,  comme 
on  connaît  un  mollusque,  un  végétal,  un  insecte, 
un  quadrupède  ;  on  sait  les  fonctions  qu'il  par- 
tage avec  les  végétaux,  les  facultés  qui  le  met- 
tent sur  le  plan  des  animaux  et  les  pouvoirs  qui 
l'ennoblissent  et  le  distinguent  du  reste  de  la 
création. 

Vous  ne  l'ignorez  pas,  nous  n'occupons  qu'un 
point  dans  l'espace  et  nous  n'avons  qu'un  mo- 
ment dans  le  temps;  aucun  de  nous  ne  peut  suf- 
fire à  toutes  choses  :  les  deux  écoles  dont  je  viens 
de  vous  parler  se  sont  arrêtées  là,  et  elles  nous 
ont  laissé  leur  œuvre  à  continuer.  Cette  œuvre, 
quelle  est-elle?  Je  vous  l'ai  fait  pressentir,  cette 
œuvre  consiste  à  prendre  l'homme  tel  qu'il  est 
et  à  lui  tracer  la  loi  d'activité  de  toutes  les  facul- 
tés qu'il  a  reçues  :  toute  ma  médecine  préventive 
est  là.  C'est  de  lui  dire  comment  il  doit  vivre 


18  iMr.oDucnoN. 

|)(nir  \iMV  conlornuMiuMit  à  sa  naluiT,  pour  (Hrc 
lui-même,  pour  etrelieureux  et  éviter  de  tomber 
dans  les  diverses  aberrations  de  son  propre  en- 
tendement :  tel  est  le  but  que  je  me  propose  d'at- 
teindre. 

J'accepte  tous  les  dons  de  la  nature,  et  non 
seulement  je  ne  >eux  laisser  ni  sommeiller  ni 
s'éteindre  aucune  de  ses  virtualités,  mais  je  veux 
dire  encore  comment   chacune  d'elles  doit  être 
exercée,    appliquée    au    plus    grand    avanlai^e 
comme  au  plus  grand  honneur  de  l'humanité.  Je 
veux  autant  qu'il  est  en  moi  conlirmer  la  justesse 
des  paroles  de  Descartes,  ([ui  disait  :  que  s'il  est 
possible  de  perfectionner  l'espèce  humaine,  c'est 
dans   la   médecine  (ju'il   faut   en    chercher  les 
movens.  J'ai  donc  eu  raison  de  vous  le  faire  ob- 
server, Messieurs,  les  anciens  ne  pouvaient  pas 
tout  dire  sur  ce  sujet.  Connue  ils  n'avaient  pas 
fait  l'analyse  complète  des  facultés  qui  par  leur 
ensemble  constituent  l'entendement  humain ,  il 
leur  avait  été  inqjossible  de  formuler  des  prin- 
cipes d'éducation  qui  en\elo})])assenl   le  moral 
tout  entier  et  qui  eussent  })our  résultat  de  met- 
tre l'homme  en  toute  valeur  pour  lui-même  et 
pour  ses  semblables.  La  politique  machiavélique 
savait  bien  (juelque  chose  de  cette  science,  mais 


lîSTRODUCTION.  19 

elle  ne  se  servait  de  ses  lumières  que  pour  agir 
dans  un  sens  diamétralement  opposé,  que  pour 
abattre  et  tuer  les  spontanéités  les  plus  géné- 
reuses de  lame  humaine.  Notre  but,  à  nous  autres, 
est  donc  bien  indiqué  :  nous  nous  proposons  de 
faire  connaître  nos  facultés  fondamentales  et 
d'indiquer  les  moyens  extérieurs  à  l'aide  des- 
quels on  peut  en  favoriser  le  développement  et 
en  régulariser  l'emploi. 

Il  ne  faut  point  se  le  dissimuler,  nous  sommes 
loin  encore  du  terme  de  notre  perfectionnement  ; 
non  seulement  nous  ne  savons  point  nous  servir 
de  nos  pouvoirs  instinctifs,  nous  les  abandonnons 
à  leur  grossier  matérialisme ,  mais  on  peut  nous 
reprocher  surtout  de  ne  point  vivre  en  hommes, 
de  ne  point  vivre  dans  les  conditions  de  notre 
organisation  supérieure,  et  de  manquer  ainsi  par 
notre  propre  faute  le  but  élevé  de  notre  existence. 
Nous  méconnaissons  nos  premiers  devoirs,  nos 
premiers  intérêts  et  nos  plus  grands  plaisirs. 
Cette  infraction  à  la  première  loi  de  notre  être 
ne  reste  point  impunie;  nos  misères,  nos  ennuis, 
nos  mécomptes,  notre  asservissement,  tout  vient 
de  là  :  la  conséquence  est  forcée.  On  ne  peut 
nous  toucher  que  par  les  surfaces  que  nous  pré^ 
sentons,  et  l'on  agit  avec  nous  comme  avec  de 


20  lîSrRODDCIlON. 

misérables  créatures  qui  ne  c()ni])renncnl  ni  les 
choses  de  rintelligcnce  ni  celles  des  sentiments 
moraux:  des  distinctions  ou  des  humiliations  lai- 
tes à  la  vanité,  des  amendes  ou  des  récompenses 
pécuniaires,  la  prison,  le  cimeterre  et  le  bâton, 
la  potence  et  la  guillotine,  voilà  encore  de  nos 
jours  sur  quelles  bases  on  s'appuie  pour  modifier, 
gouverner  et  sauver  de  lui-même  le  roi  de  l'uni- 
vers. Le  bourreau  est  la  pierre  angulaire  de  notre 
ordre  social,  et  la  raison  en  est  simple,  Messieurs: 
en  aucun  lieu  du  monde  il  ne  peut  venir  dans 
l'esprit  de  personne  de  traiter  en  hommes  des 
hommes  qui  ne  sont  pas  des  hommes. 

Je  puis  cependant  le  dire  devant  vous , 
car  vous  vous  sentez  ordonnés  pour  une  autre 
existence  que  celle  de  la  brute  ou  du  méchant, 
et  vous  voulez  que  pour  entraîner  vos  détermi- 
nations, on  fasse  appel  à  vos  qualités  morales,  à 
vos  grandeurs  innées;  je  puis  le  dire  devant 
vous:  tout  s'émeut  aujourd'hui  dans  la  société, 
et  cependant  en  dehors  du  gouvernement  que 
nous  nous  sommes  donné  et  qui  tend  au  moins 
à  la  consécration  de  quelques  grands  principes 
humanitaires,  je  ne  vois  pas  qu'il  se  soit  opéré 
un  notable  changement  dans  nos  mœurs,  et 
([u'on  s'émeuNC  el  (}u'<mi   agisse  sous  la   haule 


INTRODUCTION.  21 

direction  des  liantes  facultés  de  renlendement, 
et  particulièrement  sous  l'inspiration  de  la  bien- 
veillance, de  la  vc'nération ,  de  la  justice  et  de 
l'eslime  de  nous-mêmes  et  de  nos  semblables. 
Oui,  nous  sommes  sous  le  joug  des  propen- 
sites  inférieures,  et  l'homme  en  nous  n'appa- 
raît encore  que  bien  faiblement  dans  l'homme. 
Chose  singulière  !  ignorance  vraiment  impardon- 
nable des  premières  lois  de  notre  nature  !  nous 
voulons  le  bonheur,  nous  désirons  la  liberté,  et 
nous  ne  paraissons  pas  savoir  que  la  tranquillité, 
la  paix,  la  joie,  les  grandes  voluptés  ne  se  trou- 
vent que  dans  l'exercice  et  l'application  des  for- 
ces, des  vertus  dont  je  viens  de  donner  les  noms, 
et  que  la  liberté,  de  son  côté,  ne  s'établit  et  ne 
se  maintient  qu'avec  le  désintéressement,  la  no- 
blesse et  l'ascendant  de  chacune  d'elles. 

On  parle  en  tous  lieux  de  transformer  le 
vieux  monde,  on  a  cent  fois  raison:  élargissons 
notre  esprit,  élargissons  notre  âme,  sortons  de 
l'animalité,  montrons  l'homme  à  la  terre;  mais 
alors  donnons  à  nos  activités  un  autre  but  que 
l'égoïsme.  Que  tout  conspire,  même  nos  penchants 
inférieurs,  au  triomphe  de  notre  nature  humaine: 
ne  ressemblons  plus  à  ceux  dont  nous  critiquons 
les  actes  et  dont  nous  envions  la  position,  et  rai- 


22  INTRODUCTION. 

lions-nous  par  conséquent  à  nos  institutions  libé- 
rales. Nos  devoirs  sont  aussi  imprescriptibles 
que  nos  droits;  en  pesant  sur  nos  semblables  du 
poids  de  notre  individualité,  pour  qu'ils  s'aper- 
çoivent de  notre  présence  et  qu'ils  ne  comptent 
pas  sans  nous,  il  convient  aussi  que  nous  n'en 
fassions  point  abstraction  dans  notre  esprit,  et,  de 
plus,  que  nous  déversions  incessamment  sur  eux 
les  trésors  de  notre  àme.  Pénétrez-vous  bien  de 
mes  idées,  notre  existence  doit  se  composer  de 
la  manifestation  de  toutes  nos  facultés,  mais  c'est 
comme  hommes  que  nous  l'avons  reçue,  et  c'est 
comme  hommes  que  nous  devons  l'employer  et 
la  rendre.  Elle  doit  donc  porter  le  cachet  de  no- 
tre origine  et  briller  par  l'intelligence  et  la  mo- 
ralité; elle  doit  être  tout  à  la  fois  individuelle 
et  sociale.  La  solidarité  est  la  loi  du  genre 
humain. 

Si  nous  n'entrons  pas  dans  cette  voie,  qui  seule 
ne  fausse  pas  notre  nature  et  qui  peut  seule 
commander  le  respect,  consolider  nos  droits  et 
nous  protéger  les  uns  contre  les  autres;  si  nous 
ne  donnons  pas  pour  base  nouvelle  à  ce  vieux 
monde  la  voûte  supérieure  du  cerveau;  en  d'au- 
tres termes,  si  nous  ne  le  faisons  pas  reposer  sur 
les  pouvoirs  augustes  de  l'humanité, sur  la  devise 


INTIlOnrCllON.  23 

cil  retienne  inscrite  en  loi  1res  d'or  au  milieu  de 
nos  drapeaux,  notre  œuvre  n'aura  point  de  durée, 
l'animal  seul  apparaîtra  dans  l'homme,  et  toutes 
les  batailles  dans  lesquelles  nous  sommes  prêts  à 
nous  engager  aujourd'hui  ne  tourneront  tou- 
jours, quelle  qu'en  soil  l'issue,  qu'au  triomphe  d'un 
animal  sur  un  autre  animal,  d'un  égoïsme  sur  un 
autre  égoïsme;  nous  recommencerons  de  point 
en  point,  et  seulement  à  plus  de  frais  encore, 
l'histoire  de  nos  aïeux. 

Ainsi  donc,  loin  de  faire  dans  mon  travail  un 
appel  exclusif  aux  penchants  bruts  qui  sont  en 
nous,  et  dont  la  prédominance  éterniserait  l'ani- 
malité de  notre  espèce  et  justilierait  tous  les  des- 
potismes,  j'appelle  à  moi,  i'a>ive  de  toute  la 
puissance  de  ma  parole  et  de  ma  volonté  les  la- 
cultés  supérieures  de  notre  àme;  j'appelle  à  moi 
les  sentiments  moraux,  les  sentiments  véritable- 
ment civilisateurs  et  conservateurs  ;  j'entraîne 
dans  ce  mouvement  heureux  les  forces  géné- 
reuses de  l'intelligence  et  je  subordonne  l'ordre 
entier  de  nos  rapports  à  leur  autorité  suprême. 
De  cette  manière,  veuillez  bien  considérer  l'ex- 
pression dont  je  vais  me  servir,  je  concours  à 
la  seconde  création  de  l'homme  dans  l'accep- 
tion du  mot  homme:  je  le  conduis  à  la  plénitude 


2U  INTRODUCTION. 

(le  son  existence,  je  lui  donne  la  léritable  sa- 
gesse; je  donne  jour  à  toutes  les  forces  de  son 
organisation,  à  toutes  les  tendances  de  ses  sens 
extérieurs,  de  ses  facultés  perceptives,  de  ses 
penchants,  de  son  esprit  et  de  son  cœur,  et  je 
redoute  d'autant  moins  la  violence  de  ses  incita- 
tions inférieures,  l'emportement  de  ses  désirs, 
que  je  ne  disjoins  point  ses  facultés,  que  je  les 
fais  se  prêter  un  mutuel  appui,  et  que  tout  se 
passe,  en  un  mot,  suivant  les  indications  de  la 
nature  même,  sous  le  contrôle  de  son  intelli- 
gence et  de  sa  moralité. 

Je  ne  saurais  trop  insister  sur  ce  point  capital. 
Faire  vivre  l'homme  de  toutes  les  vies  de  sa  con- 
stitution; le  faire  obéir  à  toutes  les  volontés  bien 
réglées  de  sa  nature;  le  faire  répondre  à  tous 
les  dons  qu'il  a  reçus  par  surcroît  ;  favoriser  en 
tout  point  la  merveilleuse  adaptation  de  tout 
son  être  avec  les  objets  extérieurs;  respecter 
toutes  ses  facultés  en  donnant  incessamment  la 
direction  et  la  suprématie  à  celles  de  Tordre  le 
plus  moral  et  le  plus  élevé,  et,  par  cet  assujettis- 
sement religieux  aux  institutions  de  notre  Créa- 
teur, le  maintenir  dans  la  loi  de  sa  double 
existence  et  l'empêcher  de  tomber  ou  dans  le  ma- 
térialisme de  la  bête,  ou  dans  le  spiritualisme 


INTRODUCTIONS.  25 

affligeant  de  l'ascétisme:  voilà,  sans  parler  ici 
des  eiïorts  persévérants  que  l'on  doit  faire  pour 
améliorer  sa  condition  matérielle,  les  moyens  de 
rendre  l'homme  à  lui-même,  d'assurer  son  bon- 
heur, de  le  sauver  du  malaise,  de  l'ennui  et  de  le 
soustraire  par  cela  même  à  l'influence  des  causes 
qui  le  conduisent  le  plus  ordinairement  au  sui- 
cide, au  crime  ou  à  l'aliénation  mentale. 

Si  je  me  suis  bien  fait  comprendre,  vous  devez 
être  convaincus,  par  les  considérations  que  je 
vous  ai  livrées  au  commencement  de  mon  intro- 
duction et  par  celles  que  je  viens  de  vous  sou- 
mettre, que  les  médecins,  quoi  qu'on  en  dise  dans 
les  cercles  de  la  haute  politique,  ont  raison  plus 
que  suffisante  pour  se  placer  au  rang  des  instruc- 
teurs des  peuples:  ce  sont  véritablement  eux  qui 
connaissent  l'homme  dans  sa  racine  et  son  es- 
sence; ce  sont  eux  qui  ont  dévoilé  les  secrets  de 
son  organisation  cérébrale,  qui  ont  tenu  compte 
des  actions  et  des  réactions  réciproques  du  monde 
sur  lui  et  de  lui  sur  le  monde,  et  qui  peuvent  con- 
séquemment  le  mieux  ordonner  ses  rapports  ex- 
térieurs, gouverner  ses  passions  et  lui  tracer 
l'emploi  normal  et  régulier  de  son  temps  et  de 
ses  facultés. 

Il  me  reste  maintenant .  avant  d'entrer  plus 


26  INIHODUCTION. 

proroïKlcnienl  en  malirro.  à  vous  donner  le  litre 
(le  mon  ouvrage.  Je  Tinlilule:  Anah/se  de  lenten- 
ilemenl  humain,  et  je  \\\\  demande  quelles  sonl 
ses  facullés,  quel  en  est  le  nom,  quel  en  est  le 
nombre  et  quel  en  doit  être  rem])loi.  En  d'au- 
tres termes,  Messieurs,  je  viens  dérouler,  dé- 
plisser sous  vos  veux  le  cerveau  de  l'homme;  je 
^iens  vous  faire  connaître  une  à  une  les  facultés 
dont  ilest  l'instrument,  dont  ilesllacondition  ma- 
térielle, et  fort  de  la  révélation  que  j'y  trouve  tout 
écrite  du  doigt  même  de  la  Divinité,  je  viens  en  dé- 
finitive vous  apporterles  nouvelles  tables  de  laloi. 

J'ai  pris  pour  épigraphe  ces  paroles  remarqua- 
bles de  la  philosophie  du  xvm^  siècle,  qui  m'ont 
toujours  semblé m'avoir  été  dérobées:  a  Vivre,  ce 
»  n'est  pas  respirer;  c'est  agir,  c'est  bénir  Dieu 
»  dans  chacun  de  ses  dons;  c'est  faire  usage  de 
))  nos  organes,  de  nos  sens,  de  nos  facultés  mo- 
»  raies,  de  nos  pouvoirs  intellectuels,  de  toutes 
«  les  parties  de  nous-mêmes  qui  nous  donnent  le 
»  sentiment  de  l'existence:  l'homme  qui  a  lepluh 
»  vécu  n'est  pas  celui  qui  a  conq)té  le  plus  d'an- 
»  nées,  mais  celui  qui  a  le  plus  senti  la  vie  et  qui 
»  l'a  le  plus  honorablement  enqjlovée.  » 

On  verra,  à  l'occasion  de  l'exercice  et  de  l'em- 
ploi de  chacune  de  nos  facultés,  sur  quels  points 


INTRODUCTION.  27 

la  loi  nouvelle  que  j'apporte  diffère  de  celles  qui 
l'ont  précédée,  sur  quels  points  inconnus  à  l'an- 
tiquité elle  ouvre  et  trace  à  l'espèce  humaine  sa 
ligne  de  conduite  et  son  devoir  moral,  et  com- 
ment par  une  dernière  conséquence,  en  mainte- 
nant l'homme  dans  la  force  et  la  dignité  de  sa 
nature,  elle  le  prémunit  contre  tout  ce  qui  peut 
affaiblir  sa  liberté  morale,  pervertir  son  carac- 
tère, le  dégoûter  de  l'existence  ou  troubler  sa 
raison. 


J'ai  promis  de  faire  connaître  l'ensemble  des 
lois  suprêmes  inscrites  par  Dieu  même  dans 
notre  constitution,  .le  viens  tenir  ma  parole; 
et  si  le  livre  saint  de  la  nature  s'est  bien  ouvert 
devant  moi,  si  j'en  ai  bien  saisi  le  caractère  et  le 
sens,  on  verra  tout  de  suite  la  distance  énorme 
qui  nous  sépare  encore  aujourd'hui  du  but  élevé 
de  notre  existence. 

Veuillez,  Messieurs,  me  prêter  ici  toute  votre 
attention,  et  m'accorder  en  même  temps  toute 
votre  bienveillance  :  car,  je  le  répète,  je  vais 
pénétrer  dans  le  sanctuaire  même  de  la  nature; 
je  vais  me  placer  devant  l'homme  ,  devant  la  plus 
riche  création  de  l'Eternel,  et  sonder  les  pro- 


28  J^TROD^c^lo^. 

tondeurs  de  son  or^anisalion  cérébrale;  je  vais 
(léeliirer  les  voiles  qui  lui  cachaient  les  inslru- 
nuMils  (le  ses  iiianifeslations  iuslinctives,  inlel- 
lectuelles  et  morales,  el  ni'etTorcer  de  lui  l'aire 
bien  comprendre  que  le  don  de  chacune  de  nos 
t'acultés,  que  la  présence  d'une  force  quelconque 
dans  notre  constitution  est  une  indication  pré- 
cise, tbrmelle,  des  volontés  du  Créateur  à  notre 
égard.  Tout  pouvoir  inhérent  à  notre  être  a  son 
but  légitime  d'action  et  son  droit  d'exercice;  il 
ne  peut  pas  avoir  été  vainement  institué,  et  nous 
devons  le  maintenir  incessamment  en  activité. 

Je  viens  vous  diie  néanmoins  aussi,  pour  ne 
cesser  d'aller  au-devant  des  interprétations  des 
méchants,  que  si  nous  ne  devons  laisser  som- 
meiller aucune  de  nos  virtualités,  elles  ne  doivent 
point  (Mre  abandonnées  sans  limites  et  sans  frein 
à  leurs  j)ropres  énergies;  que  l'homme  n'est  point 
simplement  un  animal,  qu'il  est,  avant  tout,  un 
cire   moral   el    intellectuel;    ([ue  la  suprématie 
appartient  de  droit  à  ses  attributs  supérieurs,  el 
qu'il  s'avilit,  qu'il  se  dégrade,  qu'il  se  rend  mal- 
heureux .   (pi'il  devient  la  honte  de  son  espèce 
el  le  lléau  de  la  société,  (pi'il  encourt  la  sévé- 
rité de  la  justice  divine  et  humaine,  si  son  intel- 
ligence el   ses  sentiments  moraux  ne  sont  pas 


liNThODUCTlOiN.  29 

conlinuellcnieiit  occupés  à  éclairer,  à  épurer,  à 
modifier,  à  ennoblir  chaque  expression  de  ses 
mouvements  inférieurs. 

Une  fois  déjà,  Messieurs,  l'humanité  na  rien 
compris  à  son  existence  :  elle  s'était  absorbée 
dans  la  chair  et  la  matière,  et  il  fallut  que 
l'homme  divin,  dans  la  tête  duquel  la  vie  morale 
s'était  particulièrement  incarnée,  apparût  dans 
le  monde,  et  vmt  dire  quels  étaient  les  devoirs, 
les  plaisirs  et  les  hautes  destinées  de  notre 
espèce.  Aujourd'hui  nous  pouvons,  mieux  qu'il  y 
a  deux  mille  ans,  comprendre  sa  parole;  nous 
pouvons  surtout  la  dépouiller  des  fausses  inter- 
prétations qu'on  en  a  laites,  et  contribuer  par 
cela  même  à  rendre  plus  sensible  et  plus  pra- 
tique sa  haute  révélation.  Par  suite  aussi  du 
progrès  des  connaissances  humaines,  et,  en  par- 
ticulier, de  la  physiologie  du  cerveau  et  du  sys- 
tème nerveux ,  nous  savons  tout  ce  qui  est 
renfermé  dans  la  tète  humaine,  et  nous  pouvons 
mieux  saisir  en  toutes  choses  les  intentions  du 
Créateur  :  ses  lois  sont  écrites  par  lui-même  dans 
la  structure  merveilleuse  de  nos  merveilleux 
appareils. 

L'intelligence,  la  plus  simple  comme  la  plus 
élevée ,  comprend  aujourd'hui  que  les  sens  exis- 


jO  INTRODUCTION. 

lent  pour  remplir  leurs  fonctions  ;  par  conséquenl, 
pour  transmettre  au  cerveau  les  impressions  du 
monde  extérieur,  et  qu'il  y  a  crime  ou  Folie  à 
les  tenir  lermés. 

Cette  même  intelligence,  (pielle  qu'elle  soit, 
conq)rend  que  les  instincts  (|ui  nous  sont  com- 
muns avec  les  brutes  ont  également  un  rôle  à 
jouer  dans  l'économie;  qu'ils  sont  donnés  pour 
assurer  la  vie  de  l'individu  et  la  conservation  de 
l'espèce;  qu'ils  ont  la  dignité  de  l'utilité,  ainsi 
que  je  l'ai  dit  ailleurs  ,  et  que  sous  peine  de 
révolte,  d'orgueil  ou  d'ind)écillité,  il  ne  nous  est 
pas  permis  d'en  empêcher  les  manifestations 
raisonnables. 

Il  en  est  de  même  de  nos  sentiments  moraux  : 
par  leurs  applications  généreuses,  ils  doivent 
incessamment  attester  les  privilèges  augustes  que 
nous  tenons  de  la  Divinité.  Vis-à-vis  d'elle  et 
de  nos  semblables  ,  ils  doivent  nous  poser  en 
créatures  de  premier  ordre,  dignes,  indépen- 
dantes, religieuses,  fortes  et  constituées  pour 
tout  ce  qui  est  beau,  pour  le  sacrifice ,  le  dévoue- 
ment, la  justice  et  la  vérité;  el  à  moins  de  pro- 
noncer nous-mêmes  notre  propre  déchéance  > 
de  manquer  à  notre  mandai ,  de  nous  exposer  à 
tous  les  mépris  et  à  la  perte  de  nos  libertés,  nous 


Il\TI?ODUCTION.  31 

ne  pouvons  pas  ne  pas  suivre  leurs  inspirations 
désintéressées,  ne  pas  vivre,  en  un  mot,  dans 
les  grandeurs ,  l'ascendant  et  l'éclat  de  leur  haute 
moralité. 

Quant  au\  facultés  intellectuelles,  après  tant 
d'inventions  du  génie,  de  découvertes  dans  les 
sciences,  de  perfectionnement  dans  les  arts,  de 
chefs-d'œuvre  de  peinture,  d'architecture  et  de 
poésie,  d'ouvrages  immortels  sur  la  médecine, 
la  religion,  la  philosophie,  la  morale  et  la  légis- 
lation, est-il  nécessaire  d'appeler  l'homme  à  la 
vie  de  l'intelligence  et  de  lui  faire  sentir  l'obéis- 
sance qu'il  doit  encore ,  sous  ce  rapport ,  aux 
volontés  de  son  Dieu?...  Oui,  Messieurs,  quoique 
en  dépit  des  obstacles  l'espèce  humaine  ait  assez 
bien  répondu  aux  faveurs  dont  elle  a  été  l'objet, 
et  qu'elle  ait  déployé  sur  cette  terre  une  partie 
de  sa  grandeur,  il  importe  néanmoins  de  lui 
recommander  sans  cesse  de  maintenir  en  acti- 
vité toutes  les  forces  de  son  esprit. 

C'est  encore  une  triste  vérité  que  nous  avons 
à  faire  entendre  :  à  toutes  les  époques  il  s'est 
trouvé  des  hommes ,  et  il  s'en  trouve  encore  au- 
jourd'hui, qui,  en  dehors  des  opinions  des  plus 
grands  philosophes  et  des  principes  mêmes  du 
christianisme ,  ont  considéré  la  raison  comme  un 


32  IMIiODL'CTlON. 

don  funeste,  les  lumières  comme  des  choses  nui- 
sibles à  la  Irancjuillilé  et  au  bonheur  des  nations, 
et  qui,  non  seulement  n'ont  rien  fait  pour  favo- 
riser révolution  intellectuelle  de  l'humanité,  mais 
(|ui  n'ont  rien  négligé  pour  éterniser  son  enfance. 
Oui  pourrait  croire,  si  ce  n'était  un  fait  avéré, 
(pie  dans  presque  tout  l'univers  les  plus  belles 
productions  de  l'esprit  humain  n'ont  point  encore 
été  relevées  de  l'anathème  et  de  l'interdiction 
qu'on  a  jetés  sur  elles  ? 

Entrons  donc  pleinement ,  Messieurs ,  dans  les 
voies  de  la  sagesse  éternelle;  acceptons  tous  ses 
bienfaits,  réagissons  contre  les  hommes  de  mau- 
vaise volonté.  Que  nos  sens,  que  nos  penchants, 
nos  sentiments,  notre  intelligence;  que  tous  les 
pouvoirs  de  notre  constitution  apprécient ,  si  je 
puis  dire  ainsi,  la  vie  qui  les  pénètre  et  le  but  de 
leur  existence;  qu'ils  la  manifestent  dans  le 
cercle  de  leurs  attributions  respectives;  que  tout 
ce  qui  est  en  eux  soit  ;  qu'ils  brillent  comme  la 
mer,  la  terre  et  les  cieux,  de  toutes  les  magnili- 
cences  de  leur  Dieu  créateur.  Et  nous,  qui ,  ])ar 
la  spécialité  de  nos  études,  avons  pu  conq)rendre 
mieux  que  d'autres  personnes  ses  conmiande- 
menls  positifs,  respectons-les  en  tout  point;  pu- 
blions-en la  table  sacrée,  et  sentons  a>ec  admi- 


LNTHODnyrioN.  33 

ration,  a\ec  bonheur  et  reconnaissance,  tout  ce 
qu'il  a  voulu  que  nous  tussions  en  nous  taisant 
liomnies  et  en  nous  ouvrant  l'univers. 

Telles  sont,  Messieurs,  les  obligations  que  nous 
avons  à  renq^lir  vis-à-vis  du  Créateur  et  de  nous- 
mêmes;  malheureusement  l'homme,  qui  connaît 
tant  de  choses,  s'ignore  profondément  lui-même. 
Le  tait  est  vrai:  l'humanité  reste  au-dessous  de 
ses  propres  destinées;  elle  ne  connaît  ni  ses 
forces,  ni  ses  devoirs,  ni  ses  droits,  ni  son  but  ; 
et,  sous  quelque  rapport  qu'on  l'envisage,  bien 
souvent  elle  fait  peine  ou  pitid. 

Dans  le  travail  que  je  livre  aujourd'hui  à  la 
publicité,  je  donne  l'analyse  des  facultés  qui,  par 
leur  ensemble,  constituent  l'entendement  humain; 
je  dis  ce  que  nous  sommes  et  ce  que  nous  pour- 
rions être.  C'est  nous  mettre  à  même,  les  uns  les 
autres,  d'examiner  si  nous  répondons  à  l'étendue 
de  nos  pouvoirs;  c'est  nous  fournir  l'occasion 
d'asseoir  un  jugement  sur  notre  mode  particulier 
d'existence,  de  voir  si  nous  vivons  conformément 
aux  intentions  et  aux  libéralités  de  la  nature;  si, 
en  un  mot.  nous  avons  à  nous  féliciter  ou  à  rou- 
''ir  de  notre  rôle  ici-bas. 

Pardonnez-moi  l'illusion  que  je  puis  me  taire. 
Messieurs;  mais,  sous  ces  ditlérciils  raj)|)orts.  cl 


<laiis  la  iiu'.stiiv  (le  mes  rail)los capacités,  je  crois 
aj)|)t)ilor  aussi  paiiiii  nous  (|ucl(|ues  bonnes  nou- 
velles: car  en  même  lemps  (|ue  je  viens  par  mes 
l)aroles  exciter,  animer  >otre  cerveau,  c'est-à- 
dire  ou\rir  votre  ca'ui-,  Notre  ànie,  votre  esprit  et 
\  os  sens,  je  >  iens  également  vous  ouvrir  le  monde 
extérieur,  ou  du  moins  rétablir  et  multiplier 
entre  vous  et  lui  tous  ces  rajjports  harmoniques 
et  délicieux  ([ue  vous  avez  méconnus,  que  vous 
avez  délaissés,  et  en  dehors  desquels  cependant 
la  vie,  décolorée,  s'allaiblil  et  s'éteint. 

Marchez  donc  sous  le  souille  du  Seigneur,  ne 
répudiez  aucun  de  ses  dons,  déplovez-vous  sous 
tous  les  attributs  que  nous  tenez  de  sa  bonté; 
servez-^ous  de  toutes  les  Ibrces  de  Notre  consti- 
tution, et,  pour  eu  maintenir  l'activité,  pour  les 
avoir  toujours  Iraiches  et  toujours  vigoureuses, 
ne  vous  isolez  pas,  touchez  incessamment  la  terre. 
appuNcz-vous  sur  elle,  et  Ncnez  >ous  ranimer  au 
contact  de  tous  les  êtres  et  de  tous  les  objets 
([u'elle  renlerme  eu  son  sein. 

Et  qu'on  ne  croie  pas  cpie  je  Ncuille,  en  mex- 
primant  ainsi,  signaler  seulement  l'ignorance  du 
peuple  sur  tous  ces  points.  Non,  si  je  fais  quelques 
rares  evceptions,  tout  le  monde  est  peuple  sous 
ce  rapport;  et  je  le  dis  à  la  honte  de  nos  uniNci- 


l.N'rHODUCTION.  35 

sites  d'Europe,  la  jeunesse  même  qui  sort  de  des- 
sus les  bancs  de  nos  brillantes  écoles  n'est  pas 
plus  avancée  que  le  reste  de  la  population. 

Jetez  les  jeux  autour  de  vous,  Messieurs  ;  in- 
terrogez qui  vous  voudrez  sur  la  nature  de 
l'homme,  et  vous  trouverez,  en  général,  une  igno- 
rance aussi  grande  chez  les  gens  instruits  que 
chez  ceux  qui  ne  le  sont  pas.  Ils  savent  tous,  par 
exemple,  leur  science  est  allée  jusque-là,  le 
nom  et  le  nombre  de  leurs  sens  extérieurs;  mais 
ils  ne  savent  ni  le  nom  ni  le  nombre  de  leurs 
instincts  conservateurs,  ni  le  nom  ni  le  nombre 
de  leurs  sentiments  moraux,  ni  le  nom  ni  le 
nombre  de  leurs  pouvoirs  intellectuels;  et,  conmie 
de  raison,  ils  ne  peuvent  chercher  ni  trouver  dans 
le  monde  extérieur  les  agents  propres  à  vivifier 
ces  facultés  fondamentales  de  leur  constitution. 
Tout  est  donc  chez  eux  tous  l'effet  du  hasard  et 
des  circonstances,  et  ils  ne  peuvent  vraiment,  en 
connaissance  de  cause,  se  poser  en  ordonnateurs 
intelligents  de  leur  propre  existence;  aussi  les 
voit-on  les  uns  et  les  autres  rester  presque  tou- 
jours en  dehors,  à  coté,  au-dessus  ou  au-dessous 
des  pouvoirs  de  leur  organisation,  si  je  puis  dire 
ainsi,  s'agiter  dans  les  ténèbres,  compromettre 
leur  bonheur^  ou  tomber  dans  une  foule  d'extra- 


36  IMHODrUTlOiN. 

vaganccs,  de  désordres  et  d'écaris.  (|iii  ne  les 
eondiiiseiil  (jiie  {r()[)  rré([iiemnienl  à  la  misère, 
au  siiieide,  au  erinie  ou  à  raliéuadon  mentale. 

In  mot  encore.  Messieurs;  car  j'ai  besoin  (jue 
mes  lecteurs  ne  soient  pas  des  hommes  à  [)réju- 
gés.  11  >  a  deux  cents  ans  tout  à  l'heuie.  I^ascal. 
en  rétléchissanl  sur  la  diversité  des  jugements 
humains,  disait:  «  On  ne  voit  presque  rien  de 
>)  jnste  ou  d'injuste  (pii  ne  change  de  ({ualité  en 
»  changeard  de  climat.  Trois  degrés  d'élévation 
»  du  pôle  reuNcisent  toute  la  jurisprudence,  un 
»  méridien  décide  de  la  vérité.  En  peu  d'années 
»  de  possession,  les  lois  londamentales  changent. 
»  le  droit  a  ses  épo(pies.  Plaisante  justice  qu'une 
»  rivière  ou  une  montagne  borne  !  Vérité  en  deçà 
»  des  Pyrénées,  erreur  au  delà.  »  iMalgré  le  pro- 
Lnès  tant  ^anté  des  lumières,  il  en  est  encore 
ainsi  de  la  morale,  en  général,  iMessieurs:  ici  on 
encourage,  on  réconq)ense,  on  honore  telle  et 
telle  manifestation  de  l'àme  humaine,  et  là,  tout 
à  coté,  (ui  blâme,  on  llélril.  on  [)unil  celte  même 
manilestalion.  En  tout  l)a>s,  l'Iioimne  a  une  peine 
incroyable  à  se  dégager  des  langes  de  la  pre- 
mière enfance;  partout  il  jure  dans  les  paroles 
de  son  maitie.  et.  dans  sa  sinq)li(ilé  natiNC.  il 
pi'ciid  pool"  rexpression  de  Tordre,  de  la  sagesse. 


iNruourcTioN.  37 

de  la  vorlu  ol  do  la  véntal)le  religion,  loiil  ce 
que  lui  prescrivent  les  mœurs  établies,  les  cou- 
tumes, les  institutions  et  la  religion  de  sa  localité. 
Chaque  peuple  se  trouve  ainsi  pétri,  modifié, 
façonné,  agrandi  ou  rétréci,  si  je  puis  m'exprimer 
de  cette  manière,  par  le  milieu  qui  l'entoure;  et 
cliaque  peuple  se  trouve  ainsi  plus  ou  moins  loin 
de  son  mode  naturel  d'existence,  et  se  déroule 
sous  des  formes  et  des  habitudes  exclusives  et 
pai'ticulières.  (>  n'est  pas  tout  :  cliaque  peuple, 
avant  sa  vanité,  se  met  aussitôt  dans  l'esprit  qu'il 
est  le  peuple  su])érieur....  Et  le  voilà,  tant  il  ré- 
fléchit peu,  qui,  à  tort  et  à  travers,  juge  et  con- 
damne tout  ce  qui  n'est  pas  lui-même,  tout  ce 
(jui  n'est  pas  dans  ses  croyances,  dans  sa  science 
on  dans  son  ignorance....  11  se  prend  pour  modèle 
et  se  pose  comme  un  type;  il  aime  qu'on  lui  res- 
semble, et  veut  tout  soumettre  au  niveau  de  ses 
lumières  ou  de  son  inlirmité  mentale. 

Conmient  sortir  d'un  pareil  embarras?  Où 
sera  notre  critérium?  Qu'est-ce  qui  est  bien? 
qu'est-ce  qui  est  mal?  Où  est  le  crime?  où  est  la 
>ertu?Oùsont  les  savants?  où  sont  les  ignorants, 
quoi  qu'ils  se  ressemblent  tous  par  leur  intolé- 
rance? Qui  fera  briller  à  nos  yeux  le  flambeau 
propre  à  nous  diriger  dans  ces  ténèbres?...  Pour 


38  FMUOltrcriON'. 

ne  blesser  la  susceplibililé  d'aucune  nation,  où 
puis-je  aller  promulguer  les  nouvelles  labiés  de 
la  loi? 

Quoi  qu'il  en  soil ,  Alessieurs ,  c'est  à  l'Aca- 
démie nationale  de  médecine  que  j'ai  jugé  con- 
venable d'adresser  mon  travail.  J'ai  pensé  que 
là,  plus  que  partout  ailleurs,  je  trouverais  des 
hommes  qui  se  mettraient  au  point  de  vue  de 
la  science  et  qui  me  jugeraient  en  dehors  de 
toute  forme  politique  ou  religieuse,  en  dehors 
de  toute  idée  de  caste  ou  de  nation.  J'ai  pensé 
que  là,  plus  que  partout  ailleurs,  je  trouverais 
des  hommes  affranchis  du  joug  de  toute  opinion 
locale,  des  hommes  qui  ne  seraient  par  consé- 
quent, sous  le  rapport  que  j'indique,  ni  Français, 
ni  Anglais,  ni  Russes,  ni  Allemands,  ni  catholi- 
ques, ni  protestants,  ni  juifs,  ni  mahométans; 
des  hommes  qui  seraient  simplement  hommes, 
et  qui,  ainsi  dégagés  de  toute  idée  préconçue, 
de  tout  engouement  ou  de  toute  })révention.  se 
poseraient  à  mon  exemple  devant  l'homme,  leur 
semblable,  comme  devant  tout  autre  objet  d'é- 
tude, pour  découvrir  dans  son  organisation  les 
fins  de  la  nature.  Tout  est  là.  Messieurs,  le  but 
de  la  création  nous  est  clairement  indicpié  par 
nos  organes,  nos  appareils,  nos  forces,  nos  ten- 


iM  r.onrcTtON,  ;',j 

(laticos;  nous  a\()ns  rto  crées  poiiv  y  salisfairo, 
lello  est  noire  légitime  destinée,  notre  vocatioji 
divine.  D'après  les  réflexions  d(^  Pascal  et  les 
observations  dont  je  les  ai  fait  suivre,  vous  con- 
cevez toute  l'importance  de  mon  sujet  :  car,  en- 
lin,  nous  sonnnes,  nous  existons  ;  par  conséquent, 
nous  ne  pouvons  pas  ne  pas  vivre,  c'est-à-dire, 
ne  pas  agir,  ne  pas  nous  manifester  d'une  ma- 
nière ou  d'une  autre  :  il  nous  laut  employer  no- 
Ire  lemps  et  nos  facultés.  Eh  bien!  lors(pie  nous 
voyons,  non  pas  diflerents  individus,  mais  diiTé- 
renls  peu])les,  en  tète  de  la  civilisation  actuelle, 
soutenir  (pi'ils  possèdent  la  vérité,  et,  néanmoins, 
])()rler  d(\s  jugenuMits  cpii  son!  lout  à  l'ail  conlra- 
dictoires  sur  le  méiile  ou  h*  démérite  des  mêmes 
faits;  lorsque  par  suite  de  l(Mjrs  profondes  et  naï- 
ves convictions,  nous  ^o^ons  les  uns  s'abstenir 
de  telle  et  telle  action,  et  les  autres  la  commet- 
tre, je  ne  dis  pas  sans  répugnance,  mais  avec  le 
sentiment  heureux  d'un  devoir  qu'ils  accomplis- 
sent, il  faut  avouer  qu'un  honuue  de  bien  qui  a 
assez  de  bon  sens  pour  étal)lir  des  comparaisons 
dans  sa  tète  et  qui  cherche  ce  qu'il  y  a  de  mieux 
à  faire  au  milieu  de  ces  contradictions ,  pour  ne 
point  oiTenser  son  Dieu,  ne  laisse  pas,  avant  de 
prendre  sa   détermination,   que   d'éprouver   du 


hO  INTRODITCTIO.N. 

(loulo  dans  l'osprii,  vl  do  sentir  du  (rouble  dans 
sa  conscience. 

En  somme,  Messieurs,  un  peuple  en  vaut  bien 
un  autre;  et  ])uisque,  sur  une  foule  de  questions 
jnorales  .  Tautorité  des  peuples  se  neutralise 
ié('ipro([uement,  nous  devons  recourir  à  une  au- 
torité supérieure  (|ui  puisse  nous  indiquer  la 
bonne  voie,  nous  donner  le  précepte  et  trancher 
la  difliculté.  Cette  autorité  supérieure,  quelle 
est-elle?...  Il  n'y  en  a  qu'une,  il  faut  la  nommer, 
c'est  celle  de  la  natnre.  Si  nous  voulons  con- 
naître (c  qui  est  bien,  ce  qui  est  légitime,  ce  qui 
est  raisonnable,  c'est  de  nous  adresser  au  grand 
maître  de  ([ui  nous  avons  tout  reçu  ;  c'est  de 
savoir  (la  chose  est  aussi  simple  que  cela)  si  nos 
yeux  sont  faits  pour  voir  et  nos  oreilles  pour 
entendre,  et,  de  même,  si  notre  intelligence  et 
notre  âme  doivent  se  faire  jour  sur  la  planète 
(pie  nous  habitons.  Oui,  tout  ce  (pie  nous  iwous 
à  faire  est  écrit  dans  notre  constitution  :  la  loi 
ressort  de  l'existence  même  de  nos  alliibuts. 
D'autre  part,  les  éléments  sul)jectifs  ou  intérieurs 
de  riiomme,  pour  me  servir  des  expressions  de 
la  philosophie,  supposent  des  éléments  objectifs 
ou  extérieurs  qui  y  correspondent.  En  d'autres 
termes,  si  l'homme,  considéré  comme  sujet,  porte 


INTllODUCTION.  '|1 

naliirellement  on  liii-niéme  des  forces,  des  len- 
(lances,  il  faut  qu'il  existe  en  dehors  de  son  (^(re 
et  à  sa  portée  des  objets  qui  occupent  ces  forces, 
qui  excitent  ces  tendances  :  des  forces  ne  peu- 
vent s'exercer  à  vide  et  en  présence  du  néant: 
aussi ,  par  un  second  acte  de  sa  puissance  et  de 
sa  bonté,  la  nature  s'est-elle  constamment  atta- 
chée à  placer  tous  les  êtres  dans  des  milieux 
admirablement  en  rapport  avec  le  nombre  et  la 
variété  de  leurs  facultés  respectives. 

Étudions  donc  dans  son  ensemble  et  dans  ses 
détails  l'organisation  de  l'homme;  car,  pour  ne 
parler  ici  que  de  sa  vie  de  relation ,  dans  chacun 
de  ses  organes,  dans  les  sens  dont  il  est  doué, 
dans  les  penchants  qui  constituent  sa  nature  infé- 
rieure, dans  les  sentiments  qui  révèlent  la  no- 
blesse de  son  âme  et  dans  les  pouvoirs  intellec- 
tuels qui  ne  font  pas  moins  ressortir  l'excellence 
de  sa  condition,  la  loi  d'action,  la  loi  de  vie  se 
trouve  visiblement  empreinte,  visiblement  indi- 
quée. 

Notre  intention  est  de  respecter  tout  ce  qui 
est  établi  par  la  nature;  nous  voulons  rendre 
l'homme  à  lui-même  et  protester  contre  toutes 
les  institutions  qui  tendent  à  arrêter  son  essor, 
à  le  dépraver  dans  ses  ])enchants.  à  le  nuililer 


/l2  IM'IiOnrCTION. 

dans  son  inlollifjenro  on  à  lo  drnalnror  dans 
l'expression  de  ses  sentiments. 

l/honinie  doit  reniereier  et  bénir  son  Créatenr 
de  tons  les  dons  qui  forment  son  brillant  apa- 
nage et  s'appliquer  à  les  l'aire  li<(nrer  dans  la 
dnrée  de  son  existence.  Il  ne  lui  est  point  permis 
de  jujoer  l'onivre  de  son  Dieu,  rien  ne  |)eut  l'af- 
Iranchir  de  l'obligation  d'être  ou  de  rester  ce  que 
l'a  t'ait  l'Éternel.  Toutes  ses  facultés,  il  ne  faut 
point  cesser  de  le  répéter,  sont  bonnes  en  elles- 
mêmes  et  dans  leur  destination,  (pioique  étant 
lonles  sujettes  à  l'abus,  mais  il  jouit  de  la  liberté 
morale,  et  il  a  en  lui  tout  ce  ([u'il  faut  pour  en 
ordonner  et  en  régler  les  puissantes  activités. 

l'n  dernière  analyse  ,  l'homme  doit  compte 
de  tout  son  être  à  Dieu,  à  lui-même,  à  la  na- 
Inre  extérieure  et  à  la  société;  il  doit  compte  de 
ses  sens,  il  doit  com])te  de  ses  penchants,  il  doit 
com])te  de  ses  sentiments  moraux,  il  doit  compte 
de  ses  ])ouvoirs  intellectuels.  Je  viens  lui  dire 
comment  il  doit  se  servir  de  ces  différentes  ])ièc(^s 
d(*  sa  constitution,  i)our  prendre  un  instant  le 
langage  de  iMontaigne;  je  viens  ra])peler  à  la  vie 
de  tout  son  être,  en  lui  faisant  observer  encore 
nue  lois  (pi'il  (>st  homme,  (pi'il  est  en  tête  de  la 
création,  el  qu'il  lUMloil  ni  disjoindre  ni  alVaiblii 


INTRODUCTION.  /,3 

ses  pouvoirs  ;  que  toutes  ses  forces  ont  droit  de 
manifestation,  mais  que  les  forces  brutes, instinc- 
tives, qui  constituent  sa  nature  inférieure,  ne 
doivent  point  être  abandonnées  à  elles-mêmes 
et  se  montrer  isolées ,  séparées  de  ses  hautes 
facultés.  L'homme,  quoique  ayant  en  lui  la  béte, 
n'est  point  un  animal.  En  ne  se  refusant  point 
à  l'impulsion  de  ses  penchants ,  il  doit  incessam- 
ment s'attacher  à  knir  donner  le  caractère  de 
l'humanité;  il  ne  les  empêche  point  de  se  mani- 
fester, il  les  accepte,  mais  il  les  éclaire,  les  gou- 
verne et  les  ennoblit  :  sa  science  est  là  et  son 
bonheur  aussi.  Il  fléchit  alors  sous  la  puissance 
et  la  volonté  de  son  Créateur.  Il  met  un  terme 
à  sa  révolte,  à  ses  abnégations  ridicules,  à  ses 
mutilations  honteuses,  à  ses  excentricités  fréné- 
tiques :  il  est  dans  l'ordre,  il  est  dans  le  vrai,  il 
est  dans  la  morale.  Guidé  par  ses  nobles  instincts 
et  son  esprit  d'observation,  il  distingue  d'an  coup 
d'œil  ce  qui  est  bien  de  ce  qui  est  mal,  il  ne  fait 
plus  violence  à  sa  constitution ,  il  est  heureux 
sans  subterfuges  et  sans  hxpocrisie,  et  fait  jus- 
tice des  vieilles  institutions  disparates  de  l'hu- 
manité; car  il  connaît  la  loi,  la  loi  éternelle,  la 
loi  générale,  la  loi  de  vie  :  il  l'a  trouvée  toute 
promulguée  dans  les  virtualités  de  l'organisation. 


Vi  INTIiODrcriON. 

et  il  ne  lu  (loiino  poiiil  à  un  peupU*.  il  la  donne 
à  l'univers,  il  la  soutnel  sans  ciainle  à  la  con- 
science (lu  ^enre  humain. 

Sans  plus  de  préaml)ules,  mes  lecteurs  vont 
pouvoir  apprécier,  ])ar  la  nature  même  de  mes 
recommandations,  combien,  sous  l'intluence  de 
leurs  lois,  coutumes  et  religions  particulières, 
les  ditVérents  peuples  de  la  terre  ont  faussé  leur 
esprit  et  leur  caractère,  et  combien  il  leur  importe 
de  se  délier  de  leurs  habitudes  intellectuelles  et 
des  jugements  qu'ils  poitent  les  uns  sur  les  autres 
au  tra>ers  du  jour  inconiplet  (pii  les  éclaire. 
(Juand  arriveront-ils  donc  à  distinguer  les  insti- 
tutions (li>ines  des  institutions  humaines!  Quand 
leursyeux seront-ils  ouverts!  Quand  marcheront- 
ils  en  hommes  dans  les  sentiers  du  (aéateur! 

Ici.  Messieurs,  j'entre  positi\ement  en  ma- 
tière, et,  pour  é>iter,  à  l'occasion  de  la  promul- 
gation de  la  loi  d'activité  propre  à  chacune  de 
nos  forces  fondamentales,  des  iéj)élitions  (pii  se- 
raient aussi  fastidieuses  qu'inutiles,  je  commeiUH' 
par  formuler  quelques  lois  générales  applicables 
à  l'ensemble  des  fonctions  de  u(\\\v  \ie  de  rela- 
tion. 

Voyons  donc  si  déjà,  sous  ce  p(Hnl  de  ^ue.  mon 
IruNail  a  quelque  resscMublance  a^ec  celui  des  mé- 


INlHODUCTlOiX.  ^5 

decins,  des  philosophes  et  des  législateurs  politi- 
ques ou  religieux  des  temps  anciens  comme  des 
(emps  modernes.  Voyons  si  j'ai  prolilé  des  con- 
naissances acquises  de  nos  jours  sur  la  nature  de 
riionune,  si  j'ai  bien  lu  dans  son  organisation  céré- 
brale, si  j'ai  bien  analysé  les  dirtérentes  facultés  qui 
en  sont  dépendantes,  et  si,  par  conséquent,  pour 
le  but  de  son  existence,  j'ai  lidèlement  traduit  les 
ordres  et  la  pensée  du  Seigneur  noire  Dieu. 

Ecoutez,  car,  qui  que  vous  soyez,  yous  êtes 
encore  dans  l'entance  de  l'humanité,  et  vous  ne 
vivez  pas  conlormément  à  la  sonnne,  à  l'étendue, 
a  l'éknation  et  à  l'harmonie  des  pouvoirs  ren- 
lermés  dans  votre  constitution. 

Nous  ne  jnépriserez  aucun  de  mes  dons,  \ous 
apprécierez  surtout  la  vie  que  je  vous  ai  donnée, 
et  vous  ne  la  traiterez  pas  comme  chose  vile, 
basse  et  terrestre,  mais  bien  comme  chose  sé- 
rieuse, élevée  et  digne  de  >os  respects. 

Votre  >ie  m'appartient  et  vous  ne  devez  jamais 
la  rendre  ({u'à  moi-même. 

Quelque  méritoires  que  soient  à  mes  yeux  yos 
aspuations  \ers  la  vie  supérieure  promise  à  mes 
élus,  ai)prenez  que,  pour  l'obtenir,  il  me  faul 
d'abord  satislaction  sur  l'usage  et  l'emploi  de 
votre  première  existence. 


46  IMHODlCriO.N. 

Comprenez  bien  tout  \olic  rire,  (jloriliez  Tes- 
prit,  mais  ne  le  gloriliez  pas  au  préjudice  de  la 
chair.  La  chair  ne  sera  point  gloriliée,  mais  elle 
ser>ira  religieusement  à  acc()mj)lir  les  œuvres 
de  l'esprit,  et  resi)rit  en  réglera  les  appétits  né- 
cessaires. 

L'esprit  n'est  rien,  s'il  répudie  la  chair  et  s'il 
ne  la  gouverne  pas. 

Je  n'ai  point  maudit  la  terre,  et  j'ai  trouvé  bien 
ce  que  j'ai  lait.  Élevez-vous  en  consé([uence  à  la 
hauteur  de  votre  rôle  et  de  mes  libéralités;  et, 
puisque  je  vous  ai  faits  à  mon  image,  iniprimez 
à  vos  actes  le  cachet  de  ma  grandeur. 

Je  vous  l'ai  déjà  dit  :  je  suis  la  vie. 

Le  nombre  et  l'importance  des  facultés  que  je 
NOUS  ai  données  devraient,  depuis  bien  long- 
temps, vous  avoir  fait  pressentir  à  quelle  noble 
existence  je  vous  ai  destinés.  Pourquoi  ne  vivez- 
vous  donc  pas  de  toutes  les  vies  dont  j'ai  été  si 
prodigue  envers  vous?  Pourquoi  restez-vous  au- 
dessous  du  brin  d'herbe  et  de  la  Heur,  et  ne  vous 
épanouissez-vous  pas  comme  eux  aux  rayons  de 
mon  soleil  ? 

On  a  osé  pronndguer  en  mon  nom  une  loi 
contre  laquelle  je  >eu\  (pie  vous  protestiez  de 
toutes  les  puissances  de  votre  àme. 


LNIUODI  CTION.  47 

On  vous  a  dit  que,  pour  me  plaire,  que  pour 
approcher  de  la  perteclion,  il  fallait  tout  à  la  lois 
renoncer  à  vous-mêmes  et  au  monde  extérieur, 
et  vivre  uniquement  en  moi-même...  Ceci  est  un 
blasphème  affreux! Certes,  votre  vénération  m'est 
due,  et,  d'autre  part,  il  est  bien  de  renoncer  à  v  o- 
tre  égoïsme  et  à  vos  convoitises.  Malheur  à  qui 
entre  dans  la  vie  des  sens,  oubliant  celle  de  l'àme! 
Mais  c'est  méconnaître  mes  volontés,  c'est  dé- 
passer toute  mesure,  c'est  tomber  dans  le  fana- 
tisme et  la  superstition,  que  de  vous  abîmer  dans 
mon  culte  exclusif  et  de  v  ous  affranchir  des  de- 
voirs que  vous  avez  à  remplir  envers  vous  comme 
envers   la   société    tout  entière.  Tout  individu 
s'aime  et  doit  s'aimer,  puisqu'il  est  et  que  j'ai 
voulu  qu'il  soit  (1);  ne  pourrez-vous  jamais  évi- 
ter un  excès  sans  tomber  dans  un  autre?  Le  re- 
noncement à  soi-même  emporte  avec  lui  l'ex- 
tinction et  la  mort  de  toutes  les  facultés  qui  vous 
font  être ,  et  en  même  temps  il  fait  disparaître , 
il   ronq)t  la   merveilleuse   adaptation  de  votre 


(1)  Il  est  extrêmement  remarquable  que  l'Évangile  consacre 
le  légitime  et  naturel  égoïsme  qui  porte  cliacun  à  vouloir  et  à 
rechercher  son  bien,  en  l'imposant  pour  mesure  de  l'amour  dû 
au  prochain  :  Tu  aimeras  ton  pruc/tain  comme  loi-même^ 


!lS  IiNTRODl  (JIIO.N. 

constiluliou  sensoriale,  instinctive,  intellectuelle 
et  morale  avec  tous  les  objets  de  la  nature.  Le 
inonde  est  l'ait  pour  vous  et  vous  êtes  laits  pour 
le  monde. 

Le  moment  est  venu  où  la  science  doit  vous 
faire  reprendre  la  place  et  le  rang  que  vous  avez 
perdus.  Quelle  inintelligence  et  quel  renverse- 
ment de  tous  les  principes  que  j'ai  apportés  parmi 
vous!  Comment,  après  avoir  admiré  ma  vie  toute 
de  bienveillance  et  de  sociabilité,  a-t-on  pu  s'ap- 
pliquer à  dresser  l'homme  à  se  détester  par-des- 
sus toutes  choses  et  à  détester  le  monde  comme 
soi-même  !  Si  je  vous  ai  établis  les  premiers  de 
ma  création;  si,  conlormément  à  vos  propres 
crovancesj'ai  effacé  dans  vous  tous  la  tache  ori- 
ginelle; si  je  vous  ai  lait  dépouiller  le  vieil 
homme,  si  vous  tenez  quelque  chose  de  la  divi- 
nité de  ma  nature,  qui  peut  vous  arrêter  dans  la 
voie  du  progrès?  Pourquoi  ne  verrais-je  pas 
apjiaraître  l'homme  régénéré  par  moi-mêjue. 
riionmie  à  l'intelligence  et  à  la  nioralité  duquel 
je  n'ai  cessé  de  taire  appel?  Oui,  tel  (pie  je  l'ai 
lait  et  tel  que  je  l'ai  reconstitué  par  mes  grâces, 
l'homme  peut  aujourd'hui,  sous  l'action  de  son 
verbe,  transfigurer  la  terie.  Il  j)eut  devenir  l'ar- 
«liilecle  d'un  ordre  nouveau    s'harmoniser  coin- 


INTRODliCTlON.  /l9 

})lclement  avec  lui,  et  s'airranchir  enfin  du  joug 
honteux  de  ses  propensités  inférieures  (1). 

(1)  A  cette  occasion,  je  dirai,  pour  employer  le  langage  ori- 
ginal et  profond  d'un  des  hommes  les  plus  distingués  de  l'époque 
actuelle,  M.  Victor  Meunier:  «  Il  est  du  moins  un  fait  acquis  à  la 
science.  S'il  était  possible  de  mettre  l'intelligence  humaine  dans 
le  plateau  d'une  balance,  et  dans  l'autre  plateau  la  terre  avec  toutes 
ses  productions  et  ses  forces,  si  redoutables  à  nos  ancêtres,  la 
terre  et  son  contenu  n'y  pèseraient  pas  une  once.  L'esprit  a  brisé 
ses  entraves;  il  se  montre,  la  matière  tremble  et  se  soumet,  et 
l'homme  va  jouer  avec  ce  globe  esclave  comme  avec  la  boule 
d'un  bilboquet,  » 

Au  point  de  vue  des  progrès,  de  la  moralité,  il  est  un  autre 
fait  également  acquis  à  la  science.  C'est  que,  malgré  les  passions 
de  bas  étage  auxquelles  l'espèce  humaine  ne  siicrifie  que  trop  fré- 
quemment encore  aujourd'hui,  il  n'y  a  cependant  aucun  terme 
de  comparaison  à  établir  entre  ses  manifestations  actuelles  et 
celles  qui  la  dessinaient  autrefois.  Les  sentiments  moraux  ac- 
quièrent de  jour  en  jour  leur  juste  suprématie;  nos  mœurs  sont 
moins  féroces,  nos  cupidités  moins  effrénées  et  notre  politique 
moins  cruelle  et  plus  franche;  nos  ambitions  sont  plus  nobles, 
nos  amours  plus  poétiques,  nos  religions  plus  douces  et  les  sup- 
plices que  nous  réservons  aux  criminels  moins  barbares. 

Un  milieu  nouveau  s'ouvre  à  nos  activités  morales ,  les  insti- 
tutions se  modifient.  De  tous  côtés  j'aperçois  des  dispositions  à 
encourager,  à  récompenser  la  vertu.  On  en  sent  la  noblesse  et 
l'utilité,  on  se  convainc  enfin  qu'il  n'y  a  point  de  véritable  civili- 
sation sans  elle,  et  le  moment  arrive  où  l'homme  va  pouvoir,  sans 
danger  pour  sa  vie,  sa  fortune  ou  sa  liberté,  mettre  son  caractère 
au  niveau  de  son  intelligence. 

Il 


50  INTRODUCTION. 

El  pour  qui  donc,  d'ailleurs,  suis-je  venu  l'aire 
ma  grande  révélation?  Pouvais-je  songer  à  en- 
semencer sur  des  pierres?  Si  vos  dispositions  na- 
tives ne  vous  y  avaient  préparés,  si  je  n'avais  eu 
pour  but  de  vous  ramener  par  mes  exemples  à 
la  vie  magnifique  de  votre  espèce ,  dans  quelle 
intention  vous  aurais-je  présenté  l'idéal  de  la  per- 
fection et  aurais-je  fait,  par  conséquent,  briller 
à  vos  yeux  l'élévation  de  ma  doctrine,  la  dignité 
de  mes  manières ,  l'abnégation  de  ma  personne, 
la  charité  de  mon  âme,  l'aménité  de  mon  lan- 
gage, la  sublimité  de  mon  dévouement  et  l'im- 
mensité de  ma  miséricorde?  Pour  qui  ce  tableau 
saisissant  de  toutes  les  grandeurs  auxquelles  peut 
aspirer  l'humanité?  Est-ce  pour  l'homme  qui 
meurt  à  lui-même,  qui  meurt  à  ses  semblables, 
qui  meurt  à  la  nature  entière  ?  Et  si ,  indépen- 
damment de  vos  facultés  intellectuelles  qui  vous 
lent  concevoir  et  admettre  ces  choses,  et  de  vos 
instincts  qui  vous  poussent  incessamment  à  l'ac- 
tion, je  vous  ai  dotés  de  tous  les  attrib\^ts  d'un 
être  moral,  pensez-vous  que  toutes  ces  forces,  et 
particulièrement  ces  dernières,  doivent  rester 
sans  application ,  et  que  vous  n'ayez  pas  à  pour- 
suivre mon  œuvre  en  en  déversant  les  libérali- 
tés sur  vos  frères?  Sachcz-lc  bien,  le  plus  beau 


IXTIIODUCTIOM.  51 

litre  que  vous  puissiez  jamais  avoir  devant  moi, 
c'est  de  sentir  votre  existence  supérieure  et  d'en 
remplir  les  obligations  sacrées.  La  véritable  imi- 
tation du  Christ  se  trouve  là  tout  entière.  Et 
toutes  ces  choses  que  je  vous  prescris,  n'allez 
pas  encore  ici  scinder  votre  tête  et  vous  imagi- 
ner que  vous  les  devez  faire  exclusivement  pour 
l'amour  de  moi  et  sous  l'impulsion  d'un  seul 
sentiment.  Non,  vous  les  devez  faire  pour  entrer 
dans  l'ordre  de  votre  constitution  et  être  ce  que 
j'ai  voulu  que  vous  fussiez.  Vous  les  devez  faire 
pour  le  bonheur  et  l'harmonie  de  vos  différents 
pouvoirs,  pour  l'amour  du  devoir  et  de  la  perfec- 
tion, pour  l'amour  de  tout  ce  qui  est  bien,  de 
tout  ce  qui  est  beau,  de  tout  ce  qui  est  noble, 
pour  l'amour  de  vous-même,  pour  l'amour  du 
prochain  et  pour  l'amour  de  moi. 

Ma  loi  est  une  loi  de  mille  amours,  est 
une  loi  d'activité,  d'expansion,  d'échange  et 
de  rapports  sociaux;  loin  de  renoncer  à  vous- 
mêmes  et  de  ne  pas  vous  compter  pour  quel- 
que chose,  loin  de  ne  pas  vivre  dans  l'huma- 
nité et  pour  l'humanité,  vous  devez  déployer  sur 
la  grande  scène  où  je  vous  ai  placés  toutes  les 
forces  de  votre  constitution  et  resplendir  de  tou- 
tes les  beautés  de  votre  âme. 


52  INTRODUCTION. 

Je  vous  ai  créés  pour  changer  et  embellir  la 
surface  du  globe  que  vous  habitez,  pour  admirer 
la  sublimité  de  mes  œuvres,  pour  répondre  à  l'é- 
nergie mesurée  de  vos  penchants  conservateurs 
et  assurer  votre  bien-être  ici-bas,  pour  aimer  et 
servir  vos  semblables,  pour  briller  par  la  science 
et  le  génie,  adorer  ma  bonté  et  vous  montrer  en 
toutes  circonstances  les  enfants  de  ma  prédilec- 
tion. Les  cadavres  ambulants  ne  sont  pas  dans 
mes  voies  et  je  dis  anathème  aux  apôtres  du 
néant.  Allez  donc  à  votre  tour,  comprenez  ce 
que  j'ai  voulu  dire  dans  mes  recommandations 
premières;  et,  mieux  éclairés  que  vos  devan- 
ciers, enseignez  de  nouveau  les  nations. 


ANALYSE 


L'ENTENDEMENT  HUMAIN. 


La  viaye  science  cl  le  vray  esliide  de  riionimc, 
c'est  rhonimc.  Et  lui  homme,  qui  veux  embras- 
ser l'univers,  tout  cognoistre ,  contreroller  et 
juger,  ne  le  coguois  et  n'y  esluilies  :  et  aiusi  en 
voulant  faire  l'habile  et  le  scindic  de  nature ,  tu 
demeures  le  seul  sot  au  monde.  Parquoy  regarde 
dedans  toy,  recogiiois  toy,  tiens  toy  à  toy  ;  ton 
esprit  et  ta  volonté',  qui  se  consomme  ailleurs  , 
ramène  le  à  soy  mesme.  Tu  t'oublies,  tu  te  res- 
pends  ,  et  te  perds  au  dehors  ,  tu  te  trahis  et  te 
desrobes  à  toy-mesmes  ,  tu  regardes  tousiours 
deuant  toy,  ramasse  toy  et  t'enferme  dedans  toy  : 
examine  toy,  espie  toy,  cognoy  toy. 

Charron,  De  la  sagesse. 


Je  ne  traite  dans  cet  ouvrage,  on  le  sait,  que 
des  forces  fondamentales  et  primitives  de  notre 
constitution  cérébrale.  Je  ne  parle  que  de 
facultés  constatées  par  l'observation  et  consen- 
ties par  tous  les  savants,  et  je  m'applique  à  donner 
la  loi  d'activité  de  chacune  d'elles.  Je  ne  fais 
donc  point  ici  un  travail  d'imagination  Je  marche 
terre  à  terre,  et  je  ne  me  jette  ni  dans  les  utopies, 
ni  dans  les  chimères;  je  ne  demande  à  l'homme 
que  ce  qu'il  peut  faire  ou  donner. 


5/j  ANALYSE 

Le  jeu  normal  et  régulier,  c'est-à-dire  intelli- 
gent et  moral  de  nos  penchants,  de  nos  senti- 
ments et  de  nos  facultés  intellectuelles  me  paraît 
aussi  intéressant  à  considérer  que  le  mécanisme 
et  le  jeu  des  autres  fonctions  de  l'économie.  La 
médecine  doit  envisager  l'homme  tout  entier. 
L'homme  a  autre  chose  à  soigner  que  sa  \  ie  ma- 
térielle, et  s'il  est  bien  de  lui  donner  des  prin- 
cipes de  conduite  à  cet  égard  et  de  lui  prodiguer, 
en  cas  d'accident  ou  de  maladie,  tous  les  secours 
de  l'art,  il  est  bien  aussi,  après  avoir  analysé  les 
difïérents  pouvoirs  de  son  entendement,  de  s'at- 
tacher à  lui  en  faire  connaître  et  la  coordination 
et  le  but  et  l'emploi.  Son  existence  supérieure, 
son  existence  complète ,  sa  santé ,  son  bonheur, 
sa  moralité  reposent  là  tout  entières. 

Indépendamment  des  personnes,  et  on  les 
compte  par  millions,  qui,  par  ignorance,  vivent 
en  dehors  des  lois  de  leur  constitution  ou  qui 
presque  toujours,  par  suite  d'un  mauvais  milieu, 
ne  trouvent  pas  jour  à  leurs  activités  et  ne  rem- 
plissent pas  non  plus  leur  mandat  dans  ce  monde, 
il  en  est  un  certain  nombre  d'autres  qui,  par  la 
faiblesse  native  de  leur  intelligence,  ou  la  violence 
égalementinnée  de  leurs  penchants,  ou  laprédomi- 
nance  involontaire  aussi  de  quelques  sentiments, 


DE  L'ENTENDEMENT  HUMAIN.  55 

OU  encore  une  aliénation  mentale  accidentelle , 
ont  incessamment  besoin  de  trouver  un  appui 
dans  la  science  et  d'être  reconstituées  par  elle. 

Je  viens  servir,  éclairer,  modifier  et  guérir, 
s'il  m'est  possible,  et  les  unes  et  les  autres. 

Montrer  aux  différents  membres  de  nos  diffé- 
rentes académies  comme  aux  hommes  les  plus  or- 
dinaires, ce  qu'ils  sont  et  ce  qu'ils  devraient  être, 
leur  dire  à  tous  ce  qu'ils  doivent  faire  de  leur 
temps  et  de  leurs  facultés,  tant  pour  eux-mêmes 
que  pour  leurs  semblables  et  la  nature  extérieure, 
ouvrir  carrière  à  tous  les  pouvoirs  de  leur  con- 
stitution, arracher  les  uns  au  joug  abrutissant  de 
leur  profession  et  les  autres  aux  préoccupations 
exclusives  et  scientifiques  dans  lesquelles  ils  abî- 
ment, en  s'illustrant,  leur  existence  entière,  s'ef- 
forcer enfin  de  les  rendre  à  la  nature  et  contri- 
buer par  cela  même  à  leur  faire  acquérir  à 
tous  indistinctement  des  forces  plus  nombreuses 
ou  une  illustration  plus  grande,  me  paraît 
devoir  être  l'œuvre  de  l'époque  actuelle.  Il  est 
temps  en  vérité  que  les  grands  savants,  au  moins, 
sortent,  sous  ce  rapport,  de  leur  grande  igno- 
rance. Prêtres,  médecins,  chirurgiens,  juriscon- 
sultes, magistrats,  représentants  du  peuple, 
artistes,   diplomates,  c'est  à  qui  connaîtra  le 


56  ANALYSK 

mieux  et  le  plus  vile  toutes  choses,  et  c'est  à  qui 
cependant,  s'ignorera  le  plus  profondément  soi- 
même.  Faut-il  s'étonner,  d'après  cela,  de  voir 
les  nations  comme  les  individus  qui  les  dirigent 
manquer  le  but  élevé  de  leur  vie. 

Il  ne  faut  donc  point  se  le  dissimuler,  ni  avoir 
ici  de  fausse  honte.  Le  fait  est  triste,  mais  le  fait 
est  vrai.  A  part  quelques  têtes  bien  nées  ou  qui 
ont  été  très  favorablement  placées  dans  le  monde 
extérieur,  l'homme  n'offre  dans  ses  manifesta- 
tions qu'une  ébauche  imparfaite  et  grossière  de 
l'humanité,  il  \it  dans  une  série  d'idées,  dans  la 
manifestation  de  quelques  penchants,  dans  l'ex- 
pression de  quelques  sentiments,  dans  l'activité 
de  quelques  pouvoirs  intellectuels,  mais  en  de- 
hors de  ces  modes  exclusifs  et  incomplets  d'exis- 
tence, il  reste  au-dessous  de  ses  propres  facultés 
et  ne  prend  possession  ni  de  lui-même,  ni  du 
domaine  immense  sur  lequel  il  est  cependant  ap- 
pelé à  dérouler  ses  puissantes  énergies.  Ma 
satisfaction  sera  grande  si  en  travaillant  dans  la 
direction  que  j'indique  je  puis  contribuer  tant 
soit  pou  à  l'éclairer  sur  ses  propres  pouvoirs  et 
a  le  faire  vivre  de  sa  propre  vie.  Ou  je  suis  bien 
dans  l'erreur,  ou  le  jour  est  venu  de  faire  prendre 
à  la  science  le  caractère  d'une  révélation  publi- 


DE  L'ENTENDEMENT  HUMAIN.  57 

que.  Celte  tâche  est  grande,  je  la  trouve  témé- 
raire, mais  elle  m'est  une  affaire  sacrée. 

Et  d'ailleurs,  pourquoi  ne  le  dirais-je  pas? 
puisqu'aucun  homme  aujourd'hui  ne  peut  pré- 
tendre à  faire  autorité,  et  que  cependant,  en 
esclaves  que  nous  sommes  de  l'habitude ,  il  faut 
toujours  citer  des  autorités  pour  ménager  les 
susceptibilités  contemporaines,  il  est  évident  que 
le  premier  de  nos  livres  sacrés  ne  tolère  aucune 
inégalité  de  révélation  et  d'enseignement.  Il 
parle  intelligiblement  à  tous  les  hommes  quels 
qu'ils  soient ,  et  ce  sont  des  hommes  simples  et 
de  bonne  volonté  qui  comprennent  le  mieux  sa 
parole  et  qui  la  font  le  mieux  fructifier.  Pas  la 
moindre  obscurité  dans  les  dogmes,  pas  ombre 
de  métaphysique  dans  les  préceptes.  Tout  part 
de  la  droiture  du  cœur  et  de  la  rectitude  de  l'in- 
telligence. Aussi ,  toutes  les  impressions  portent- 
elles  et  vont-elles  profondément  émouvoir  l'âme 
et  l'esprit  de  la  multitude  ! 

Le  système  contraire,  si  flatteur  pour  l'orgueil 
et  si  commode  pour  le  despotisme  politique  ou 
sacerdotal ,  ce  système  auquel  l'Orient  a  du  ses 
castes  et  l'antiquité  européenne  ses  mystères,  a 
l'immense  inconvénient  de  régulariser  et  de  légi- 
timer l'ignorance;  les  privilèges  intellectuels  et 


58  ANALYSE 

religieux  sont  les  pires  des  privilèges.  La  con- 
naissance de  la  vérité  est  de  droit  commun.  C'en 
serait  fait  à  tout  jamais  de  l'Immanité,  elle  serait 
vouée  à  des  ténèbres  héréditaires  et  éternelles  ; 
le  but  de  la  création ,  je  le  répète ,  serait  com- 
plètement manqué ,  si  elle  avait  besoin  d'initiés 
pour  marcher  dans  sa  vie ,  si  les  choses  les  plus 
vulgaires  comme  les  idées  les  plus  élevées  et  les 
plus  nobles  sentiments  ne  la  saisissaient  forcé- 
ment, et  ne  la  maintenaient  pas  dans  les  néces- 
sités de  sa  constitution.  Aussi  l'avez-vous  vue  et 
la  voyez-vous  encore  partout  à  l'entour-de  vous 
arrivera  l'accomplissement  de  ses  destinées, 'en 
dépit  des  efforts  opposés  les  plus  persévérants  et 
le  plus  profondément  calculés.  Les  forces  de 
Dieu,  messieurs,  l'emportent  toujours  sur  les 
forces  de  l'humanité. 

Je  ne  crains  point  de  l'afHrmer,  mon  ouvrage 
ne  vaut  rien  s'il  ne  trouve  pas  d'écho  dans  l'es- 
prit et  dans  l'âme  de  tous  mes  semblables.  Aussi 
notez  bien ,  qu'à  l'imilalion  des  hommes  de  quel- 
que valeur,  qui  ont  voulu  replacer  notre  espèce 
dans  son  ordre  et  son  rang ,  je  ne  le  considère 
point  comme  un  simple  enseignement;  il  est  bien 
plus  et  bien  mieux,  il  est,  comme  le  leur,  un 
réveil,  un  appel,  un  principe  de  vie,  un  moyen 


J)l<:  L'LNTEINDlîMIiJNT  HUMAIN.  59 

de  progrès.  C'est  bien  à  la  force  intellectuelle 
qu'il  ne  cesse  de  s'adresser,  mais  la  preuve  qu'il 
est  un  élément  de  vie,  c'est  qu'il  touche  toutes 
les  fibres  du  cœur  humain,  c'est  qu'il  s'adresse 
à  toutes  nos  tendances  et  à  toutes  également, 
sans  sacrifier  l'une  à  l'autre.  Il  a  pour  but  d'en- 
velopper l'être  humain  tout  entier,  de  le  régé- 
nérer, de  le  rendre  à  lui-même ,  c'est-à-dire  à 
tous  les  modes  d'existence  pour  lesquels  il  a  été 
primitivement  ordonné. 

En  résumé,  messieurs,  jugez  vous-mêmes  des 
avantages  de  cette  révélation  toute  simple,  toute 
naturelle,  et  sévèrement  déduite  de  l'observa- 
tion des  faits.  Voyez  quelle  lumière  elle  répand 
dans  l'esprit,  et  quelle  ampleur  elle  peut  donner 
à  l'existence  humaine!  Est-il  donc  vrai  que  je 
renferme  en  moi  toutes  ces  richesses?  pourra 
s'écrier  chacun  de  mes  lecteurs.  Quoi!  sans 
compter  la  supériorité  que  mes  sens,  considérés 
dans  leur  ensemble,  ont  incontestablement  sur 
les  autres  espèces  vivantes,  je  possède  tant,  tant 
et  tant  de  penchants  de  conservation  personnelle  ! 
J'étais  bien  loin  de  m'en  douter.  Quoi!  je  réunis 
sur  ma  tête  tant,  tant  et  tant  de  sentiments  mo- 
raux, de  sentiments  civilisateurs  et  humanitaires  ! 
Je  tiens  donc  en  quelque  chose  vraiment  de  celui 


60  anai.ysl: 

qui  m'a  donné  l'cMrc.  Oiioi  !  je  puis  vivre  et  briller 
aussi  par  tant,  tant  et  tant  de  facultés  inlellec- 
luelles,  industrielles  et  artistiques!  Eli  mais,  on 
m'avait  dit,  en  effet,  que  j'étais  le  roi  de  la  créa- 
tion. Néanmoins  je  l'avouerai ,  je  n'avais  qu'un 
sentiment  vague  et  confus  de  ma  puissance  et  de 
ma  grandeur.  Oh  !  pourquoi  ne  m'a-t-on  pas 
révélé  depuis  longtemps  toutes  ces  choses?  Pour- 
quoi ne  leur  a-t-on  pas  fait  franchir  le  seuil  des 
sanctuaires,  et  n'ai-je  pu  profiter  des  heureuses 
dispositions  que  j'apportais  pour  une  grande 
existence?  Quelle  vie  misérable  et  bornée  que  la 
vie  de  mes  aïeux!  Comme  tous  ses  actes  sont 
empreints  d'animalité  !  Et  la  mienne  donc,  main- 
tenant que  je  lis  dans  ma  tête,  la  mienne  répond- 
elle  à  la  munificence  des  dons  que  j'ai  reçus  en 
partage?  Allons,  allons,  je  ne  savais  pas  qui 

j'étais,  j'étais  ignorant  de  ma  propre  vie Les 

horizons  se  découvrent Je  suis  bien,  dans  ce 

monde  sublunaire,  le  chef-d'œuvre  de  mon  Dieu. 
Telles  sont  infailliblement,  messieurs,  si 
j'excepte  quelques  grands  esprits  forts  qui  savent 
tout  et  auxquels,  par  conséquent,  on  ne  peut 
rien  apprendre,  telles  sont  iid'ailliblement  les 
réllexions  (pii  \on[  surgir  dans  le  cerveau  du 
j)remier  comme  du  dernier  de  mes  lecteurs.  Les 


DE  L'ENTENDEMEN'l'  liUMAl.N.  fil 

hommes  les  plus  ordinaires  comme  les  plus 
avancés  clans  les  différentes  brandies  des  con- 
naissances humaines  reconnaîtront  ,  soyez -en 
sûrs,  la  justesse  de  mes  observations.  Et  il  n'en 
est  pas  un  qui ,  se  trouvant  ainsi  révélé  à  lui- 
même  ,  n'acquière  en  quelque  sorte  au  même 
instant  un  sentiment  plus  vif  de  sa  force  et  de  sa 
dignité.  Chacun  d'eux  pourra  s'interroger  chaque 
jour  sur  l'emploi  qu'il  aura  fait  de  ses  penchants, 
sur  la  satisfaction  qu'il  aura  donnée  à  ses  senti- 
ments et  sur  les  sphères  d'activité  qu'il  aura  ou- 
vertes à  ses  facultés  intellectuelles.  Il  pourra  se 
demander,  si  je  puis  dire  ainsi ,  comment  il  joue 
sa  partie  dans  ce  monde ,  comment  il  se  mani- 
feste sous  les  trois  aspects  de  sa  nature  ;  et,  après 
un  pareil  examen  de  conscience  qui  a  bien  son  im- 
portance et  sa  nouveauté,  il  se  rendra  témoignage 
à  lui-même,  il  examinera  s'il  a  bien  fait  l'homme  et 
dueument;  et,  en  admettant  que  le  milieu  au  sein 
duquel  il  s'est  agité  n'ait  point  fait  obstacle  in- 
surmontable à  l'application  de  ses  différents  pou- 
voirs, il  ne  pourra  plus  accuser  que  lui-même 
alors  du  malheur  de  sa  condition,  des  égarements 
de  son  esprit  ou  de  l'opprobre  de  sa  vie. 

La  médecine  qui  apprend  à  l'homme  à  se  ser- 
vir de  ses  forces  et  qui ,  par  l'appel  qu'elle  fait  à 


leur  activité,  prévient  ses  soiiirrances  physiques 
ou  morales,  et  les  maladies  ou  les  désordres 
(lu'elles  provoquent  ou  qu'elles  entraînent  à  leur 
suite,  vaut  tout  autant,  et  plus,  que  la  médecine 
qui  enregistre  les  infractions  laites  à  la  nature  et 
qui  en  guérit  les  fâcheux  ellets. 

Pour  la  solution  des  questions  qui  peuvent 
intéresser  le  plus  vivement  l'humanité,  il  y  a  loin, 
vous  le  remarquez,  messieurs,  de  l'exposition 
nette  et  limpide  de  ces  idées  et  de  ces  principes, 
au  jargon  scolastique  et  à  la  métaphysique  de 
nos  devanciers.  Aussi  l'honneur  ne  m'en  revient-il 
pas,  et  dois-je  m'empresser  de  le  reporter  sur 
l'école  écossaise,  sur  les  travaux  de  Gall  et  de 
Spurzheim,  et  sur  l'heureuse  direction  que  j'ai 
reçue,  dès  mon  entrée  dans  la  carrière  médicale, 
de  la  bienveillance  de  mes  trois  grands  maîtres , 
Esquirol ,  Ferrus  et  Adelon. 

Je  ne  puis  pas  ne  pas  témoigner  également, 
dans  cet  ouvrage  qui  sera  peut-être  le  dernier 
de  ma  vie,  ma  profonde  reconnaissance  pour  le 
docteur  Orfila.  Non  seulement  dans  ses  belles 
leçons  de  chimie  et  de  médecine  légale,  la  recti- 
tude singulièrement  remarquable  de  son  esprit 
m'a  tracé  la  voie  de  l'observation  dans  la  science 
et  m'a  mis  en  garde  bien  des  fois  contre  les  entrai- 


DE  L'ENTENDEMENT  HUMAIN.  63 

nements  de  mon  imagination,  mais  je  lui  dois 
encore,  par  l'appui  qu'il  a  bien  voulu  prêter  à  ma 
jeunesse,  une  partie  de  ma  position  médicale.  Je 
n'avais  pas  toujours  le  moyen  de  payer  mes  cours 
étant  étudiant  5  eh  bien,  à  cette  époque,  alors  qu'il 
ne  relevait  lui-même  que  de  son  courage  et  de  son 
talent,  il  me  tendit  noblement  la  main  et  m'ad- 
mit au  nombre  des  élèves  qui  accouraient  en 
foule  à  son  amphithéâtre.  Que  ce  souvenir,  qui 
m'émeut  encore  aujourd'hui,  ne  soit  jamais  perdu 
dans  ma  famille. 

Promulguons  maintenant  les  nouvelles  tables 
de  la  loi. 

Auparavant  attachons-nous  à  constater  et  à 
faire  reconnaître  l'existence  de  chacune  des  fa- 
cultés dont  nous  nous  proposons  d'ordonner  et 
de  régulariser  l'emph^i. 


BESOIN  D'ALIMENTATION. 

ALIMENTIVIÏÉ. 

Le  besoin  de  noiirrilurc  est  le  premier  de  nos 
besoins  de  conservation  ;  il  est  indispensable  au 
développement  de  l'organisme  et  h  l'entretien  des 
forces  de  la  vie ,  sous  peine  de  langueur,  de  dépé- 
rissement ou  de  mort,  il  faut  le  satisfaire;  mais 
avons-nous  besoin  de  préceptes  à  cet  égard?  Notre 
condition  est-elle  pire  que  celle  des  animaux,  et 
l'instinct  chez  nous  ne  suffit-il  pas  comme  chez  eux 
à  l'exercice  complet  et  régulier  de  la  fonction?  Il 
peut  paraître  étrange  ou,  pour  le  moins,  singulier, 
au  XIX''  siècle ,  de  venir  poser  la  question  de  savoir 
comment  l'homme  doit  se  nourrir  ;  et  cependant,  à 
voir  ce  qui  se  passe  à  cet  égard  sous  nos  yeux ,  on 
ne  peut  nier  que  cette  question  ne  présente  encore 
aujourd'hui  de  l'intérêt  devant  l'hygiène ,  la  reli- 
gion et  la  philosophie.  La  vie  animale  des  uns,  leur 
gourmandise  ignoble ,  et  leurs  indigestions  et  les 
abstinences  ridicules,  quoique  bien  intentionnées 
des  autres,  tout  nous  démontre  que,  d'une  manière 
générale ,  la  science  peut  déjà ,  sous  ces  premiers 
rapports,  servir  à  quelque  chose. 


ALIMENTIVITÉ.  65 

La  fonction  de  ralimenlivité,  sur  laquelle  repose 
tout  le  bien-ôtre  matériel  de  l'organisme,  exerce 
particulièrement  de  l'influence  sur  le  premier  appa- 
reil de  l'économie,  c'est-à-dire  sur  les  fonctions  du 
cerveau,  sur  ce  qui  constitue  la  vie  des  instincts  et 
la  vie  des  sentiments  et  de  l'intelligence.  On  connaît 
l'apologue  ancien  des  membres  et  de  l'estomac. 
Lorsque  cette  fonction  est  contenue  dans  de  justes 
bornes,  lorsqu'elle  est  modérément  et  agréablement 
satisfaite,  elle  avive  toutes  nos  facultés,  elle  met 
particulièrement  en  relief  le  caractère  saillant  et  le 
genre  d'esprit  de  chaque  individu,  et  contribue  de 
la  manière  la  plus  positive  au  charme  et  à  l'activité 
des  relations  sociales.  Elle  place  l'homme  devant 
l'homme,  elle  polit  les  mœurs,  resserre  les  liens 
de  famille  et  d'amitié,  et  réchauffe  même,  dans 
l'occasion ,  les  sentiments  publics.  Par  la  nature 
des  objets  extérieurs  qui  lui  conviennent  et  qu'elle 
consomme,  et  par  l'attrait  qu'elle  trouve  à  satisfaire 
la  diversité  de  ses  goûts  (1),  elle  est  beaucoup  moins 

(1)  Ceux  qui  condamnent  le  plaisir,  comme  le  disait  fort  bien 
Montaigne  à  ce  sujet ,  sont  obligés  de  condamner  la  nature  et  de 
l'accuser  d'avoir  commis  des  fautes  dans  tous  ses  ouvrages ,  car 
cette  prudente  mère  l'a  répandu  dans  toutes  ses  actions ,  et  elle  a 
voulu  que  comme  les  plus  nécessaires  étaient  les  plus  basses  elles 
fussent  aussi  les  plus  agréables;  mais  quoiqu'elle  l'ait  répandu  en 
toutes  les  actions  nécessaires,  elle  veut  qu'il  soit  plutôt  notre 


G(j  RESOIN  D'ALIMENTATION.  —  ALIMENTIVITÉ, 

étrangère  qu'on  ne  pense  au  développement  des 
cultures  et  au  perfectionnement  de  l'industrie. 

Maintenant  la  question  se  présente  tout  sim- 
plement. 

Comment  faut -il  se  nourrir  pour  atteindre  le 
but  de  la  nature,  pour  réparer  suffisamment  nos 
pertes  et  maintenir  dans  une  activité  raisonnable 
nos  différents  pouvoirs  ?  Comment,  dans  l'intérêt  de 
notre  force  physique  et  morale,  faut-il  régler  notre 
alimentation?  Comment  faire,  pour  ne  point  souiller 
notre  corps,  dégrader  notre  âme,  troubler  notre  in- 
telligence et  éviter,  avec  tout  cela,  de  tomber  dans 
ces  superstitions  grossières  en  vertu  desquelles,  par 
des  macérations  et  des  jeûnes  trop  prolongés,  nous 
frappons  sans  distinction  sur  toutes  les  virtualités 
de  notre  être,  si  toutefois  nous  n'altérons  pas,  comme 
suicides,  les  sources  mêmes  delà  vie?  Yoici  sur  tous 
ces  points,  qui,  comme  on  le  voit,  ont  bien  leur  im- 
portance, ce  que  prescrit  la  nouvelle  loi. 

secours  que  noire  motif  :  quelque  contentement  qu'elle  nous 
propose,  c'est  toujours  à  condition  qu'il  ne  sera  pas  notre  fin  , 
mais  qu'il  nous  servira  seulement  d'un  agréable  moyen  pour  y 
arriver  plus  doucement. 


BESOIN  D'ALIMENTATTON. 

ALIMENTIVITÉ. 


Tu  ouvres  la  main  ,  ô  Seigneur,  et  fu  rassasies 
chaque  crc'alure  vivante  suivant  son  goût  cl  son 
désir. 

Le  PsAlmiste. 


Soutenez  d'abord ,  par  une  alimentation  con- 
venable et  variée,  les  forces  de  votre  corps;  les 
penchants  sont  énergiques ,  les  sentiments  sont 
expansifs ,  l'intelligence  est  allègre  et  bien  dis- 
posée; les  sens  sont  bien  ouverts,  toutes  les 
fonctions  sont  libres ,  faciles ,  heureuses ,  puis- 
santes et  régulières,  lorsque  l'organisme  n'a  point 
à  souffrir  de  la  privation  ou  de  la  mauvaise  qua- 
lité des  aliments  :  le  soin  de  votre  corps  est  une 
des  premières  obligations  qui  vous  soient  impo- 
sées par  ma  sagesse.  Dans  ce  but,  ma  main  s'est 
ouverte  pour  vous.  Fruits,  végétaux,  mollusques, 
volatiles,  quadrupèdes,  je  n'ai  rien  créé  qui  ne 
fut  à  votre  disposition.  Tout  ce  qui  vit ,  tout  ce 
qui  se  meut  à  la  surface  du  sol,  dans  les  plaines 
de  l'air,  dans  les  profondeurs  des  fleuves  et  des 


08  BESOIN  D'ALIMKM'A'nON. 

abîmes  de  la  mer,  peut  servir  à  votre  nourriture. 
Je  vous  ai  fait  omnivores.  Mangez  donc  ce  que 
vous  trouverez  sur  la  terre;  rassasiez-vous  comme 
les  oiseaux  du  ciel  auxquels  je  donne  aussi  la 
subsistance ,  et ,  quel  que  soit  votre  régime ,  ne 
craignez  pas  de  m'offenser  en  soutenant  vos  forces 
pour  bien  faire  et  en  observant  la  tempérance. 

Je  vous  l'ai  déjà  dit  :  aucun  aliment ,  par  lui- 
même,  n'est  ni  pur  ni  impur.  Dans  quel  chaos  de 
superstitions  a-t-on  plongé  vos  esprits  ?  Qui  a  pu 
vous  dire  que  vos  diètes,  vos  privations,  vos 
s(mfl'rances,  me  jetaient  dans  la  joie  et  vous  don- 
naient un  titre  à  mon  amour?  Redoutez  seule- 
ment l'esclavage  de  vos  sens  ;  l'intempérance  rend 
stupide,  avilit  le  caractère  et  prédispose  à  l'apo- 
plexie ,  ou  conduit  au  suicide ,  au  crime  ou  à  la 
folie.  Vos  mortifications  mal  entendues  ne  vont 
point  à  mon  intelligence;  encore  si  elles  ser- 
vaient à  adoucir  vos  mœurs  !  C'est  dans  cette 
unique  intention,  qu'il  y  a  déjà  bien  longtemps, 
je  vous  ai  recommandé  la  sobriété,  et  que  je  vous 
ai  prescrit  de  régler  votre  alimentation  suivant 
rinllucnce  des  climats  et  l'ordre  des  saisons. 

A  l'époque  du  printemps,  redoublez  de  sur- 
veillance et  de  soins.  Le  retour  de  la  lumière  et 
do  la  chaleur  détermine  une  excilalion  dans  la 


ALIMENTIVITÉ.  69 

nature  entière;  et,  pour  contrebalancer  cette  loi 
générale,  pour  conserver,  comme  hommes,  la 
haute  direction  qui  vous  appartient,  il  importe 
de  modifier  votre  régime  diététique  et  de  n'in- 
troduire dans  votre  organisme  que  des  principes 
doux  de  nutrition.  Les  végétaux  que  je  répands 
alors  avec  profusion  sur  la  terre,  quelques  vian- 
des blanches,  les  poissons,  le  laitage  et  les  fruits 
doivent  suffire  amplement  dans  ce  but  à  votre 
nourriture.  C'est  le  moment  surtout  d'éviter  ces 
viandes  noires  qui  mettent  le  feu  dans  l'écono- 
mie, et  que  certains  casuistes  croient  encore  au- 
jourd'hui devoir  conseiller  et  permettre  en  vio- 
lation des  règles  du  bon  sens. 

Au  printemps,  laissez  les  animaux  procréer 
leur  espèce;  leur  chair  est  dure  et  fibreuse  et 
fortement  animalisée;  elle  exhale  une  mauvaise 
odeur  et  peut  vous  donner  des  maladies. 

Ne  nous  arrêtez  point  à  la  lettre  de  ces  com- 
mandements, comprenez-en  la  profondeur  et 
l'utilité,  et  vous  vous  y  soumettrez  sans  mur- 
mure. Le  moral ,  vous  le  savez ,  est  sous  la  dé- 
pendance  du  physique.  Ce  n'est  quc^ffeô^  cette  j  ^ 
manière  que ,  sans  porter  atteinte  à  votre  orga- 
nisme, vous  maintiendrez  vos  penchants  dans  la 
juste  mesure  de  leur  activité;  que  voire  âme  ne 


^ 


70  liKSOlN  I)  ALIMENTATION.—  ALIMENTIVITÉ. 

quittera  point  sa  région  supérieure,  et  que  vous 
vous  rendrez  plus  facile  la  mise  en  jeu  de  v(/ii^ 
qualité^-d'homme.  Imposez-vous  donc,  dans  cette 
intention,  quelques  jeûnes  matériels;  mais  les 
jeûnes  que  je  veux  vous  imposer  par  dessus  tous 
les  jeûnes,  puisque  vous  paraissez  désirer  si  vi- 
vement d'abattre  en  vous  le  maiœais,  ce  sont  les 
jeûnes  spirituels. 

Abstenez-vous  de  vices  et  de  crimes,  privez- 
vous  de  médisances  et  de  calomnies  ;  mangez  de 
la  chair,  mais  ne  mangez  point  votre  frère;  tel 
est  le  véritable  esprit  de  mes  recommandations, 
telles  sont  les  abstinences  que  vous  devez  pra- 
tiquer et  les  victoires  que  vous  devez  vous  effor- 
cer incessamment  de  remporter  sur  vous-mêmes. 


AMOUR  PHYSIQUE. 

INSTINCT  DE  LA  GÉNÉRxVTION. 

L'instinct  de  la  reproduction  existe.  La  \ie  n'est 
donnée  que  pour  donner  La  ^ie.  La  première  loi 
promulguée  fut  celle-ci  :  croissez  et  multipliez. 
Nous  sommes  invinciblement  portés  à  perpétuer 
notre  espèce.  Ce  penchant  est  plus  prononcé  chez 
r homme  que  chez  la  femme.  Il  apparaît  à  l'époque 
de  la  puberté.  Il  est  énergique  par  nature,  ou,  tout 
au  moins ,  il  s'enflamme  et  s'excite  aisément  sous 
les  impressions  extérieures. 

Cette  faculté  violente  puissamment  l'organisme. 
L'histoire  ancienne  nous  a  raconté  ses  désordres , 
ses  abus,  ses  dépravations  et  ses  crimes. 

L'histoire  moderne  est  presque  aussi  riche  en  faits 
du  même  genre.  La  médecine  mentale  nous  a  fait 
bien  des  fois  le  triste  tableau  de  son  aliénation. 

On  ne  dira  pas,  je  l'espère,  que  je  quitte  le 
terrain  de  l'observation  positive.  En  parlant  de  cette 
faculté,  je  vais  donc  parler  d'une  puissance  bien 
réelle  et  bien  inhérente  à  notre  être.  Puisqu'elle 
existe  et  qu'elle  subjugue  si  fréquemment  la  liberté 
morale ,  il  appartient  encore  ici  au  médecin  de  la 


1-1  AMOUR  PHYSIQUE. 

guider  clans  ses  manifeslalions.  Je  dis  de  la  guider 
dans  ses  manifeslalions,  car,  bien  qu'elle  puisse,  elle 
aussi ,  nous  faire  tomber  dans  les  perversions  les 
plus  déplorables  et  même  nous  conduire  au  crime 
ou  à  la  folie,  nous  devons  néanmoins  nous  garder, 
avec  le  plus  grand  soin ,  de  ne  pas  la  respecter  dans 
son  but  légitime  ;  nous  ne  devons  pas  le  taire,  cette 
faculté,  comme  la  précédente  ,  a  été  l'objet  de  la 
réprobation  des  mystiques  chrétiens;  ils  ne  ten- 
daient à  rien  moins  qu'à  vouloir  la  rayer  du  cata- 
logue des  forces  vives  de  l'économie.  Ces  hommes , 
ainsi  qu'on  l'a  dit  avec  beaucoup  de  justesse,  se 
considéraient  comme  des  morts  en  mal  de  résurrec- 
tion. Ils  ne  voulaient  pas  accepter  l'ordre  de  choses 
établi  par  la  divine  sagesse;  ils  mettaient  leur  or- 
gueil à  répudier  ses  largesses  et  l'accusaient,  en 
fait,  d'avoir  créé  un  monde  qui  ne  méritait  ni  leurs 
regards,  ni  leurs  affections.  De  tous  côtés,  comme 
on  le  voit,  des  excès,  des  abus ,  des  révoltes  ou  des 
aberrations. 

Quel  est  le  remède  à  tant  d'extravagance?  Où  est 
le  devoir?  où  sont  les  véritables  sentiers?  Sous  le 
rapport  de  l'activité  de  ce  penchant,  comment  ré- 
pondre avec  bonheur  et  moralité  aux  intentions  for- 
melles et  bienveillantes  de  la  nature?  Qui  sera  ici 
son  ministre  et  son  interprète?  Je  le  dis  dans  un 
sentiment  éclairé  d'esliinc  pour  ma  corporation, 
quels  que  soient  les  progrès  généraux  de  la  civili- 


INSTJNCT  DE  LA  GÉNÉRATION.  73 

sation,  le  médecin  seul,  aujourd'hui,  connaît  la  loi, 
et  seul  il  est  en  état  de  la  donner. 

J'ai  donc  eu  raison  de  dire  que  sa  science  embras- 
sait tout  à  la  fois  le  physique  et  le  moral  de  l'homme, 
qu'elle  ne  se  bornait  point  à  réglementer  les  fonc- 
tions mécaniques  des  grands  appareils  de  l'économie, 
à  prévenir,  à  traiter  ou  à  guérir  des  gaslriles  ou  des 
pneumonies,  etc.  ;  mais  qu'elle  avait  aussi  pour  lâche 
d'ordonner  avec  intelligence  et  dignité  toutes  les 
activités  de  la  tète  et  du  cœur  humain,  quand  elle 
n'était  pas  appelée  à  en  rétablir  la  puissance  et  l'har- 
monie. Cette  partie  de  la  science  médicale  vaut  bien 
l'autre,  ce  me  semble,  et  j'ai  plaisir,  en  cette  cir- 
constance encore,  à  la  relever  des  dédains  d'une 
foule  de  médicastres  qui  ne  l'ont  abaissée  que  parce 
qu'ils  ne  pouvaient  s'élever  à  la  hauteur  de  ses  vues 
ou  en  surmonter  les  difficultés. 

Voici  sur  l'instinct  de  la  génération  le  sommaire 
de  la  nouvelle  loi. 


AMOUR  PHYSIQUE. 

INSTINCT  DE  LA  GÉNÉRATION. 

Il  n'est  pas  bon  que  l'hommi;  soit  seul. 

Rappelez-vous  mon  premier  commandement  : 
que  les  enlanls  des  hommes,  sans  aucune  excep- 
tion, se  multiplient  sur  la  terre,  et  qu'ils  ne  rou- 
gissent point  des  fruits  de  leur  union.  Je  sonde 
toujours  les  cœurs  et  les  reins,  je  n'aime  pas 
qu'on  se  crée  des  vertus  imaginaires  et  surtout 
qu'on  se  pare  de  leur  faux  prestige  pour  éblouir 
et  tromper  la  simplicité  du  peuple;  d'ailleurs, 
j'ai  institué  le  mariage  et  non  pas  le  célibat;  je 
ne  veux  pas  qu'on  se  serve  de  femmes  en  secret 
et  qu'on  ose  ensuite  impudemment  se  vanter  de 
sa  continence  ;  je  punirai  la  débauche  et  l'hypo- 
crisie. 

Quant  à  vous,  qui  avez  conservé  sous  ce  rap- 
port au  moins  la  droiture  de  votre  esprit  et  de 
votre  caractère,  et  qui  ne  feignez  point  de  faire 
violence  à  la  nature ,  pourquoi  suis-je  obligé  de 
vous  tracer  la  mesure  et  l'emploi  de  vos  forces 


INS'l'IINCT  DE  LA  GÉNÉRATION.  75 

(ramour?  Je  l'ai  déjà  dit  à  vos  pères,  dans  l'exer- 
cice du  plus  délicieux  et  du  plus  fort  de  tous  vos 
instincts ,  vous  vous  absorbez  dans  la  matière , 
vous  vous  déroulez  dans  l'orgie,  vous  salissez  vos 
corps  et  dégradez  vos  âmes;  pratiquez  mieux  mon 
commandement  :  tout  est  bon  dans  l'amour  phy- 
sique quand  le  moral  s'y  joint,  quand  l'intelli- 
gence et  les  sentiments  moraux  consacrent  de 
leur  autorité  suprême  les  transports  de  la  pas- 
sion. 

L'amour  de  l'homme  pour  la  femme ,  sans 
l'assistance  des  facultés  humaines  qui  peuvent 
seules  épurer,  ennoblir  un  penchant  quel  qu'il 
soit;  l'amour  sans  vénération,  sans  bienveil- 
lance, sans  noblesse,  sans  poésie,  sans  intelli- 
gence et  sans  choix,  est  un  amour  indigne,  est 
un  amour  hideux  ;  l'animal ,  en  suivant  son  in- 
stinct aveugle,  irrésistible,  matériel,  est  dans 
l'ordre  de  sa  constitution  ;  l'homme  qui  se  met  à 
son  niveau  est  dépossédé  de  lui-même  et  de  ses 
plus  beaux  attributs. 

Entrez  donc  dans  les  voies  de  ma  providence  ; 
chérissez  la  compagne  que  je  vous  ai  donnée 
comme  l'objet  le  plus  digne  de  vos  affections  ; 
aimez-la  de  l'amour  le  plus  tendre,  mais  aimez- 
la  surtout  comme  l'être  qui  doit  partager  votre 


7(5  AMOUR  PIIYSIQUR. 

vie  cl  à  (lui  il  appartient  de  compléter  votre 
existence  intellectuelle  et  morale.  Les  moyens  de 
séduction  dont  je  me  suis  servi  par  elle,  pour 
vous  faire  arriver  à  mes  fins ,  ont  été  parfaite- 
ment ordonnés  :  néanmoins  considérez  plutôt  le 
but  élevé  que  je  me  suis  proposé  en  lui  donnant 
sa  ceinture  et  ses  grâces ,  et  ne  tournez  pas  au 
préjudice  de  l'espèce  l'attrait  donné  pour  la 
multiplier. 

Aimez  la  femme ,  parce  qu'elle  est  la  moitié 
de  vous-même ,  parce  qu'elle  est  la  mère  de  vos 
enfants,  parce  qu'elle  est,  comme  vous,  de  création 
supérieure,  et  qu'à  ce  dernier  titre  surtout  elle  a 
des  droits  et  des  pouvoirs  que  vous  ne  pouvez 
dédaigner  sans  vous  blesser  vous-mêmes.  Si  vous 
méconnaissez  vos  obligations  et  vos  premiers 
intérêts  ;  si  vous  ne  l'aimez  pas  comme  elle  doit 
être  aimée,  vous  l'ofTenserez  dans  la  délicatesse 
de  ses  meilleurs  sentiments,  elle  n'acceptera  point 
de  servitude  dans  votre  maison;  vous  romprez 
l'harmonie  de  vos  deux  âmes ,  et  vous  compro- 
mettrez ainsi  tout  à  la  fois  votre  tranquillité  et 
l'avenir  de  la  l\miille  dont  je  vous  ai  confié  l'éta- 
blissement et  le  bonheur  sur  la  terre. 

Que  n'ai-je  point  fait,  d'ailleurs,  pour  que 
vous  lussiez  heureux  dans  ce  monde?  Je  n'ac- 


INSTINCT  DE  LA   GÉNÉRATIOiN.  77 

cepte  donc  ni  vos  murmures,  ni  vos  plaintes  ; 
vos  malheurs  viennent  de  vous-mêmes  et  de  vos 
unions  mal  assorties.  Pourquoi  n'apportez-vous 
pas  plus  de  soins  dans  le  choix  que  vous  faites 
d'une  épouse?  Le  mariage  est  chose  sainte  et 
solennelle.  Ne  s'agit-il  pas  de  perpétuer  votre 
espèce  ?  n'êtes-vous  pas  chefs  de  clans,  chefs  de 
tribus,  chefs  de  races?  Comment  vous  parler 
pour  vous  faire  sentir  la  dignité  de  votre  rôle  et 
l'importance  de  vos  fonctions  ?  Avouez  vos  torts, 
reconnaissez  la  bassesse  de  vos  incitations; 
l'ambition,  la  luxure,  ou  la  cupidité  dictent  jour- 
nellement les  conditions  de  vos  contrats;  non 
que  je  vous  défende  de  considérer  dans  la  femme 
les  charmes  de  sa  personne,  les  grâces  de  son 
esprit ,  et  les  avantages  de  sa  fortune  et  de  sa 
position  ;  mais  je  veux  que  vous  teniez  compte 
surtout  de  la  droiture  de  son  intelligence,  de  la 
noblesse  de  son  âme ,  et  des  habitudes  simples 
et  modestes  qu'elle  a  contractées  sous  le  toit  pa- 
ternel. Oui,  au  physique  comme  au  moral,  tout 
se  transmet  par  voie  d'hérédité,  les  vices  du 
cœur  comme  les  difformités  du  corps,  les  bonnes 
comme  les  mauvaises  qualités,  et  il  ne  vous  est 
point  donné  de  changer  l'ordre  établi  dans  ma 
création  ;  je  vous  tiens  sous  ma  dépendance  im- 


78     AMOl  l\  l'llY.S|(;UE.  —  lîSSTJ.NCr  Dli  LA  GÉÎNÉRATION. 

médiate ,  et  je  récompense  ou  je  punis  dans  les 
enfants ,  et  par  conséquent  dans  vous-mêmes,  la 
soumission  ou  la  désobéissance  à  mes  lois. 

Malédiction  sur  vous  qui  dépassez  dans  des 
turpitudes  indescriptibles  les  abominations  des 
anciennes  villes  de  la  Judée  !  Malédiction  sur 
vous!  car  les  avertissements  ne  vous  ont  pas 
manqué,  et  je  n'ai  rien  négligé  pour  vous  arra- 
cher à  la  dépravation  du  premier  comme  du  plus 
doux  de  vos  penchants. 

Une  vieillesse  anticipée,  le  satyriasis  ou  la 
nymphomanie,  la  démence,  des  ulcères  putrides, 
des  cancers  dévorants ,  voilà  par  quels  maux  af- 
freux j'ai  constamment  vengé  l'outrage  le  plus 
sanglant  que  vous  ayez  jamais  pu  faire  à  mes 
institutions. 


AMOUR  DES  ENFANTS. 


L'amour  que  nous  portons  à  nos  enfants  entre 
aussi  dans  les  éléments  constitutifs  de  notre  organi- 
sation morale.  Cette  faculté,  comme  les  deux  autres, 
nous  est  commune  avec  les  animaux;  mais  nous 
n'avons  point  suffisamment  non  plus  imprimé  sur 
elle  le  cachet  de  l'humanité.  Ne  l'oublions  jamais,  si 
nous  voulons  vivre  dans  les  conditions  heureuses  de 
notre  pleine  existence;  des  pouvoirs  supérieurs  ont 
été  surajoutés  chez  nous  aux  penchants  conserva- 
teurs de  la  brute,  et  c'est  sous  leur  contrôle  inces- 
sant et  leur  inspiration  que  ces  derniers  doivent  se 
manifester.  Ne  disjoignons  pas  des  forces  que  la  na- 
ture a  réunies  pour  se  prêter  un  mutuel  appui  et 
agir  dans  un  ordre  tout  à  fait  hiérarchique.  Notre 
amour  pour  les  enfants  ne  doit  pas  être  purement 
instinctif;  nous  sommes  hommes ,  et  notre  intelli- 
gence et  nos  sentiments  moraux  doivent  se  montrer 
partout,  là  plus  que  partout  ailleurs.  Il  faut  dire 
aussi  qu'en  raison  de  la  prédominance  native  de 
nos  penchants  inférieurs  et  de  la  lenteur  avec  la- 
quelle se  développe  notre  espèce  sous  le  rapport  de 
son  caractère  propre ,  notre  tâche  n'est  qu'à  moitié 


80  AMOUR  DES  ENFANTS. 

remplie  lorsque  nous  avons  sauvé  notre  profjéniture 
des  langueurs,  de  la  faiblesse  ou  des  maladies  de  la 
première  enfance.  Elle  attend  de  nous,  et  nous  lui 
devons  la  seconde  création.  L'homme,  comme  ani- 
mal, est  le  produit  de  la  nature;  comme  être  intel- 
lectuel et  moral,  il  est  le  produit  de  la  culture.  A 
part  quelques  hommes  supérieurs  qui  ne  relèvent 
que  d'eux-mêmes  et  de  Dieu,  l'homme  est  le  disciple 
de  tout  ce  qui  l'entoure.  Nous  tenons ,  par  consé- 
quent dans  nos  mains,  sa  puissance  intellectuelle  et 
sa  grandeur  morale. 

On  fait  de  l'homme  tout  ce  qu'on  veut.  L'histoire 
l'a  démontré  mille  et  mille  fois.  A  volonté  on  obs- 
curcit son  entendement,  et  l'on  en  fait  un  sot  ou  un 
imbécile,  ou  l'on  surexcite  ses  penchants  et  ses  sen- 
timents; on  rompt  le  faisceau  de  ses  facultés  et  l'on 
en  fait  un  méchant,  un  fanatique,  un  superstitieux, 
un  infâme,  ou  bien  encore,  en  prenant  le  contrepeid 
de  ces  dispositions ,  on  en  fait  un  homme  de  sens, 
d'ordre  ,  de  justice ,  de  dignité  ,  de  bienveillance  et 
de  vénération.  Tout  dépend  de  la  direction  qu'on 
lui  donne  ;  on  récolte  chez  lui  ce  que  l'on  sème  chez 
lui.  Je  ne  saurais  trop  le  faire  entendre  :  à  vo- 
lonté on  peut  laisser  s'allanguir  toutes  ses  forces 
intellectuelles  ou  les  fausser,  et  l'on  peut  éteindre 
l'activité  de  ses  sentiments  ou  les  dépraver.  Les 
individus,  comme  les  peuples,  sont  malléables  et 
modifiables  à  l'extrême  ;  c'est  ainsi  que  fonctionnent, 


AMOUR  DES  ENFANTS.  81 

suivant  les  milieux,  les  forces  vives,  les  forces  or- 
f;aniques  de  noire  économie  morale  dont  le  cerveau 
est  la  condition  matérielle.  Les  Pères  de  l'Église  le 
disaient  :  Le  cerveau  est  l'instrument  de  l'âme.  C'est 
ainsi  que  la  physiologie,  cette  assise  de  toute  science 
médicale,  vient  encore  ici  nous  livrer  la  clé  du  cœur 
humain  et  nous  servir  à  en  régler  les  manifesta- 
tions. 

Que  vous  en  semble,  médecins  mes  confrères? 
Ces  études  ne  sont-elles  pas  sévères ,  élevées , 
dignes  de  la  plus  grande  attention?  Croyez -vous 
qu'elles  ne  forment  pas  une  partie,  et  une  partie 
importante,  du  domaine  médical?  Ordonner,  régula- 
riser, augmenter,  diminuer  ou  modifier,  enfin,  d'une 
manière  ou  d'une  aulre,  par  les  influences  profon- 
dément calculées  des  choses  du  dehors ,  l'activité 
des  fonctions  cérébrales,  l'activité  de  nos  facultés 
instinctives,  intellectuelles  et  morales,  n'est-ce  pas 
là  le  secret  et  la  puissance  de  notre  art?  Et  l'intérêt 
qui  s'attache  à  cette  haute  direction  peut-il  être  au- 
dessous  de  celui  que  l'on  trouve  à  indiquer  les  con- 
ditions extérieures,  favorables  au  mouvement  fonc- 
tionnel des  autres  appareils  de  l'économie?  Non, 
tout  cet  ensemble  de  choses  est  du  ressort  médical  ; 
la  différence  ne  porte  que  sur  la  différence  des  ap- 
pareils et  de  leurs  modificateurs  propres.  Soyons  de 
bonne  foi  :  ces  principes,  que  la  physiologie  peut 
seule  nous  donner,  sont  nécessaires  à  l'évolution 


82  AMOUR  DES  ENFANTS. 

intellectuelle  et  morale  de  notre  espèce ,  et  par  une 
conséquence  toute  simple  et  toute  naturelle,  leur 
application  persévérante  sur  la  jeune  tête  de  nos 
enfants  peut  seule  leur  faire  revêtir  le  caractère  de 
riiiimanité,  les  préparer  à  leur  rôle  supérieur  et  les 
prémunir  contre  tout  ce  qui  peut  fausser  leur  di- 
rection ,  troubler  leur  bonheur,  ou  les  faire  arriver 
presque  indifféremment  au  crime,  au  suicide  ou  à 
la  folie. 

Si  l'on  prend  ces  choses  graves  et  d'intérêt  fon- 
damental pour  des  choses  de  poésie  et  d'idéalité  , 
j'avoue  franchement  que  je  ressemble  beaucoup  à 
ce  personnage  que  Molière  a  mis  en  scène  et  qui 
faisait  de  la  prose  sans  s'en  douter  le  moins  du 
monde  ;  pour  mon  compte  particulier,  je  ne  saisis 
en  rien  le  rapport  que  l'on  peut  Irouver  entre  la 
marche  incessante  et  pénible  que  je  fais  sur  le  ter- 
rain de  l'observation  réelle  et  la  carrière  brillante 
que  s'ouvrent  ordinairement  les  poètes  dans  les 
sphères  infinies  de  l'imagination. 

Voici  dans  quels  termes  j'ai  trouvé  promulguée  la 
loi  d'activité,  du  penchant  qui  nous  porte  à  aimer  et 
à  servir  nos  enfants. 


AMOUR  DES  ENFANTS. 


Votre  premier  devoir  est  de  donner  des 
hommes  à  la  socie'té. 


Je  ne  vous  ai  point  fait  tout  d'abord  un  pré- 
cepte d'aimer  vos  enfants.  Bans  une  juste  pré- 
voyance pour  le  parfait  achèvement  de  mes 
œuvres,  je  n'ai  point  voulu  confier  à  votre  froide 
intelligence  la  conservation  de  votre  espèce;  ma 
sollicitude  est  allée  beaucoup  plus  loin,  c'est  sur 
un  penchant  infatigable,  invincible,  que  j'ai  as- 
suré la  vie  de  vos  enfants  et  la  perpétuité  du 
genre  humain.  Dans  cette  intention,  j'ai  montré  de 
la  préférence  pour  la  femme,  et  je  l'ai  choisie 
pour  en  faire  le  docile  instrument  de  mes  saintes 
volontés.  Ce  n'est  point  un  devoir  que  je  lui  ai 
imposé,  ce  n'est  point  une  vertu  que  je  lui  ai 
demandée,  c'est  mieux  que  tout  cela  pour  le  but 
que  je  me  suis  proposé  d'atteindre.  C'est  un 
instinct  de  nature  que  je  lui  ai  donné,  c'est  une 
nécessité  à  laquelle  j'ai  assujetti  son  être,  c'est 
une  grâce  dont  j'ai  enrichi  son  sexe  et  sa  condi- 
tion, c'est  une  puissance  émanée  de  ma  divinité 
dont  je  me  suis  plu  à  doter  sa  constitution  pour 
la  mieux  amener  à  servir  mes  desseins. 


84  AMOUR  DES  ENFANTS. 

A  rencontre  de  celte  disposition  fondamen- 
tale, j'ai  fait  écrire  dans  le  Décalogue  :  Honorez 
votre  père  et  votre  mère  afin  de  vivre  heureux 
et  longtemps  sur  la  terre;  c'est  l'obligation  sacrée 
des  enfants  vis-à-vis  des  auteurs  de  leurs  jours, 
et  fidèle  à  mes  promesses ,  je  n'ai  cessé  de  ré- 
pandre mes  bénédictions  sur  tous  ceux  dont  la 
piété  filiale  a  répondu  à  mes  commandements; 
mais  si  vous  trouvez  fréquemment  des  mécomptes 
dans  les  égards  et  les  soins  que  vous  attendez  de 
vos  enfants,  à  qui,  si  ce  n'est  à  vous,  en  attribuer 
la  cause?  Vous  ne  savez  point  aimer  vos  enfants, 
ou  du  moins  vous  ne  les  aimez  point  assez  pour 
eux-mêmes  et  vous  les  sacrifiez  incessamment  à 
votre  égoïsme.  Certes,  rien  de  plus  naturel  que 
de  vouloir  qu'ils  répondent  à  votre  affection  et 
qu'ils  gardent  toute  leur  vie  bon  souvenir  de 
vous,  mais  alors  faites  donc  tout  l'opposé  de  ce 
que  vous  faites.  Point  de  condescendance  aveu- 
gle. Gouvernez,  dirigez  toutes  leurs  facultés  et 
gardez-vous  surtout  de  donner  satisfaction  aux 
velléités  déraisonnables  de  leur  esprit  ou  de  leur 
cœur. 

C'est  à  vous  de  les  élever  pour  le  respect  et  la 
joie  de  votre  vieillesse.  Pourquoi,  lorsque  vous 
vous  occupez  avec  tant  de  sollicitude  de  leur  dé- 


AMOUR  DES  ENFANTS.  85 

veloppement  intellectuel,  ne  vous  occupez-vous 
pas  de  leur  éducation  morale  et  laissez-vous 
sans  culture  leurs  sentiments  supérieurs,  leurs 
sentiments  de  justice,  de  fermeté,  de  bienveil- 
lance et  de  vénération  ? 

L'instinct  des  bêtes  suflit  aux  soins  de  leur 
progéniture.  Vous  ne  pouvez  point  aimer  vos  en- 
fants à  la  manière  des   brutes,   aimez-les  en 
hommes,  c'est-à-dire  dans  les  prescriptions  de 
votre  nature  élevée,  avec  intelligence  et  mora- 
lité. Votre  premier  devoir,  votre  première  am- 
'bition  est  de  donner  des  hommes  à  la  société; 
vos  enfants  sont  faibles,  dépourvus  de  tout  et 
incapables  de  se  rien  procurer  par  eux-mêmes  ; 
ils  sont  à  votre  merci,  vous  leur  devez  assistance 
et  pitié  ;  point  de  facultés  en  vous  qui  ne  s'exer- 
cent et  ne  s'appliquent  au  bénéfice  de  leur  ché- 
tive   constitution;  mais  forts  de  votre   amour, 
des  lumières  de  votre  raison,  de  l'élévation  de 
vos  sentiments,  ne  tolérez  en  eux  que  les  mani- 
festations qui  vous  éclairent  sur  les  moyens  de 
leur  conserver  la  vie.  Aussitôt  que  vous  voyez 
apparaître  les  signes  de  la  colère  ou  de  l'entête- 
ment, que  vous  remarquez  certaines  dispositions 
à  détruire  et  à  briser  tout  ce  qui  leur  tombe  sous 
la  main;  sitôt  qu'à  mesure  qu'ils  se  développent 


86  AMOUR  DES  ENFAiNTS. 

et  grandissefit,  vous  apercevez  à  un  degré  pro- 
noncé d'autres  tendances  égoïstes  et  de  bas  étage, 
que  vous  les  voyez  annoncer  de  la  dissimulation, 
de  la  convoitise,  de  la  vanité  ou  un  esprit  de  do- 
mination, à  l'instant  même  vous  devez  tout  or- 
ganiser et  tout  faire  pour  maintenir  dans  le 
silence  et  l'immobilité  ces  mouvements  de  na- 
ture animale;  leur  colère  est  ridicule,  leur  entê- 
tement détestable,  leur  plaisir  à  détruire  inquié- 
tant, par  la  facilité  avec  laquelle  il  peut  prendre 
un  caractère  de  férocité.  La  ruse  est  bonne  pour 
un  renard,  la  vanité  pour  un  coq  d'Inde;  au  mi- 
lieu de  toutes  les  libéralités  dont  ils  sont  les  ob- 
jets, que  signifie  leur  convoitise  au  milieu  de  leurs 
misères?  que  veut  dire  leur  orgueil? 

N'allez  pas  croire  néanmoins,  avec  toutes  ces 
précautions,  que  vous  soyez  les  maîtres  du  terrain 
et  que  les  caractères  de  l'humanité  aillent  presque 
spontanément  éclore  et  se  manifester  dans  la  tête 
de  vos  enfants.  Oh!  que  votre  ignorance  est  pro- 
fonde et  combien  vous  avez  besoin  qu'on  vous 
éclaire  !  Certes,  rien  de  mieux  que  de  ne  point  avoir 
laissé  prendre  trop  de  prédominance  aux  pen- 
chants inférieurs,  aux  instincts  de  la  bête;  mais 
vous  n'avez  fait  là  que  la  moitié  de  la  tâche.  Il 
n'y  a  pas  la  moindre  analogie,  sachez-le  bien, 


AMOUR  DES  ENFATSTS.  87 

entre  les  moyens  de  dompter  un  animal  et  les 
moyens  qui  peuvent  appeler  l'homme  à  la  vie  de 
son  espèce.  Ne  confondez  plus  des  choses  si  diffé- 
férentes,  et  puisque  vous  voulez  enfin  former  un 
homme,  devenez  hommes  vous-mêmes  et  atta- 
quez-le par  toutes  les  surfaces  de  sa  propre  na- 
ture et  de  la  vôtre.  Au  lieu  de  vous  borner  à 
refréner  l'énergie  de  ses  penchants,  sollicitez  l'ac- 
tion de  ses  facultés  morales,  apprenez-en  le  nom, 
supputez-en  le  nombre;  voyez  sur  tous  ces  points 
la  richesse  de  mes  dons  et  par  un  exercice  sou- 
tenu hâtez-en  le  développement  salutaire. 

Ce  n'est  pas  tout  :  utilisez  dans  ce  but  toutes 
les  forces  supérieures  de  l'économie,  ne  scindez 
pas  la  tête  humaine;  que  tout  conspire  à  enno- 
blir vos  enfants.  Servez-vous  de  l'intelligence, 
développez  -  la  chez  eux  ;  elle  seule ,  vous  le 
savez,  les  établira  responsables  et  constituera  la 
grandeur  et  la  moralité  de  leurs  détermina- 
tions; et  faites  toutes  ces  choses  pour  eux,  non 
pas  lorsqu'ils  touchent  à  leur  neuvième  ou 
dixième  année,  lorsque  par  organisation  ani- 
male nativement  prédominante  autant  que  par 
mouvement  et  emploi  de  la  même  organisa- 
tion inférieure,  vous  avez  à  lutter  à  la  fois 
contre  la  nature  et  contre  l'habitude,  mais  dès 


88  AMOUR  DES  ENFANTS. 

le  berceau,  mais  du  moment  où,  en  les  mettant 
sur  la  terre,  je  les  ai  jugés  en  état  de  commencer 
leur  vie  dans  le  monde  extérieur  et  de  s'y  établir 
des  rapports. 

Comment  avez-vous  rempli  jusqu'ici  ces  im- 
portants devoirs?  Quels  ont  été  vos  principes 
d'éducation  et  à  quel  titre  venez  -  vous  vous 
plaindre  de  ne  trouver  autour  de  vous  que  des 
enfants  ingrats? 

Subissez  donc  les  conséquences  de  votre  igno- 
rance et  de  votre  incurie,  et  n'accusez  que  vous- 
mêmes  de  votre  malheur  et  de  celui  de  vos  en- 
fants. Combien  de  fois  faudra-t-il  vous  répéter 
les  mêmes  choses?  On  façonne  les  plantes  par 
la  culture  et  les  hommes  par  l'instruction  et  l'é- 
ducation. 

L'instruction,  c'est  la  culture  des  facultés  in- 
tellectuelles. L'éducation,  c'est  la  culture  des 
sentiments  moraux. 

Les  moyens  propres  à  former  un  homme  d'in- 
telligence n'ont  aucuneespèce  de  rapport  avecles 
moyens  propres  à  former  un  homme  de  moralité. 

Voyez  si  vous  avez  fait  un  pas  dans  la  science. 
Vous  abandonnez  vos  enfants  à  la  violence  de 
leurs  incitations  brutes,  instinctives,  animales; 
vous  songez,  il  est  vrai,  à  leur  donner  des  con~ 


AMOUR  DES  ENFANTS.  89 

naissances,  à  les  mettre  en  relief  sous  le  rapport 
de  quelques  talents,  mais  vous  ne  faites  rien  pour 
aviver  leurs  sentiments  moraux,  et  cela  parce 
que  vous  vous  imaginez  (quelle profonde  erreur!) 
que  ces  hautes  et  belles  facultés  vont  se  déve- 
lopper toutes  seules  et  leur  imprimer  un  noble 
caractère.  Désabusez-vous  :  en  général  riioninie 
moral  est  comme  l'homme  intellectuel,  il  n'ap- 
porte, en  naissant,  que  des  dispositions  plus  ou 
moins  heureuses;  et  si,  dès  le  bas  âge,  vous  ne 
favorisez  pas  l'exercice  et  l'application ,  le  mou- 
vement et  la  vie  de  ces  virtualités  supérieures, 
elles  ne  tardent  point  à  s'affaiblir,  et  il  ne  reste 
dans  votre  société,  ainsi  déshéritée  de  tous  les 
pouvoirs  qui  pouvaient  la  mener  au  bien,  qu'une 
foule  de  têtes  misérables  qui,  lorsqu'elles  ne 
deviennent  pas  suicides  ou  aliénées,  ont  tout 
juste  assez  de  vertu  pour  ne  point  aller  au  bagne 
ou  se  faire  traîner  à  l'échafaud. 


BESOIN  D'ATTACHEMENT. 

SEMIMKNT  D'AFFECTION,  AMITIÉ,  INSTINCT  SOCIAL. 

Avons -nous  dans  notre  organisation  morale  un 
penchant  qui  nous  porle  à  nous  rapprocher  de  nos 
semblables  et  à  avoir  pour  eux  de  l'affection?  Si  ce 
penchant  fait  partie  intégrante  de  notre  constitu- 
tion, devons  nous  l'abandonner  à  lui-même?  N'a-t-il 
pas  quelquefois  besoin  d'être  avivé?  N'est-il  pas 
quelquefois,  au  contraire,  trop  actif  et  trop  chaleu- 
reux, et  dans  sa  moyenne  môme  d'activité,  ne  ré 
clame  t-il  pas  incessamment,  comme  tous  les  autres 
pouvoirs  inférieurs  de  l'entendement  humain,  le 
contrôle  de  l'intelligence  et  des  sentiments  moraux? 
Est-ce  bien  là,  en  définitive,  une  fonction  de  l'orga- 
nisme cérébral,  et  devant  l'esprit  solide  de  mes  illus- 
tres confrères,  ne  nous  exposons-nous  pas,  en  nous 
occupant  d'elle,  à  mériter  le  reproche  de  ne  courir 
encore,  dans  cette  circonstance,  qu'après  des  chi- 
mères? Non,  l'instinct  social  est  inhérent  à  la  nature 
humaine,  il  en  est  la  clé  de  voûte,  et  jamais  peut- 
être,  à  aucune  époque  de  l'histoire  des  peuples,  on 
n'a  mieux  senti  la  nécessité  de  rétablir  et  de  conso- 


SENTIMENT  D'AFFECTION,  AMITIÉ,  INSTINCT  SOCIAL.     91 

lider  par  l'énergie  de  ce  penchant,  l'homme  et  la 
société  sur  leur  base  éternelle. 

Mais  cette  activité  fondamentale  de  notre  être , 
cette  fonction  cérébrale,  ressemble-t-elle  aux  autres 
fonctions  du  corps  humain?  Est-elle  accessible  aux 
impressions  du  monde  extérieur?  Est-ce  que  la 
science  médicale,  et  particulièrement  celle  qui  fait 
l'objet  de  nos  études,  est  assez  avancée  pour  nous 
fournir  les  moyens  de  développer  ou  de  mutiler  à 
notre  gré,  les  forces  vives,  les  facultés  dont  le  cer- 
veau est  la  condition  matérielle?  Il  serait  donc  vrai 
qu'en  émotionnant  cet  organe,  qu'en  frappant  sur 
sa  substance,  en  d'autres  termes,  qu'en  mettant  en 
jeu  les  pouvoirs  dont  il  est  l'instrument,  on  pourrait 
augmenter  et  sa  force  et  son  activité,  en  même  temps 
que  l'on  ferait  acquérir  plus  d'énergie  à  ces  mêmes 
pouvoirs  dont  il  est  dépositaire  ! ...  Il  serait  donc  éga- 
lement vrai,  qu'en  le  laissant  au  repos,  qu'en  le 
soustrayant  à  ses  objets  légitimes  d'application,  il 
perdrait  de  sa  vigueur  physique  et  entraînerait  dans 
sa  faiblesse  et  son  inertie,  toutes  les  virtualités  de 
l'entendement  humain. 

Si  ces  faits  sont  exacts,  s'ils  tombent  sous  les  sens 
de  l'homme  le  plus  ordinaire,  si  l'on  peut,  par  des 
expériences  mille  et  mille  fois  répétées,  se  con- 
vaincre mille  et  mille  fois  de  leur  évidence,  s'ils 
sont  impérissables  comme  la  science  même  dont  je 
dévoile  ici  la  puissance,  on  ne  demandera  plus,  je 


92  BESOIN  D'ATTACHEMENT. 

l'espère,  qui  peut  avoir  autorité  pour  ordonner  nos 
fonctions  cérébrales,  régler  en  conséquence  notre 
vie  instinctive  et  nous  donner,  en  môme  temps ,  la 
vie  morale  et  intellectuelle.  Cette  œuvre  n'appartient 
qu'au  médecin,  elle  n'appartient  qu'à  l'homme  qui, 
ayant  déplissé  le  cerveau  et  étudié  dans  leur  nature, 
leur  essence  et  leurs  caractères  différentiels,  les 
forces  radicales  de  l'esprit  humain  et  les  sphères 
d'activité  qui  leur  sont  propres,  connaît  le  mieux 
aussi  leurs  influences  respectives  et  les  agents  exté- 
rieurs qui  peuvent  le  plus  facilement  les  mettre  en 
mouvement  ou  les  empêcher  de  se  manifester. 

Comme  on  le  voit,  je  reviens  à  plusieurs  reprises 
et  de  différentes  manières  sur  les  premiers  prin- 
cipes de  la  science.  Mon  intérêt  personnel  l'exi- 
geait :  dans  des  études  spéciales  comme  celles-ci, 
tous  ces  détails  peuvent,  en  quelque  sorte,  servir 
d'initiation  à  un  grand  nombre  de  lecteurs,  et  d'autre 
part,  je  ne  veux  pas,  lorsque  je  traite  de  la  physio- 
logie du  cerveau,  lorsque  je  cultive  avec  amour, 
conscience  et  dignité  et  peut-être  avec  quelque  ta- 
lent, une  des  branches  les  plus  délicates  et  les  plus 
négligées  de  notre  art,  que  l'envie  et  la  mauvaise  foi 
de  quelques  confrères  exploitent  à  mon  détriment, 
sur  tous  ces  points,  l'ignorance  et  les  préjugés  du 
public.  Je  suis  médecin,  mon  sujet  appartient  à  la 
médecine,  et  en  raison  du  noble  emploi  que  je  cher- 
che à  faire,  sous  ces  deux  rapports,  de  mon  temps  et 


SENTIMENT  D'AFFECTION,  AMITIÉ,  INSTINCT  SOCIAL.     93 

de  mes  facultés,  je  liens  à  ce  que  l'on  ne  vienne 
pas  affaiblir  la  valeur  de  mon  litre  et  ôter  à  mes 
travaux  le  caractère  sérieux  de  ma  sérieuse  profes- 
sion. 


BESOIN  D'ATTACHEMENT. 

SENTIMENT  D'AFFECTION,  AMITIÉ,  INSTINCT  SOCIAL. 


Aimer,  c'est  le  commeucenienl  de  la  morale. 
—  L'homme  se  de'natiire  en  se  de'pouillaut  de  ses 
qualilés  alTeclives. 


Jusques  à  quand  resterez-vous  dans  l'enfance 
et  serai-je  obligé  de  vous  donner  la  loi  d'acti- 
vité de  vos  propres  énergies  ?  Que  faites-vous  de 
votre  intelligence?  Ne  peut-elle  vous  servir  à 
analyser  les  différents  pouvoirs  que  vous  tenez 
de  ma  bonté  et  à  ordonner  votre  vie  conformé- 
ment à  ma  sagesse  et  à  mes  libéralités  ?  Chose 
incroyable!  vous  vous  imaginez  toucher  aux 
dernières  limites  du  perfectionnement  de  votre 
espèce,  et  après  six  mille  ans  d'existence  vous 
ne  savez  encore  ni  le  nom,  ni  le  nombre  de  vos 
facultés,  et  vous  n'en  connaissez,  non  plus,  ni  les 
attributs,  ni  les  sphères  d'activité,  ni  l'emploi. 
Marchez  donc  enfin  au  rayon  de  ma  lumière,  et 
faites  éclater  dans  vos  œuvres  la  puissance  de 
ma  création. 

Parmi  les  facultés  que  j'ai  données  pour  as- 
sise fondamentale  à  votre  constitution,  il  en  est 


SENTIMENT  D'AFFECTION,  AMITIK,  INSTINCT  SOCIAL.     95 

une  surtout  dont  vous  ne  paraissez  avoir  en  rien 
mesuré  la  force  et  letendue,  ni  apprécié  les 
plaisirs  élevés  et  délicieux.  C'est  la  disposition 
que  vous  avez  à  vous  attacher  à  vos  semblables, 
à  avoir  pour  eux  de  l'affection.  Sachez-le  bien, 
car  il  faut  tout  vous  apprendre  :  Le  besoin  d'ai- 
mer suppose  des  objets  à  aimer,  et  de  cette  force 
affectueuse  innée  résulte  la  grande  et  sainte  loi 
de  la  réciprocité,  de  la  solidarité  mutuelle.  Je 
vous  l'ai  déjà  fait  dire,  des  êtres  doués  de  cette 
faculté  d'amour  sont  tous  nécessairement  dépen- 
dants les  uns  des  autres,  et  responsables  les  uns 
envers  les  autres.  Yie  de  famille,  esprit  social, 
droit  de  cité,  patriotisme,  fraternité,  hérédité, 
quelque  nom  que  vous  vouliez  donner  à  cette 
solidarité,  elle  naît  de  la  force  affectueuse  qui  lie 
votre  sort  à  celui  de  vos  semblables.  Jamais 
aucun  état  prétendu  de  nature  n'a  précédé  l'état 
de  société.  L'histoire  ne  vous  a  montré  et  ne 
peut  vous  montrer  que  des  hommes  réunis,  que 
des  sociétés  déjà  toutes  formées.  Je  n'ai  point 
créé  de  sauvages,  comme  vous  le  croyez  dans 
l'orgueil  de  votre  misérable  civilisation  et  par- 
tout j'ai  fait  de  la  vie  sociale  une  nécessité  de 
votre  nature. 

La  raison,  la  science,  le  calcul  ne  vous  por-^ 


96  BESOIN  DATTACFIEMKNT. 

tent  point  par  eux-mêmes  à  vous  associer,  c'est 
un  penchant  inné  qui  vous  y  contraint  et  l'homme 
n'est  un  être  social  que  parce  qu'il  est  un  être 
affectueux.  La  famille  est  à  la  base  de  la  société. 
La  société  n'est  que  la  famille  agrandie,  épa- 
nouie. Il  était  inévitable  dès  lors  que  la  consti- 
tution de  la  famille  décidât  de  celle  de  la  société 
et  que  les  principes  adoptés  pour  régir  les 
relations,  les  forces,  les  intérêts  du  foyer  domes- 
tique fussent  appliqués  plus  en  grand  aux  af- 
faires de  la  cité,  le  foyer  domestique  de  tous. 

Ignares  présomptueux,  sans  la  force  affectueuse, 
sans  le  levier  puissant  de  l'association  qui  en 
est  la  conséquence  immédiate,  que  deviendriez- 
vous  dans  ce  vaste  univers?  Comment  auriez-vous, 
à  vous  seuls,  aplani  les  montagnes,  détourné  le 
cours  des  fleuves,  dominé  l'Océan,  élevé  des  mo- 
numents gigantesques  et  régné  sur  la  nature 
entière?  Comment,  sans  cette  force,  vous  seriez- 
vous  établi  des  rapports  sur  presque  tous  les 
points  du  globe  à  la  fois  et  auriez-vous  servi  d'un 
bout  du  monde  à  l'autre  la  communauté  de  vos 
grands  intérêts?  Voilà,  eu  égard  au  large  emploi 
de  vos  penchants  inférieurs,  de  vos  instincts  de 
conservation,  et  de  vos  aptitudes  pour  l'industrie, 
le  commerce,  la  mécanique  et  les  beaux-arts, 


SENTIMENT  D'AFFECTION,  AMITIÉ,  INSTINCT  SOCIAL.     97 

voilà  le  but  et  l'utilité  de  la  faculté  dont  vous 
avez  jusqu'à  présent  méconnu  l'importance  et  les 
précieux  attributs. 

Ce  n'est  pas  tout,  enfants  qui  n'avez  réfléchi 
en  quoi  que  ce  soit  sur  la  grandeur  et  la  félicité 
que  vous  devez  à  ma  bienveillance  ;  ce  penchant 
qui  vous  porte  à  vous  rapprocher  de  vos  sem- 
blables, à  vivre  dans  eux  et  pour  eux;  croyez- 
vous  que  son  influence  se  borne  à  cimenter  votre 
union  dans  le  seul  intérêt  de  votre  puissance  et 
de  votre  bien-être  matériel  ici-bas.  Non,  c'est 
également  lui  qui  sert  d'assise  à  votre  vie  supé- 
rieure, c'est  lui  qui  produit  la  satisfaction  directe 
de  vos  sentiments  moraux  et  de  vos  facultés  in- 
tellectuelles, et  sa  sphère  d'activité  s'étend  à 
toutes  les  sphères  d'activité  propres  à  chacun 
de  tous  ces  grands  pouvoirs  de  votre  espèce. 

Comprenez  bien  ce  que  je  vous  dis  :  si  cette 
force  affectueuse  ne  présidait  à  tout,  si  ce  besoin 
d'aimer,  de  vous  attacher  à  ce  qui  vous  entoure 
faisait  défaut  à  votre  constitution,  sur  qui,  sur 
quoi  déverseriez-vous  les  trésors  de  votre  intel- 
ligence et  de  votre  âme  ?  A  quoi  servirait  le  ca- 
ractère auguste  que  je  vous  ai  donné  et  qui  vous 
distingue  de  la  bête?  Qui  serait  le  témoin  de 
votre  dignité,  qui  applaudirait  aux  susceptibilités 


98  HESOLN  D'ATI  ACHEMENT. 

honorables  de  voire  conscience,  à  qui  feriez-vous 
du  bien,  devant  qui  manifesteriez-vous  la  persé- 
vérance de  vos  vues ,  la  lermeté  de  vos  détermi- 
nations? Et  la  vénération,  ce  sentiment  qui  vous 
porte  à  vous  abaisser  devant  moi  et  à  vous  in- 
cliner devant  la  science  ou  la  vertu,  dans  quel 
but  vous  en  aurais-je  donc  gratifié? 

Sans  la  force  affectueuse  qui  vous  relie  à  tous 
vos  semblables,  vos  facultés  intellectuelles,  non 
plus,  n'auraient  pas  de  signification,  et  vous  les 
auriez  reçues  en  pure  perte  et  elles  s'éteindraient 
bientôt  par  le  manque  d'exercice.  Si  je  ne  vous 
avais  constitués  pour  vivre  en  société,  que  feriez- 
vous  de  la  parole,  de  l'écriture,  du  calcul  ?  Pour 
qui  les  méditations  et  les  découvertes  du  génie, 
dans  quelle  intention  écririez-vous  l'histoire  et 
comment  pourriez -vous  produire  ces  chefs- 
d'œuvre  de  la  statuaire  et  de  la  peinture  que 
vous  livrez  avec  tant  de  bonheur  à  l'admiration 
de  vos  contemporains  et  de  la  postérité?  Allez, 
servez-vous  de  mes  dons,  et  tous  ensemble  réunis, 
célébrez  ma  gloire  dans  l'enceinte  de  mes  tem- 
ples ;  appuyez-vous  en  toutes  circonstancessur 
votre  esprit  de  sociabilité;  utilisez  cette  force 
que  vous  aviez  à  peine  entrevue,  qui  vous  donne 
le  secret  et  l'emploi  de  toutes  les  autres  forces 


SENTIMENT  D'AFFECTION,  AMITIÉ,  INSTINCT  SOCIAL.     99 

de  votre  constitution,  et  accomplissez  par  elles 
vos  brillantes  destinées. 

L'homme  n'est  point  fait  pour  vivre  solitaire  : 
la  vie  solitaire  sape  à  sa  base  tout  l'édifice  hu- 
main ,  ma  plus  belle  création  sur  la  terre  ;  dans 
la  solitude  la  force  affectueuse  disparaît ,  ou ,  si 
elle  subsiste  encore,  elle  reste  sans  application 
et  entraîne  dans  son  silence  ou  sa  mort  le  silence 
ou  la  mort  de  vos  sentiments ,  le  silence  ou  la 
mort  de  vos  facultés  intellectuelles.  Direz-vous 
que  vous  épuisez  cette  force  d'amour  dans  mon 
culte  exclusif,  et  que  vous  vous  abîmez  devant 
moi  dans  une  adoration  perpétuelle?  Oh!  alors, 
je  vous  dis  anathème  !  car,  si  je  vous  ai  commandé 
de  m'aimer  de  tout  votre  cœur,  je  vous  ai  en 
même  temps  commandé  d'aimer  votre  prochain 
comme  vous-mêmes.  En  m'adorant  de  toutes  les 
puissances  de  votre  âme,  il  est  bien  de  vous  con- 
server tels  que  je  vous  ai  faits  ;  rien  ne  peut  vous 
affranchir  de  vos  obligations  sociales ,  et  je  ne 
vous  ai  point  donné  la  vie  pour  mourir  au  monde 
et  vous  ensevelir  tout  vivants. 

Vivez  donc,  cessez  de  vous  mutiler,  ne  restez 
pas  au-dessous  de  vous-mêmes  ;  et ,  comme  le 
brin  d'herbe  et  l'insecte,  comme  tous  les  êtres  de 
la  nature ,  vivez  dans  l'ordre  de  votre  conslitu- 


100  BESOIN  D'ATTACHEMENT. 

lion,  vivez  dans  l'ordre  de  l'humanité,  attachez- 
vous  à  vos  semblables. 

Croyez-vous  qu'il  vous  suffise  de  savoir  par 
leur  nom  les  facultés  que  vous  avez  en  partage? 
Intelligences  bornées  qu'il  faut  incessamment 
diriger  pour  le  bonheur  et  la  dignité  de  votre 
existence ,  et  qui  ne  savez  en  rien  tirer  parti  de 
vos  richesses. 

Nous  ne  trouvons,  dites-vous,  tous  les  jours, 
que  des  mécomptes  dans  l'amitié.  Eh  bien,  des- 
cendez en  vous-mêmes  et  vous  verrez  que  l'aban- 
don de  vos  amis ,  lorsque  l'adversité  vous  frappe, 
n'est  que  la  conséquence  toute  simple  que  la 
punition  légitime  de  l'égoïsme  honteux  qui  pré- 
side à  vos  attachements.  Vous  ne  le  nierez  pas, 
vous  avez  constamment  profané  l'amitié  et  vous 
ne  vous  êtes  point  inspirés  dans  les  rapports  de 
ce  sentiment  de  la  noblesse  de  votre  âme  ;  vous 
n'aviez  que  vous  seuls  en  vue  dans  les  liaisons 
que  vous  aviez  formées  ;  vous  ne  vous  y  propo- 
siez point  le  bonheur  de  vos  semblables,  et  votre 
unique  but ,  en  vous  recherchant  mutuellement 
de  part  et  d'autre,  était  d'arriver  plus  facilement 
ensemble  à  la  satisfaction  des  plus  grossiers  in- 
stincts. Que  n'imprimiez-vous  à  vos  associations 
un  cachet  supérieur  !  De  quoi  vous  étonnez-vous 


SENTIMENT  D'AFI•ECTIO^,  AMITIÉ,  INSTHSCT  SOCIAL.  101 

donc?  Votre  édifice,  construit  sur  le  terrain 
mouvant  des  intérêts  matériels,  devait  s'écrouler 
au  souffle  du  moindre  vent  défavorable.  Allez , 
vous,  êtes  quittes  les  uns  envers  les  autres;  votre 
trafic  était  infâme,  mais  je  vous.ai  fait  sentir  par 
ces  mécomptes  mêmes  que  mes  lois  sont  im- 
muables ,  que  la  bassesse  de  caractère  entraîne 
inévitablement  après  elle  la  souft'rance  et  le 
malheur,  et  que ,  par  cette  espèce  de  fatalité  à 
laquelle  vous  ne  pouvez  vous  soustraire,  je  main- 
tiens éternellement  parmi  vous  ma  puissance  et 
ma  gloire. 

Voici  sur  l'emploi  de  cette  faculté  le  sommaire 
de  ma  loi  : 

N'oubliez  jamais  ce  que  vous  devez  d'attache- 
ment à  la  femme  qui  a  embelli  les  jours  de  votre 
jeunesse,  et  à  qui  vous  devez  les  joies  de  la  pa- 
ternité. 

Cultivez  les  douceurs  de  l'amitié,  ne  la  subor- 
donnez point  aux  calculs  des  intérêts  matériels , 
elle  n'est  solide,  elle  n'est  respectable  qu'autant 
qu'en  vous  laissant  entraîner  à  son  charme,  vous 
ne  cédez  au  besoin  d'aimer  que  pour  le  bonheur 
d'aimer,  et  que  vous  déversez  sur  les  objets  de 
votre  affection  toutes  les  libéralités  de  vos  sen- 
timents supérieurs. 

8 


102  BESOIIN  U  ATTACHEMEJsT. 

Aimez  votre  pays  et  particulièrement  les  lieux 
où  Ton  a  pris  soin  de  votre  enfance;  mais  qu'au- 
cun homme,  de  quelque  pays  qu'il  soit,  ne  perde 
son  titre  d'Iiomme  à  vos  yeux. 

Le  moment  est  venu  d'étendre  le  cercle  de  vos 
affections.  Vous  n'êtes  plus  d'Athènes  ni  de  Rome, 
de  Paris  ni  de  Londres,  de  Saint-Pétersbourg  ni 
de  Constantinoplc  ;  les  distances  qui  vous  sépa- 
raient autrefois  n'existent  plus  aujourd'hui:  l'uni- 
vers est  votre  ville  natale.  Suivez  donc  vos  im- 
pulsions naturelles  :  vous  ne  vous  plaignez  du 
vide  de  votre  âme  que  parce  que  vous  ne  savez 
pas  le  remplir.  MuHipliez  de  plus  en  plus  les 
liens  qui  vous  unissent  à  tous  les  autres  peuples; 
associez-vous  à  leurs  intérêts,  à  leurs  plaisirs,  à 
leurs  peines  ;  vivez  dans  eux  et  pour  eux  ;  formez 
la  grande  société  du  Christ,  et  sortez  à  tout  ja- 
mais de  cet  égoïsme  de  famille  ou  de  nation  qui 
fait  honte  à  votre  espèce  et  s'oppose  à  tous  ces 
progrès. 

Prenez  garde  seulement  aux  entraînements  de 
la  force  affectueuse,  et  n'en  faites  point  de  hon- 
teuses applications.  Certes,  et  ici  le  sentiment 
s'accorde  avec  la  raison ,  vous  faites  bien  de 
prendre  soin  des  animaux  :  ils  sont,  comme  vous, 
les  hôtes  de  ce  vaste  univers,  et  plusieurs  d'entre 


hKN'n.MEINT  D'AlFECriON,  AMiTlii,  IINSTIISCT  SOCIAL.   103 

eux  partagent  d'ailleurs  avec  vous  les  douceurs 
de  la  vie  domestique  ;  mais  pourquoi,  dans  cette 
circonstance  encore,  dépasser  toute  mesure? 
Pourquoi  négligez-vous,  pour  ces  créatures  in- 
térieures, les  premières  obligations  sociales  que 
vous  avez  à  remplir?  Vos  femmes,  vos  enfants, 
vos  amis,  vos  parents,  votre  pays  méritent  seuls 
vos  profonds  attachements,  et  les  aftentions  dé- 
licates qui  en  sont  la  conséquence.  Respectez 
l'excellence  de  mes  dons  ;  craignez  de  m'offenser 
par  des  passions  ridicules,  et  réservez  les  trésors 
de  votre  âme  pour  tout  ce  qui  porte  le  caractère 
sacré  de  l'humanité. 

Même  avec  vos  semblables,  subordonnez  tou- 
jours votre  sensibilité  au  contrôle  de  l'intelli- 
gence; aimez-les,  attachez-vous  à  eux,  mais  ne 
vous  perdez  pas  dans  des  affections  exclusives 
qui  rompraient  l'harmonie  morale  de  votre  con- 
stitution et  vous  feraient  oublier  vos  devoirs  et 
votre  dignité.  Soyez  toujours  les  maîtres  de  vous- 
mêmes. 

Songez  d'ailleurs  que  tout  est  muable  et  pé- 
rissable en  ce  monde,  et  que  tout  ce  que  vous  y 
possédez  n'est  qu'un  prêt  que  je  vous  ai  fait. 
Vous  êtes  ici,  non  pour  donner  la  loi,  mais  pour 
la  recevoir.  Préparez-vous  donc  à  tout  événe- 


lO'i  BESOIN  D'ATTACHE.VII':M\ 

ment,  et  si  les  personnes  que  vous  aimez  vous 
abandonnent,  ou  si  la  mort  vous  les  enlève, 
quand  enfin ,  par  une  raison  ou  par  une  autre , 
elles  ne  seront  plus  là  pour  charmer  votre  vie , 
dites,  non  que  vous  les  avez  perdues,  mais  que 
vous  lés  avez  rendues  :  noble  et  touchante  rési- 
gnation, qui  vous  attirera  mes  grâces  et  qui  vous 
sauvera  du  désespoir,  du  suicide  ou  de  la  folie. 


INSTINCT  DE  SA  PROPRE  DÉFENSE, 

ESPRIT  UE  LUTTE  ET  DE  RÉACTION  , 
COURAGE,  COMBATIVITÉ. 

L'înslinct  de  sa  propre  défense  csl-il  aussi  une  de 
nos  virtualités  fondamentales?  est-ce  une  assise  de 
notre  être?  est-ce  encore  là  une  des  forces  vives 
de  l'économie,  une  fonction  cérébrale  dont  on  puisse 
sérieusement  faire  un  objet  d'étude?  Cette  faculté 
est-elle  soumise  aux  lois  générales  de  l'organisme? 
Peut- on  en  favoriser  le  développement  par  l'exer- 
cice et  en  diminuer  l'activité  par  l'inertie?  Soit  par 
vice  d'organisation,  soit  par  l'influence  d'une  mau- 
vaise éducation  première,  cette  faculté  n'est-elle  pas 
quelquefois  trop  prononcée  ou  ne  fait-elle  pas,  au 
contraire,  quelquefois  défaut  à  la  constitution?  et 
dans  l'une  ou  dans  l'autre  de  ces  circonstances  par- 
ticulières, ne  possédons-nous  pas  aussi  les  moyens 
de  la  modifier,  de  la  ramener  à  la  juste  mesure  de 
son  emploi  et  de  la  faire  répondre  ainsi  aux  inten- 
tions bienveillantes  de  la  nature? 

La  science  a  résolu  toutes  ces  questions  par  l'af- 
firmative. Cette  faculté  est  inhérente  à  notre  être, 
elle  relève  de  notre  organisation  cérébrale  et  elle 
s'exalte  et  se  fortifie,  ou  elle  s'affaiblit  et  disparaît 

9 


106  INSTIJSCT  DE  SA  l'IlOIT.K  DKI'KNSK. 

en  quelque  sorte,  suivant  la  nature  des  impressions 
soutenues  et  répétées  du  monde  extérieur. 

Cette  faculté  fondamentale  innée  n'avait  point 
échappé  au  génie  observateur  des  anciens.  L'éduca- 
tion mâle  et  guerrière  qu'ils  donnaient  à  leurs  en- 
fants, leurs  institutions,  leurs  mœurs,  le  soin  par- 
ticulier qu'ils  apportaient  à  honorer  publiquement 
tous  les  actes  de  courage,  l'ordonnance  de  leurs  fêtes 
et  môme  quelques  principes  de  leurs  religions  ten- 
daient de  toutes  parts  et  de  mille  manières  à  exal- 
ter dans  les  âmes  ce  penchant  primitif,  et  à  en  faire 
par  cela  môme  tout  à  la  fois  la  première  vertu  du 
citoyen  et  le  palladium  de  l'État. 

Dans  les  temps  modernes  cette  faculté  a  été  éga- 
lement reconnue,  constatée  et  acceptée  par  tous  les 
observateurs.  Hommes  politiques,  ordres  religieux, 
médecins,  tous  l'ont  inscrite  au  nombre  des  pouvoirs 
de  l'organisation,  et  à  leurs  différents  points  de  vue 
ils  se  sont  appliqués  à  en  stimuler  l'action,  ou,  con- 
Iradictoirement  à  ce  but,  à  en  neutraliser  la  puis- 
sance; je  dis  en  neutraliser  la  puissance.  Le  fait  est 
vrai,  l'homme  a  porté  la  main  sur  presque  toutes 
les  facultés  de  son  être,  et  cela,  non  pas  toujours 
pour  en  régler  l'exercice,  en  ennoblir  l'expression, 
mais  bien  quelquefois  pour  en  détruire  la  sponta- 
néité ou  en  empocher  autant  que  possible  la  mani- 
festation. 

Avant  la  réforme  qui  s'est  opérée  dans  les  mœurs 


INSTINCT  ])E  SA  PROPRE  DÊFEISSE.  107 

générales  de  l'Europe,  savez-vous,  par  exemple, 
quelle  espèce  de  courage  on  recommandait  aux 
peuples  :  c'était  le  courage  de  tout  supporter  sans 
se  plaindre,  sans  protesler,  sans  revendiquer  la 
justice  et  les  lois.  Le  courage  ne  devait  point  être 
ce  qu'il  doit  être,  il  ne  devait  point  s'employer  à 
réagir,  par  la  lutte  et  le  combat,  contre  la  violence 
et  la  tyrannie,  il  ne  devait  point  se  proposer  de  sou- 
tenir vaillamment  les  saintes  causes  des  libertés  pu- 
bliques et  de  la  vertu  ;  il  ne  nous  avait  point  clé 
donné  pour  la  satisfaction  de  nos  espérances  les 
plus  légitimes,  pour  assurer  en  définitive  le  triomphe 
de  tout  ce  qui  est  juste,  de  tout  ce  qui  est  noble, 
de  tout  ce  qui  est  bien  :  un  courage  de  cette  sorte 
aurait  changé,  et  trop  vite,  et  trop  tôt,  Tordre  de 
choses  établi.  Un  courage  de  résignation,  d'immola- 
tion, était  le  seul  qui  convenait  alors.  On  le  possé- 
dait quand  on  faisait  taire  en  soi  tous  les  mouve- 
ments d'opposition,  quand  on  prenait  en  bonne  part 
le  mal  qu'on  nous  faisait,  et  surtout  quand  on  con- 
sidérait qu'on  pouvait  nous  en  faire  davantage.  On 
le  possédait  quand,  au  lieu  de  se  défendre  contre 
des  oppresseurs  ou  des  bourreaux,  on  tendait  ses 
mains  pour  qu'ils  les  chargeassent  de  chaînes,  ou  sa 
gorge  pour  qu'ils  vous  tuassent  ;sans  résistance.  On 
le  possédait  enfin,  lorsque,  vicié  dans  son  naturel, 
faussé  dans  son  intelligence,  on  arrivail,  comme  le 
musulman,  à  envisager  les  événements,  quels  qu'ils 


108  INSTINCT   I)K  SA   l'HOPIiK  DKl'KNSK. 

fussenl,  comme  un  résultai  de  la  fatalité  ou  de  la 
volonté  de  Dieu,  et  à  n'avoir,  par  conséquent,  de 
force  que  pour  souffrir,  se  taire  et  mourir. 

Voici  donc  encore  ici  une  puissance  précieuse  de 
conservation  dont  les  princes  actuels  de  la  médecine 
voudront  bien  sans  doute  me  permettre  de  dire 
quelques  mots  à  litre  de  leur  humble  confrère,  et 
sans  que  je  puisse  encore,  dans  cette  circonstance, 
m'exposer  à  encourir  le  reproche  de  perdre  mon  temps 
à  traiter  d'une  force  étrangère  à  notre  organisation. 

J'ai  l'habitude,  ou  du  moins  je  crois  en  avoir  fait 
preuve,  de  ne  parler  que  de  choses  positives  et  bien 
démontrées.  C'est  ce  qui  établit  mon  avantage  et 
mon  droit  en  ces  matières  jusqu'alors  abandonnées 
à  l'esprit  systématique  ou  à  l'imagination  déréglée  de 
chaque  écrivain.  D'autre  part,  les  hommes  illustres 
qui  nous  ont  précédé  dans  la  carrière  ne  connais- 
saient pas  scientifiquement  l'homme.  Aussi,  en  de- 
hors de  quelques  considérations,  particulières  d'ail- 
leurs, d'un  grand  intérêt  et  revêtues  de  l'éclat  d'un 
beau  style,  n'ont-ils  pu  saisir  l'ensemble  et  les  dé- 
tails de  la  tête  humaine,  en  distinguer  les  différents 
compartiments,  en  énumércr  les  nombreux  pou- 
voirs, en  signaler  les  indépendances  respectives,  en 
faire  ressortir,  avec  tout  cela,  l'harmonie,  la  pon- 
dération et  l'arrangement  hiérarchique,  ni  formuler, 
par  conséquent,  les  principes  à  l'aide  desquels  nous 
avons  la  prétention  de  mettre  en  activité,  de  diriger 


INSTINCT  DE  SA  PROPRE  DÉFENSE.  109 

OU  de  perfectionner  chacune  de  nos  dispositions 
innées,  lorsque  nous  ne  les  employons  pas  à  en  en- 
traver, h  en  ralentir  ou  à  en  modifier  d'une  manière 
quelconque  la  trop  grande  énergie. 

Voilà  l'œuvre  que  j'entreprends  loin  de  toute 
intrigue  et  de  toute  coterie.  J'étudie  l'anatomie  et 
la  physiologie  du  cerveau  et  du  système  nerveux,  je 
m'applique  à  en  bien  connaître  les  fonctions,  et  à 
surprendre,  par  cela  même,  les  opérations  les  plus 
délicates  de  l'esprit  humain.  Je  suis  les  penchants, 
les  sentiments,  les  facultés  intellectuelles  dans  leurs 
mouvements  les  plus  intimes,  les  plus  profonds  et 
les  plus  secrets.  Je  sais  ce  qui  les  met  en  jeu,  j'en 
tiens  dans  mes  mains  les  ressorts,  et  fort  de  l'exac- 
titude de  mes  observations  et  des  résultats  heureux 
de  ma  pratique,  je  persiste  toujours  comme  méde- 
cin, comme  homme  qui  tient  à  l'honneur  de  sa  posi- 
tion, à  me  placer,  au  moins  sous  le  rapport  de  la 
dette  que  je  m'efforce  de  payer  à  la  science,  à  côté 
de  tous  ces  grands  hommes  qui  se  sont  fait  de 
grands  noms  en  s'occupant  de  l'homme  machine  et 
de  ses  fonctions  grossières. 

A  l'occasion  môme  do  la  faculté  dont  nous  allons 
tout  à  l'heure  promulguer  la  loi  d'activité,  avons-nous 
su  jusqu'alors  en  diriger  dignement  et  intelligem- 
ment l'emploi?  Avons-nous  fait  servir  nos  pouvoirs 
supérieurs  à  ses  applications?  Non,  c'est  par  virtua- 
lité fondamentale,  complètement  abandonnée  à  elle- 


110  i.NsiLNCr  j)!-;  SA  l'i'.oi'HK  dkiensi;. 

môme,  c'est  par  éncr^jic  bru  le  que  nous  nous  mon- 
trons courageux.  Dans  la  presque  universalité  des 
cas,  nous  sommes  courageux  comme  le  sont  quelques 
espèces  inférieures,  comme  le  sont  certains  ani- 
maux ;  presque  jamais  nous  ne  manifestons  un  cou- 
rage d'hommes.  Ni  l'intelligence,  ni  les  sentiments 
moraux  ne  viennent  inspirer,  éclairer,  ennoblir 
en  nous  la  combativité.  Nous  nous  battons  pour 
des  riens>  des  misères,  des  faux  points  d'honneur, 
ou  pour  couvrir  des  infamies,  et  avec  cette  bravoure 
si  bruyante  nous  ne  soutenons  point  au  péril  de  nos 
jours  les  choses  de  bienveillance,  de  vénération,  de 
justice  et  de  dignité  ;  nous  n'avons  de  cœur  que  pour 
faire  respecter  nos  intérêts  matériels. 

Étonnez-vous  après  cela  du  peu  de  considération 
qu'ont  pour  vous  les  conducteurs  des  peuples,  éton- 
nez-vous du  bon  marché  qu'ils  font  de  vos  per- 
sonnes, et  voyez,  par  conséquent,  si,  sous  ce  rapport 
encore,  vous  n'aviez  pas  besoin  que  la  nouvelle  loi 
vînt  vous  aider  à  sortir  de  cet  état  d'abjection,  en 
vous  traçant  le  devoir,  en  vous  éclairant  sur  l'em- 
ploi que  vous  devez  faire,  à  titre  d'hommes,  d'une 
faculté  purement  instinctive. 

On  a  souvent  demandé  et  l'on  demande  encore 
tous  les  jours  quel  est  le  courage  q'ii  mérite  le  mieux 
l'approbation  publique.  D'abord  ,  on  devrait  savoir 
que  le  courage  est  un,  qu'il  est  identique,  qu'il  ne 
change  pas  de  nature  par  la  diversité  des  circon- 


llNSlliNCT  \)K  ,SA  l'KOlMlK  DÉl-ENSE.  111 

stances  extérieures  qui  le  font  entrer  en  action,  et 
que,  par  conséquent,  dans  un  sens  absolu,  il  n'y  a 
aucune  espèce  de  distinction  à  établir  entre  les  dif- 
férents courages,  entre  le  courage  à  tenter  les  entre- 
prises les  plus  lointaines  et  les  plus  périlleuses,  ou 
celui  que  l'on  met  à  soutenir  des  opinions  qui  heur- 
tent les  préjugés  du  peuple  ou  des  savants,  ou  qui 
mettent  à  jour  les  vices  d'un  gouvernement;  le 
courage  est  toujours  le  courage,  en  tout  et  pour  tout. 

Il  aurait  fallu  poser  autrement  la  question.  Chez 
l'homme  une  faculté  ne  marche  jamais  seule  ;  elle 
agit  sous  de  bonnes  ou  de  mauvaises  inspirations, 
elle  prend  sa  couleur  et  son  caractère  de  ce 
qu'on  appelait  autrefois  l'association  des  idées. 
Expression  vague  et  générale  qui  disait  bien  quelque 
chose,  mais  qui  ne  faisait  pas  connaître  par  leur 
nom  et  leur  influence  particulière  les  éléments  di- 
vers qui  entrent  dans  chacune  de  nos  déterminations. 

Cette  virtualité  est  de  l'ordre  inférieur,  et  comme 
telle,  elle  n'est  en  elle-même  et  par  elle-même  qu'un 
mouvement  instinctif,  aveugle,  plus  ou  moins  vio- 
lent et  plus  ou  moins  bien  ou  mal  appliqué.  Son 
mérite  ou  son  éclat  ne  relève  pomt  d'elle-même  ;  il 
se  tire  de  l'excellence  des  motifs,  c'est-à-dire  de  la 
noblesse  des  idées  ou  des  sentiments  qui  viennent 
la  mettre  en  activité. 

Le  courage  est  toujours  admirable,  quand  il  agit 
dans  l'ordre  de  notre  constitution  et  qu'il  protège 


112  INSTINCT  DE  SA  PROPRE  DÉFKNSK. 

les  intérêts  sacres  de  la  conservation,  soit  chez  l'in- 
dividu, soit  dans  la  famille,  soit  dans  la  nation. 

La  vie,  la  liberté,  la  propriété,  les  femmes  et  les 
enfants,  les  vieillards,  le  sol  natal,  tous  les  amours 
qui  nous  attachent  à  ces  personnes  et  à  ces  choses 
sont,  par  la  divinité  môme,  confiés  à  l'énergie  de 
cette  faculté  tulélaire. 

Dans  un  pays  où  l'on  vient  d'échapper  comme 
par  miracle  à  la  barbarie,  le  moment  ne  me  paraît 
pas  venu  de  trancher  la  question  morale,  de  savoir 
à  quelle  espèce  de  courage  il  faut  donner  la  préfé- 
rence. Il  faut  bien  le  dire  à  toutes  ces  tètes  incom- 
plètes qui  voulaient  aborder,  sans  expérience  et 
sans  documents  positifs,  les  plus  hauts  sujets  de 
l'économie  sociale  et  politique,  elles  se  sont  étrange- 
ment abusées  sur  le  degré  de  civilisation  auquel 
notre  espèce  est  parvenue.  Certes,  la  tète  humaine 
est  plus  puissante  qu'autrefois.  Son  intelligence  est 
plus  belle  et  plus  déliée,  mais  son  caractère  ne 
s'est  point  développé  dans  la  môme  proportion  ;  il  ne 
s'est  point  placé  à  la  hauteur  de  ses  lumières,  la 
moralité  lui  fait  défaut.  On  ne  peut  se  le  dissimuler, 
l'homme  moral  n'existe  point  encore  dans  notre 
société  si  vantée,  nous  n'y  apercevons  que  l'homme 
animal  et  intellectuel.  Les  sentiments  élevés  de 
notre  constitution  n'apparaissent  point  aujourd'hui 
dans  la  vie  de  l'humanité.  Allez  observer  par  vous- 
mêmes,  recueillez  des  faits,  touchez  vos  semblables. 


INSTINCT  DE  SA  PROPRE  DliFENSE.  113 

fendez  leur  écorcc  trompeuse,  expérimentez,  mon- 
trez-moi ceux  qui  manifestent  de  la  bienveillance, 
du  désintéressement,  delà  vénération,  de  la  justice 
et  de  la  dignité.  Nous  en  ferons  ensemble  le  dénom- 
brement. Que  peut-on  établir  avec  de  pareils  élé- 
ments? quelles  libertés  peut-on  donner  et  mériter? 
Et  vous,  lecteurs,  qui  vous  croyez  si  supérieurs  au 
peuple,  ne  vous  apercevez-vous  pas  que  ce  langage 
a  de  la  nouveauté  pour  vous-mêmes,  et  ne  vous  a-t-il 
pas  effectivement  semblé  jusqu'à  présent  que  toutes 
ces  vertus  n'étaient  faites  que  pour  des  sots  ou  des 
niais  ? 

Voilà  les  faits  tels  qu'ils  sont,  puisque  vous  ne 
savez  pas  les  rassembler  vous-mêmes.  Les  voilà,  ils 
sont  de  tous  les  jours,  de  tous  les  lieux  et  de  tous 
les  instants,  vous  pouvez  en  opérer  aisément  la  véri- 
fication ;  partout,  à  vos  côtés,  derrière  vous,  devant 
vous ,  des  brutes  dépouillées  d'intelligence  et  le 
plus  souvent  de  moralité,  ou  des  aigrefins,  qui  exploi- 
tent au  bénéfice  de  leur  égoïsme  le  peu  d'idées  libé- 
rales ou  de  sentiments  généreux  qui  peuvent  encore 
rester  dans  le  fond  du  cœur  humain. 

Ce  qui  est  vrai  pour  les  individus  est  vrai  pour 
les  nations,  elles  se  ressemblent  toutes;  prises  en 
masse,  aucune  d'elles  ne  possède  et  ne  reflète  les 
grandeurs  propres  de  son  espèce.  Où  est  le  lien 
vraiment  humanitaire  qui  les  unisse?  Elles  n'ont 
ni  les  mêmes  principes  politiques,   ni  les  mêmes 


ii/(  l^i,s'^l^(;l'  hk  sa  i'I'.oi'iîk  dki'kmsi:. 

principes  religieux.  Leurs  iiKinirs,  leurs  prigu^jés, 
leurs  inlérèls,  leur  or[jueil,  leur  i^jnorance,  tout  les 
divise.  Ce  ne  sont  point,  comme  on  le  croit,  des 
iKilions  de  frères  et  d'amis;  cela  pourra  venir, 
mais  cela  n'est  point  encore.  Elles  n'entendent  rien 
à  celle  rliélorique,  et  au  premier  sijjnal  et  sous  les 
plus  simples  prétextes,  ou  sous  l'impulsion  de  la 
plus  l'rivolc  vanité,  vous  les  verriez  comme  au  Ire- 
fois,  j'allais  dire  comme  hier,  se  livrer  entre  elles 
des  batailles  d'extermination  et  se  disputer,  en  sau- 
vages, les  dépouilles  des  vaincus. 

Dans  ces  tristes  situations  où  la  bête  est  toujours 
dans  la  nécessité  de  se  préserver  des  agressions  de 
la  béte,  le  premier  des  courages  est  le  courage  mili- 
taire. C'est  le  cas  de  mesurer  son  estime  sur  l'im- 
portance de  ses  intérêts. 

En  effet,  lorsqu'il  peut  être  à  tout  moment  ques- 
tion d'ôtre  ou  de  n'être  pas,  il  est  de  première  poli- 
ii(pie,  de  première  intelligence,  d'éveiller,  d'entre- 
tenir et  do  récompenser  le  courage  qui  porte  une 
nation  à  se  fidre  égorger  pour  sa  défense,  ou  à  égor- 
ger la  nation  qui  vient  pour  l'égorger  ou  la  soumettre. 
11  y  a  bien  là  quelque  chose  d'humiliant  pour  la 
dignité  de  la  nature  humaine,  mais  qu'y  faire?  les 
temps  de  l'homme  viendront.  En  attendant,  hono- 
rons les  guerriers,  plaçons  haut  dans  l'opinion  tous 
ceux  qui  veulent  bien  tuer  ou  se  faire  tuer  pour 
nous  :  imitons  en  cela  les  barbares  auxquels  nous 
ressemblons  encore  par  tant  de  points  à  la  fois.  C'est 


LNS IKNCI    ni']  SA   l'KOl'HK  DKIKiNSb:.  .    115 

eu  plaçant  sur  des  pavois  Ions  ccuk  qui  défen- 
daient avec  le  plus  de  bravoure  et  de  talent  leur  na- 
tionalité, qu'ils  assuraient  leur  indépendance  et 
qu'ils  multipliaient  les  héros.  Imitons-les,  donnons 
des  prix  à  la  valeur.  Qui  que  nous  soyons,  obéissons 
nous-mêmes  à  l'instinct  de  noire  propre  défense,  et 
si  l'on  vient  contre  nous  le  fer  et  le  feu  dans  la 
main  ,  n'opposons  pas  à  la  fureur  des  loups  la 
douceur  des  a^jneaux  ;  réagissons,  vivons,  conser- 
vons-nous ,  rendons  guerre  pour  guerre,  rugissons 
comme  des  lions  :  si  la  victoire  nous  reste,  il  sera 
temps  alors  de  montrer  notre  civilisation,  notre 
amour  de  la  paix,  notre  désintéressement  et  notre 
humanité. 

Il  me  reste  acluellement  à  promulguer  la  loi  d'ac- 
tivité relative  à  la  combativité.  Par  la  suprématie 
que  j'accorde  toujours  à  rinlelligence  et  aux  senti- 
ments moraux  sur  nos  facultés  inférieures,  et  par  le 
contrôle  sévère  auquel,  sous  ce  rapport,  je  les  sou- 
mets dans  leur  emploi,  je  crois  avoir  bien  saisi  l'ar- 
rangement admirable  et  hiérarchique  que  la  nalure 
a  déployé  dans  la  multiplicité  de  ses  dons,  et  mis  à 
jour  ses  intenlions  formelles.  Heureux  si,  dans  la 
mesure  de  mes  faibles  pouvoirs,  je  suis  l'interprète 
exact,  honnête  et  vénérant  des  volontés  du  Créateur  ! 
Heureux  si  j'ai  bien  lu  dans  son  œuvre  divine,  et  si 
je  n'ai  rien  dit  qui  puisse  soulever  conire  moi  la 
conscience  éclairée  d'un  homme  de  bien  ! 


INSTINCT  DE  SA  PROPRE  DÉFENSE, 

COURAGE , 
ESPRIT  DE  LUTTE  ET  DE  RÉACTION,  COMBATIVITÉ. 


Ce  n'est  pas  sigue  qu'un  liomine  soil  sain,  f|uaiiU 
il  s'ocrie  à  chaque  fois  qu'on  le  touche. 

Charron. 


Quelque  dilUciles  que  soient  les  circonstances 
où  vous  vous  trouviez,  quelque  obstacle  phy- 
sique que  vous  présente  la  nature  extérieure, 
quelque  adversité  qui  vous  frappe,  bénissez  mon 
saint  nom  !  J'ai  mis  en  vous  l'esprit  de  la  lutte  et 
de  la  réaction;  c'est  par  lui  que  je  retrempe 
votre  constitution,  que  j'entretiens  la  force  et 
l'activité  de  vos  pouvoirs,  et  que  je  vous  appelle 
à  tous  les  triomphes. 

Ainsi  donc,  quoi  qu'il  arrive,  ne  quittez  point 
le  champ  du  combat,  servez-vous  de  mes  libé- 
ralités, déployez  le  courage  que  j'ai  mis  dans  vos 
âmes;  frappez  du  pied  la  terre,  et  toujours  forts 
de  mes  richesses,  dites  tous,  à  l'envi  les  uns  des 
autres  :  Je  vaincrai,  j'échapperai,  avec  l'aide  de 
mon  Dieu. 

Mais  comment  se  fait-il  que  vous  ne  puissiez 


LNSriNGT  DE   SA  PROPUE  DÉFENSE.  H  7 

VOUS  servir  de  cette  faculté  de  réaction  sans  dé- 
passer le  but  de  son  activité?  D'oii  vous  vient  ce 
caractère  diilicile  et  grondeur  qui  vous  rend 
insupportables  à  chacun?  Que  signifie  ce  besoin 
impérieux  de  mouvement,  de  fièvre  et  de  colère? 
Ne  vous  apercevez-vous  pas  de  la  laideur  de  vos 
manifestations?  Ne  vous  ai-je  pas  recommandé 
sans  cesse  de  modifier  fexpression  de  vos  pen- 
chants inférieurs  par  la  noblesse  de  l'intelligence 
et  des  sentiments  moraux?  Quelle  excuse  pouvez- 
vous  présenter?  Qui  vous  a  déshérités  de  vos 
pouvoirs  supérieurs  ?  En  abandonnant  ainsi  votre 
gouvernail,  en  prenant  les  habitudes  de  la  brute, 
ne  craignez-vous  pas  de  perdre  votre  liberté 
morale  et  de  tomber  dans  une  véritable  aliéna- 
tion mentale? 

Tout  à  fheure  je  vous  ai  dit  dans  quel  but  je 
vous  avais  appelés  à  la  lutte  et  au  combat;  je  veux 
bien  vous  le  redire  :  c'est  pour  vous  harmoniser 
avec  le  milieu  au  sein  duquel  vous  vivez,  et  qui 
n'offre  partout  que  le  spectacle  des  batailles; 
c'est  pour  résister-,  c'est  pour  vous  défendre; 
c'est  pour  vous  aider  à  tout  moment  et  en  tout 
lieu,  à  vous  relever  mille  et  mille  fois,  s'il  vous 
arrive  de  tomber  mille  et  mille  fois  par  terre. 

Je  vous  ai  donné  le  courage  pour  protéger 


1J8  INSTINCT  1)K  SA    l'IlOIMIK  DKFENSE. 

tout  ce  qui  vous  appartient  :  vos  demeures,  vos 
i'emmes,  vos  enlaiils  et  vos  biens;  je  vous  l'ai 
donné  pour  sauver  votre  pays  de  l'invasion  étran- 
gère, ou  pour  vous  aider  entre  peuples  à  établir 
le  bonheur,  la  justice  et  la  paix  sur  la  terre.  Ne 
l'oubliez  jamais,  vous  êtes  solidaires  les  uns  en- 
vers les  autres,  et  les  libertés  que  quelques  uns 
d'entre  vous  ont  conquises  sont  mal  assurées  si 
le  pacte  de  famille  ne  s'établit  entre  vous.  Votre 
courage,  alors,  tournerait  contre  vous-même,  et 
vous  emploieriez  à  votre  extermination  respec- 
tive ou  à  votre  asservissement  la  seule  force  qui 
pouvait  vous  sauver  de  ces  horribles  malheurs. 
Ouel  rapport,  maintenant,  voulez-vous  que  je 
trouve  entre  ce  but  élevé  de -la  combativité  et 
celte  humeur  tracassière  et  militante  qui  vous 
rend  hostiles  à  vous-mêmes  et  à  vos  semblables? 
Défendez,  je  le  veux  ainsi,  vos  personnes,  vos 
propriétés  et  vos  droits;  ne  vous  laissez  pas 
marcher  sur  la  tête;  arrêtez  par  votre  mimique 
expressive  l'insolent  qui  voudrait  mettre  la  main 
sur  vous,  et,  dans  l'occasion,  apprenez-lui  qui 
vous  êtes.  Mais  en  vous  tenant  fermes  sur  la  dé- 
fensive, ou  en  châtiant  vos  ennemis,  montrez-vous 
toujours  honuues;  n'imitez  pas  ceux  dont  vous 
avez  à  vous  plaindre,  ne  |)renez  pas  leur  esprit 


INSTINCT  DE  SA  PHOPRE  DÉFENSE.  119 

de  querelle  et  de  ri\e  qui  vous  ferait  ressembler 
à  un  animal  hargneux  toujours  mécontent  de  lui- 
même  et  des  autres,  et,  une  fois  pour  toutes,  ne 
confondez  plus  les  désordres  ou  les  abus  d'une 
taculté  avec  l'emploi  raisonnable  de  son  activité. 
11  s'agit  bien,  d'ailleurs,  de  perdre  ainsi  vos 
forces  dans  de  misérables  débats  et  pour  de  mi- 
nimes intérêts!  Réservez-les  pour  les  grandes 
causes  que  vous  avez  à  soutenir  et  à  faire  triom- 
pher. Le  courage  est  votre  seul  palladium.  Non 
seulement  j'ai  voulu,  par  le  don  de  cette  faculté, 
vous  armer  en  faveur  du  libre  exercice  de  vos 
premiers  instincts,  mais  j'ai  voulu  encore  assurer 
votre  existence  intellectuelle  et  morale  et  la  dé- 
fendre contre  l'esprit  du  mal  et  des  ténèbres; 
j'ai  voulu  que  vous  pussiez  avec  intrépidité  ma- 
nifester vos  bons  sentiments  et  professer  vos  idées 
.libérales.  Ah!  vous  crovez,  dans  l'état  encore  si 
imparfait  de  votre  civilisation,  et  après  le  mépris 
que  vous  avez  fait  de  mes  commandements,  qu'il 
vous  est  facile  de  rentrer  dans  les  voies  que  je 
suis  déjà  venu  vainement  vous  ouvrir  !  Détrompez- 
vous;  et  puisque  vous  voulez  vivre  enfin  de  la 
vie  propre  de  votre  espèce,  puisque  vous  voulez 
agir  conformément  à  la  noblesse  de  votre  intel- 
ligence et  (le  votre  ame,  ramassez  vos  forces  et 


l'20  INS'i'J.NGT  I)K  SA  PUO['HE  DKFEiNSK, 

préparez -VOUS  au  combat.  Vous  n'êtes  point 
encore  les  maîtres  de  vos  destinées  supérieures; 
non,  vous  n'avez  pas  trop  de  tout  votre  courage 
pour  remplir  les  devoirs  de  votre  état  d'hommes 
et  ordonner  sans  opposition  votre  belle  existence. 
Incrédules!  l'œuvre  que  j'ai  commencée  n'est  pas 
iinie,  et,  comme  à  Jérusalem,  j'aperçois  encore 
parmi  vous  des  scribes  et  des  pharisiens.  Serez- 
vous  donc  éternellement  leur  dupe,  et  ne  voyez- 
vous  pas  que,  tout  en  feignant  de  s'occuper  de 
l'évolution  intellectuelle  et  du  perfectionnement 
moral  de  l'humanité,  ils  n'ont  d'autre  but  que  de 
s'emparer  des  premières  positions  sociales,  pour 
ensuite  s'opposer  à  toute  espèce  de  progrès?  Ces 
hommes  n'ont  point  l'esprit  en  eux  ;  ils  tournent 
ses  enseignements  au  profit  de  leurs  intérêts  et 
de  leurs  passions  personnelles,  et  ils  ne  redou- 
tent rien  tant  que  de  voir  se  dresser  devant  eux 
quelques  grands  caractères. 

Moïse,  devant  eux,  s'est  enfui  de  l'Egypte;  ils 
ont  applaudi  aux  persécutions  de  Confucius  et 
de  Zoroaslre;  au  supplice  deKégulus,  à  la  mort 
de  Socrate,  au  crucifiement  de  Jésus,  aux  vio- 
lences faites  à  la  vieillesse  de  Galilée.  Et  tous 
ces  ouvrages  immortels,  qui  vous  ont  faits  ce  que 
vous  êtes,  qui  ont  renversé  le  vieux  monde  et 


INSI'I.NCI    |)K  SA    IMiOl'I'.l'.   Dl  rivNSK.  !'_>» 

prépaiT  voire  a\oinr,  ils  les  ont  mis  à  l'index  el 
lait  brûler  en  plaee  publique  par  la  main  des 
bourreaux!  Montrez-moi  dans  l'histoire  un 
homme  de  cœur,  une  belle  intelligence,  un 
homme  bien  inspiré,  un  révélateur  de  ma  loi, 
qui  ait  trouvé  grâce  devant  eux,  et  qui  n'ait  souf- 
fert pour  votre  cause  et  la  gloire  de  mon  nom! 
Que  parlez-vous  d'ailleurs  sans  cesse  de  vos 
droits  et  des  atteintes  que  l'on  porte  à  vos  liber- 
tés? Ne  le  savez-vous  pas?  on  est  sans  droits 
quand  on  est  sans  vertus.  Vous  voulez  que  l'on 
vous  traite  en  hommes  :  c'est  la  plus  noble  ambi- 
tion que  vous  puissiez  jamais  manifester;  mais 
alors  commencez  par  dominer  vos  penchants 
inférieurs,  abattez  leur  violence,  maîtrisez  leur 
égoïsme,  réglez-en  les  activités,  et,  non  contents 
d'être  sortis  de  l'abjection  des  brutes,  montrez 
vos  attributs  d'hommes ,  revêtez  le  caractère 
propre  de  l'humanité.  C'est  par  l'intelligence  et 
les  sentiments  moraux  que  l'homme  se  révèle  à 
lui-même  et  au  monde,  et  qu'il  s'aflVanchit  de 
toute  servitude.  Je  vous  le  dis,  en  vérité,  la  tâche 
que  vous  avez  à  remplir  se  trouve  là  tout  en- 
tière. Je  vous  le  demande  :  à  vous  considérer  tous 
en  masse,  individus  et  nations,  à  quel  titre  venez- 
vous  réclamer  de  l'indépendance  pour  vos  actes 

10 


i'j>.)  iNsri.Nc.r  itK  SA  l'Koi'iih:  niii-NSK. 

cl  (lu  respect  j)<)iir  \()s  personnes?  Oui  rles- 
vous?  (|uel  est  l'espiil  qui  vous  anime?  (pielUs 
sont  les  l)elles  lacullés  (pii  >ous  inspirent? 
Jiépondez,  tètes  inlérieures,  indociles  et  sans 
rétlexion,  que  l'on  dirait  avoir  été  créées  poui 
l'esclavage  et  l'ignominie!  Depuis  la  promulga- 
tion de  l'ancienne  et  de  la  nouvelle  loi,  avez- 
vous  proibndément  modifié,  éclairé,  ennobli, 
épuré  votre  mode  d'existence?  Ces  révélations, 
cependant,  vous  paraissaient  sublimes,  et  elles 
allaient,  disiez-vous,  à  la  dignité  de  votre  nature. 
Où  sont  les  faits  qui  l'attestent?  dans  quel  en- 
droit avez-vous  resplendi  des  beautés  de  l'âme 
humaine?  A  quelques  différences  près,  n'étes- 
vous  pas  restés,  comme  vos  aïeux,  ensevelis  dans 
la  bote,  et  puis-je  dire  que,  par  l'intelligence  et 
la  moralité,  vous  ayez  pris  possession  de  vous- 
même  et  mérité  la  liberté?  Non!  non!  vous 
n'avez  point  dépouillé  le  vieil  homme,  vous 
n'avez  point  combattu  les  combats  du  Seigneur; 
ou,  si  vous  avez  engagé  la  lutte,  le  courage  vous 
a  manqué,  et  la  victoire  ne  vous  est  point  restée. 
Vous  n'avez,  par  conséquent,  aucun  reproche  à 
faire  à  vos  gouvernements. 

Les  gouvernements  résument  les  faits  géné- 
raux; les  faits  exceptionnels  ne  signitient  rien 


I Ns I  INC r  i)i',  SA  i'i!(»i'i;i-.  i)i;rKNsi;.  r.),; 

pour  eux.  Ils  voiout  la  foule  humaine  IoiuIkm' 
dans  l'abus  des  propensités  animales,  y  saeiilier 
exclusivement  et  démesurément;  ils  la  a  oient 
cupide,  vaniteuse,  livrée  à  toute  la  brutalité  des 
plaisirs  des  sens,  astucieuse,  craintive,  colère, 
implacable  et  cruelle  dans  ses  vengeances;  ils  la 
voient  se  donner  en  toute  occasion  à  celui  qui  la 
paie,  à  celui  qui  la  flatte  ou  à  celui  qui  l'épou- 
vante; ils  la  voient  sans  bienveillance,  sans  jus- 
lice,  sans  vénération,  sans  estime  pour  elle- 
même,  sans  fermeté,  sans  désintéressement,  sans 
la  moindre  apparence  de  tous  les  nobles  pou- 
voirs humains  qu'elle  a  reçus;  ou  si  ces  facultés 
apparaissent  dans  sa  vie,  ce  n'est  que  d'une  ma- 
nière instinctive,  accidentelle,  isolée:  l'intelli- 
gence n'y  a  donné  ni  sa  lumière  ni  sa  consécra- 
tion. Je  vous  le  laisse  à  juger.  Ne  leur  paraît-il 
pas  qu'ils  vivent  au  milieu  des  espèces  infé- 
rieures? Peut-il  leur  venir  dans  l'esprit  de  traiter 
en  hommes  des  êtres  qui  n'en  ont  aucune  des 
manifestations?  et  s'ils  en  avaient  l'idée,  n'en 
seraient-ils  pas  les  victimes?  Rappelez-vous-le 
bien  :  l'homme  animal  n'est  point  capable  des 
choses  qui  sont  de  l'intelligence  et  des  senti- 
ments moraux;  elles  lui  paraissent  folie,  il  ne 
peut  les  comprendre,  et  il  ne  s'arrête  que  devant 


i2i  iNsriNfrr  m:  sa  l'iidi'P.K  Dif-rNsi-;. 

l'cxpicssion  (''ii(Mi;i«ni('  des  l'acullrs  animales,  (ju'il 
s(Uil('\('  dailUMirs  clu'z  les  aiilrcs  NiolcniiMcnt 
contre  lui. 

Va  lors([ii('  les  choses  sont  telles  que  je  vous 
le  (lis;  lorsqu'aux  veux  de  tous  les  observateurs 
et  de  tous  les  gens  de  bien  qui  voudraient  vous 
servir,  vous  ne  semblez  constitués  ni  pour  la 
science,  ni  pour  la  vertu,  ni  pour  la  morale,  ni 
pour  la  vérité,  et  que  vous  avez  par  conséquent 
à  combattre  sans  relâche  pour  rentrer  dans  la 
dignité  de  votre  nature  et  la  liberté  de  ses  mou- 
vements, vous  laissez  de  côté  vos  aspirations  les 
plus  élevées  et  les  plus  légitimes  en  principes; 
vous  vous  usez  dans  de  puériles  discussions,  vous 
dépensez  vos  forces  dans  des  combats  sans  hon- 
neur et  sans  importance,  et  vous  venez  ensuite 
vous  plaindre  à  moi  de  votre  asservissement  et 

de  vos  malheurs Allez,  allez,  le  caractère 

auguste  de  l'humanité  s  est  effacé  dans  vous  tous, 
vous  n'inspirez  ni  l'affection  ni  l'estime;  on  vous 
traite  suivant  vos  mérites  et  je  vous  interdis  le 
murmure,  car  c'est  moi  qui  vous  châtie  et  qui, 
par  un  reste  de  miséricorde,  vous  maintiens  sous 
le  joug  des  hommes  forts. 

Ainsi  donc,  aucune  réforme  possible  si  chacun 
de  vous  ne  la  commence  en  soi.  Vous  ne  pouvez 


I.NSllNCI'    l)K  SA    IM'.OI'IIK   Ulil' KNSK.  jo,") 

rien,  parce  que,  nous  aussi,  l'égoïsuie  muis  a 
glacés;  parce  que  vous  ne  possédez  point  ce  i)ar 
(juoi  l'on  se  dévoue,  ce  par  quoi  l'on  combat,  non 
pas  un  jour,  mais  lous  les  jours,  sans  jamais  se 
lasser,  sans  se  décourager  jamais.  Vos  plus 
grands  ennemis  sont  dans  vous-mêmes.  Combat- 
tez-les à  outrance,  cessez  de  \ivre  dans  l'anar- 
chie; prenez  possession  de  vous-mêmes.  Il  faut 
être  hommes  pour  avoir  la  puissance  et  les  droits 
de  l'homme.  Dites-le  !  de  quelle  manière  vivez- 
vous?  Car  vous  êtes  tellement  imbus  de  préjugés, 
que  vous  prenez  ces  injonctions  pour  des  lieux 
connnuns,  pour  de  simples  recommandations  de 
moraliste,  et  que  vous  ne  vous  apercevez  pas  que 
ce  sont  les  principes  mêmes  de  la  science  de  la 
nature  de  l'homme.  Oui,  je  vous  ai  faits  hommes; 
et  tant  que  vous  ne  mettrez  pas  sous  vos  pieds 
l'animal  qui  est  en  vous,  tant  que  vous  ne  régle- 
rez pas  ses  activités  conservatrices ,  mais  infé- 
rieures; tant  que  vous  ne  combattrez  pas  en 
l'honneur  de  votre  nature  élevée  et  que  vous 
resterez  au-dessous  de  votre  noble  condition, 
vous  ne  gouvernerez  pas:  on  vous  gouvernera. 
L'homme  seul  s'appartient.  Répondez  donc  âmes 
largesses,  instruisez-vous,  ennoblissez-vous;  de- 
venez par  l'intelligence  et  par  l'àme  les  maîtres 


1-26  INSri.NCr   l)K  SA   PIÎOl'l'.K   DI-l'K.NSr. 

de  vos  destinées;  révélez  vos  grandeurs  intelloc- 
luelles  et  morales  :  soyez  hommes  !  Et  de  ce 
moment  vous  régnerez  sur  la  bêle,  vous  régnerez 
sur  tous  ceux  qui  seraient  tentés  de  lui  ressem- 
bler. Votre  mission  sera  remplie,  vos  aspirations 
seront  satisfaites.  La  liberté  ne  vous  sera  pas 
rendue,  car  elle  ne  vous  sera  pas  enlevée;  et, 
dans  la  plénitude,  la  force  et  la  joie  de  votre 
grande  existence,  vous  n'élèverez  plus  vers  moi 
que  des  cris  de  reconnaissance  et  d'amour. 

Quelques  uns  d'entre  vous  se  plaignent  de  ne 
point  trouver  en  eux  cette  énergie,  ce  courage, 
cet  esprit  de  lutte  et  de  réaction  propres  à  assu- 
rer leurs  intérêts  matériels  et  à  sauvegarder  l'in- 
dépendance et  la  dignité  de  leur  caractère.  Que 
signifie  ce  langage?  N'y  vois-je  pas  de  nouveau 
percer  de  l'ingratitude,  ou  s'y  dévoiler  la  plus 
grossière  ignorance?  Certes,  j'ai  mis  de  l'inégalité 
dans  la  répartition  de  mes  dons,  et  la  diversité 
des  circonstances  extérieures  au  sein  desquelles 
apparaissent  et  se  développent  les  dilîérents  in- 
dividus, comme  les  dilTérentcs  nations  du  globe, 
rend  encore  plus  sensible  cette  inégalité  primi- 
tive. Mais  en  dehors  de  ces  êtres  incomplets  qui 
ne  comptent  pas  dans  l'espèce,  et  (|ui  ne  naissent 
ificomplels  (jue  j)ar  suite  des  dérèglements  dr 


I.NSILNCI    l>i;  SA    l'i'.OI'IlK  DKl  JiA.SK.  Vil 

leurs  pères  el  de  la  non-observance  de  mes  [)ré- 
ceptes,  ai-je  refusé  à  aucun  de  vous  un  seul  des 
attributs  de  l'organisation  que  j'ai  arrêtée  pour 
vous  tous?  Non,  le  tout  est  dans  le  tout:  l'homme, 
en  ce  sens,  est  égal  à  l'homme;  chaque  homme 
porte  en  lui-même  la  fornie  entière  de  l'humaine 
condition.  Je  ne  vous  ai  privés  d'aucune  faculté; 
seulement,  vous  les  possédez  toutes  à  des  degrés 
dilYérents,  etquelles  que  soient  d'ailleurs  leurforce 
ou  leur  faiblesse  primordiale  innée,  j'en  ai  sou- 
mis la  puissance  et  la  manifestation  à  la  loi  d'ac- 
tivité. Toute  faculté  qui  ne  s'exerce  pas  s'alan- 
guit  et  s'éteint;  toute  faculté  qui  se  déroule  et 
s'applique,  ajoute  à  sa  vigueur  native.  Arrivez 
donc  enfin  à  posséder  le  secret  de  vos  faiblesses 
et  de  vos  grandeurs,  vous  à  qui  j'ai  donné  la 
lumière  de  l'intelligence,  et  jugez  mieux  de  vos 
richesses. 

Vos  frayeurs,  vos  craintes,  vos  pusillanimités, 
\os  couardises,  vos  lâchetés  (que  m'importent  les 
mots,  pourvu  que  vous  compreniez  ma  pensée), 
ne  viennent  point  de  la  nature,  elles  viennent  de 
vous-mêmes  ou  de  la  négligence  de  vos  institu- 
teurs. Point  de  doute  sur  ce  point  :  si  vous  restez 
Iréquemmenl  au-dessous  des  événements  de  votre 
propre  exislence.  c'est  votre  faute  ou  celle  de 


l'->8  INSi'INCl"  \)\i  SA   l'IlOl'lU':  Dl.l'KNSK. 

VOS  ôdiicalcurs.  L'homme  moveii  qui  l'orme  l'es- 
pèco  a  loiilcs  les  apliludes  :  il  est  propre  à  loul 
ou  il  n'es!  bon  à  rieu,  suivant  le  milieu  (pii  l'en- 
veloppe e(  (pii  le  motlilie.  En  dépit  (piil  en  ail 
lui-même,  mettez-le  donc  à  bonne  école.  Il  laul 
de  longue  main  le  préparer  aux  coups  du  sort, 
aux  hasards  de  la  vie,  lui  l'aire  essaver  son  cou- 
rage, de>ancer  les  mauvaises  aventures,  le  tenir 
constamment  sous  les  armes  et  prêt  à  laire  face 
à  toule  éventualité.  On  réussit  mieux  quand  on 
attaque  ({ue  quand  on  se  défend.  Au  lieu  de  vous 
laisser  surprendre,  prenez  vos  avantages,  pour- 
voyez à  la  retraite,  revenez  à  la  charge,  exercez 
la  condjativité,  ne  la  séparez  pas  des  autres 
pouvoirs  (pii  sont  en  vous,  laites  tout  conspirer 
au  succès  de  vos  entreprises. 

On  échappe  aux  plus  grands  dangers  en  ne 
s'en  étonnant  point;  on  succombe  aux  plus  fai- 
bles ])ourne  s'y  être  pas  bien  résolu.  C'est  comme 
cela  (pie  dans  toutes  les  carrières,  dans  l'exer- 
cice sérieux  de  chaque  profession,  les  hommes  se 
lormenl  à  la  \erln.  à  la  vaillance,  à  la  Nicloin» 
(1(1  111  >ii(ie  el  (le  la  fortune;  c'est  comme  cela 
(pi'ils  apprenneiil  à  se  connaître  et  à  apprécier 
<('  (pic  j'ai  fait  piMireiix:  ils  s'essaient.  >oienl 
cl  ani:niciilciil  la  nic>ur(Mle  leur  \aleui'.  la  force 


INSTKNd    1)1-   .SA   l'UOlMU':  DKlKNSr..  V2\) 

ol  la  portée  de  leurs  reins,  la  vigueur  et  Téner- 
gie  de  leur  âme;  ils  voient  jusqu'où  ils  doivent 
espérer  et  promettre  d'eux-mêmes;  puis  s'en- 
couragent et  s'afl'ermissent  à  mieux,  s'accoutu- 
ment et  s'endurcissent  à  tout,  et  deviennent  ainsi 
les  dominateurs  et  les  maîtres  de  leurs  destinées. 
Je  vous  ai  promis  le  bonheur  en  toutes  choses, 
je  ne  tromperai  pas  vos  espérances;  mais  je  ne 
vous  l'ai  promis  qu'au  prix  des  cond3ats. 


INSTINCT  DE  DESTRUCTION, 

DESTRUCTIVITÉ  ,    INSTLNCT    CAUWSSIER  , 
SENS  DU  MEURTRE. 

Eh  quoi  !  avons -nous  donc  ({uolque  chose  à  écrire 
sur  l'homme  quand  il  s'agil  de  rexcrcice  et  de  l'em- 
ploi d'une  pareille  faculté? 

La  science  marche  si  lentement,  et  encore  de  nos 
jours  les  préjugés  obscurcissent  à  tel  point  l'intelli- 
gence, que  celte  question  paraît  à  la  plupart  de  mes 
confrères  provenir  chez  moi  d'un  sentiment  d'indi- 
gnation tout  naturel.  Il  n'en  est  rien  cependant,  et 
sous  ee  rapport  au  moins  ma  sensibilité,  qui  ne  le 
cède  point  à  la  leur,  ne  m'a  point  troublé  la  vue;  il 
y  a  longtemps  que  ,  sans  me  donner  d'importance, 
et  ce  n'est  point  ce  que  j'ai  fait  de  mieux ,  j'observe 
la  nature  et  que  je  m'applique  à  découvrir  les  lois  de 
son  sublime  auteur.  Ici  comme  ailleurs  je  ne  fais 
pas  de  grands  raisonnements  :  je  suis  humble  d'es- 
prit; je  constate  les  faits  et  j'admire  les  voies  et 
moyens  dont  il  se  sert  pour  protéger  notre  vie  et 
nous  conduire  à  l'accomplissement  de  nos  destinées. 

"  Lorsque  le  docteurCall,  a  dit  l'honorable  M.  Lél ut 
avec  roKc  loyauté  (jui  n'appiuticiit  qu'au  talent,  si- 


INSriNd    DK  IJlSlHCCno.N.  loi 

gnala  clans  Ja  lèle  humaine  l'iiisliiict  carnassier,  le 
sens  du  meurtre  ou  de  la  deslruclion ,  ce  fut  presque 
un  concert  de  malédictions  contre  le  philosophe  qui 
avait  osé  proposer  l'admission  d'une  pareille  faculté 
dans  la  psycliolo(»ie.  Assimiler  l'homme  aux  animaux 
carnassiers,  au  loup  cervier,  au  tigre,  à  l'hyène ,  en 
faire  un  meurtrier,  un  incendiaire,  il  y  avait  là 
presque  de  l'immoralité;  et  les  opposants  qui  te- 
naient un  pareil  langage  ne  s'apercevaient  pas  ou  ne 
voulaient  pas  s'apercevoir  que  tout  ce  qui  les  entoure 
n'est  qu'une  scène  de  carnage  et  de  destruction  dont 
ils  sont  eux-mêmes  les  principaux  acteurs:  que 
l'herbe  des  champs  est  dévorée  par  la  brebis,  qui 
est  dévorée  par  le  loup,  qui  est  tué  par  l'homme, 
qui  se  détruit  et  se  dévore  lui-même;  que  nos 
festins,  nos  plaisirs  de  la  chasse,  du  cirque,  de 
l'amphithéâtre,  notre  point  d'honneur,  notre  gloire 
guerrière,  tout  cela  n'est  que  du  sang;  que  nos  lois 
en  sont  imprégnées,  et  qu'elles  proclament  depuis 
des  siècles  la  nécessité  du  meurtre  pour  réprimer 
le  meurtre,  qui  se  reproduit  toujours.  C'était  une 
honte  que  tant  d'inconséquences  ;  il  fallut  bien 
avouer  qu'on  n'y  avait  pas  vu  clair  :  l'instinct  passa.  » 
L'instinct  existe. 

On  ne  peut  plus  se  refuser  à  le  croire  :  les  faits 
parlent  plus  haut  que  les  sophismes.  Oui,  principa- 
lement pour  les  besoins  de  son  alimentation, 
l'homme  est  un  être  éminemment  destructeur. Oui, 


\[\-l  I.SSn.NCI     DE   DbSI  lU  CIIO.N. 

pour  l'hoimne  coiimio  pour  lous  les  autres  de^n'és 
de  l'cclielle  zoolo|^i(pie,  c'est  une  coiidilioii  su- 
prême :  vivre,  c'est  détruire,  et  i'or«anisatioii  est 
partout  en  ra|)porl  avec  ce  but  de  la  nature.  Cette 
nécessité  non  seulement  est  impérieuse,  mais  elle 
est  fatale,  et  dans  quelque  étonnement  qu'elle  jette 
notre  esprit,  il  nous  faut  l'accepter  comme  une  loi, 
comme  une  volonté  de  Dieu;  sans  cette  force  spé- 
ciale d'autre  part,  l'homme  n'aurait  jamais  pu  s'éta- 
blir dans  le  milieu  ouvert  à  ses  activités.  Il  lui  fallait 
un  instinct  qui  le  portât  à  y  détruire  les  causes 
mêmes  de  destruction  qui  l'enveloppent  de  toutes 
parts. 

Maintenant,  pour  continuer  à  préparer  l'esprit  de 
nos  lecteurs,  nous  allons  nous  demander  si  cette 
puissante  faculté  de  conservation  qui  nous  laisse, 
comme  toutes  celles  que  nous  avons  déjà  analysées, 
dans  la  condition  d'existence  la  plus  brute  et  la 
plus  instinctive,  doit  être  abandonnée  sans  contrôle 
intellectuel  et  moral  à  sa  propre  énergie.  Nous 
venons  d'indiquer  le  but  principal  et  lé[;itime  de 
SCS  applications;  ne  s'étend-il  pas  jdus  loin? 
L'homme  a-t-il  droit  de  vie  et  de  mort  sur  l'homme? 
Cette  faculté  ne  donne-t-elle  pas  une  teinte  d'inq)a- 
tience  et  d'emportement  au  caractère,  et  n'avons- 
nous  pas  à  en  redouter  les  mouvements  par  la  facilité 
aNcc  laquelle  elle  se  prête  à  nous  débarrasser  vio- 
lemment et  pour  toujours  de  tout  ce  qui  peut  faire 


INSTINCT  1)F.  DRS'Tlîl'i   riON.  iX', 

olislacle  i\  l'oxéculion  de  nos  dossoins?  Que  dil  l'Iiis- 
loiro?  ([ue  démontre  l'étude  des  manifestations  de 
la  tête  humaine? 

I.es  traits  répondent.  L'homme  s'est  baigné  dans  le 
sang  de  ses  semblables;  l'instinct  de  destruction 
s'est  montré  sur  toute  la  surface  du  globe  :  tantôt  il  a 
subjugué  les  autres  facultés  de  l'encéphale  et  les  a 
entraînées  dans  ses  violences  ;  et  tantôt,  c'est  le  fait 
le  plus  ordinaire,  ce  sont  les  autres  facultés  qui, 
pour  leurs  satisfactions  non  moins  aveugles  et  non 
moins  passionnées,  ont  fait  appel  à  son  énergie  et 
allumé  ses  fureurs. 

En  résumé,  par  toute  espèce  de  raisons,  par  lui- 
môme,  ou  sous  l'égoïsme  incitateur  des  penchants 
du  plus  bas  étage,  ou  par  mesure  toute  naturelle 
et  tout  intelligente  de  conservation;  dans  d'autres 
circonstances ,  sous  le  feu  des  sentiments  les  plus 
élevés,  ou  par  raison  d'État  et  de  haute  politique, 
et  trop  souvent  aussi  sous  les  prétextes  les  plus  ho- 
norables, pour  ne  rien  oublier,  dévoiler  l'homme 
tout  entier  et  signaler  les  hypocrisies  de  sa  tête,  cet 
instinct  inférieur  s'est  ouvert  la  carrière,  et  a  placé 
l'homme  au-dessus  et  en  dehors  de  tous  les  êtres 
qui  portent  autour  d'eux  le  carnage  et  la  mort. 

Certes,  pour  tout  homme  d'un  sens  droit,  ce 
simple  exposé  suffirait  pour  rendre  incontestable 
l'existence  d'un  instinct  destructeur  dans  l'encé- 
phale humain;  néanmoins  je  ne  crois  pas  devoir 


i;5/|  iNsriNci   i)i',  DKSi  lii crioN. 

|»nMmil};ner  la  lui  inorali^  do  s<.'S  applicalions  sans 
rapporter  encore  cpielques  nouveaux  faits  jiropres  à 
dissiper  les  doutes  (pii  pourraient  rester  dans 
l'esprit  de  quelques  savants. 

il  faut  bien  le  dire  à  mes  lecteurs,  les  savants,  en 
({énéral,  ne  ressemblent  point  aux  autres  hommes. 
Assez  souvent  ils  ont  la  tôle  faussée  ou  rétrécie  par 
leurs  études  spéciales,  quand  les  succès  faciles 
qu'ils  obtiennent  dans  ces  directions  exclusives  ne 
les  enivrent  pas  complètement  d'orgueil  et  ne  finis- 
sent pas  par  affaiblir  leurs  moyens.  Je  le  demande  à 
toutes  les  personnes  qui  ont  lu  mes  deux  premières 
livraisons,  qui  pourrait  s'ima[;iner,  et  vraiment  je 
n'en  reviens  pas  moi-môme ,  (|ue  quelques  uns 
d'entre  eux  ont  pris  mon  travail  pour  un  travail 
abstrait?  Je  le  liens  de  l'excellent  docteur  Lallemand, 
de  Montpellier,  qui  me  l'a  dit  de  la  manière  la  plus 
solennelle.  Le  mot  est  heureux  et  pas  trop  compro- 
mettant; il  donne  de  l'importance  à  celui  qui  le  pro- 
nonce, il  le  tire  gracieusement  d'affaire,  et  l'auteur 
(pii  le  reçoit  ne  peut  pas  trop  s'en  offenser.  Quoi 
qu'il  en  soit ,  je  ne  puis  accepter  cette  honorable 
qualification.  Mon  travail  est  la  déduction  sévère  des 
faits  les  plus  nombreux  et  les  mieux  constatés,  et 
ne  se  perd  dans  aucune  abstraction.  Pour  se  former 
une  opinion,  il  faut,  à  ce  qu'il  parait,  à  ces  hommes 
si  distingués  d'ailleurs ,  des  démonstrations  con- 
crètes. Tout  ce  qui  ne  se  mesnre  pas  au  compas, 


iNsriNci'  i)K  DKsri'.icnnN.  i;îr, 

lout  ce  qui  <''Cliapp«î  à  l'aclion  tlu  loucher,  loul  ce 
([ui  ne  s'analyse  pas  par  le  stéthoscope  ou  le  plessi- 
uiètre,  est  abstrait.  Les  observations  les  mieux  faites 
ne  disent  rien  à  leur  intelligence  ;  les  manifestations 
instinctives,  intellectuelles  et  morales  de  l'âme  hu- 
maine, mille  et  mille  fois  révélées,  manifestations 
toujours  identiques,  toujours  invariables  et  toujours 
prêtes  à  se  prêter  à  vérification  nouvelle,  si  je  puis 
dire  ainsi,  ne  les  impressionnent  pas  à  l'égal  de  la 
fracture  d'un  membre,  de  l'opacité  du  cristallin  ou 
de  l'engorgement  de  la  rate  ou  du  poumon.  A  leur 
avis,  cependant,  il  pourrait  bien  y  avoir  quelque 
chose  d'exact  et  d'intéressant  dans  tous  ces  faits, 
mais  néanmoins  ce  sont  toujours  de  ces  phénomènes 
qui  ne  frappent  pas  tout  d'abord  les  yeux  de  tout  le 
monde,  et  qui  ne  se  palpent  pas  des  deux  mains; 
ils  constituent  donc  un  travail  abstrait,  par  consé- 
quent un  travail  qui  ne  peut  entraîner  dans  l'esprit 
la  conviction  rapide  et  profonde  que  commande  im- 
périeusement aux  têtes  les  plus  bornées  la  per- 
ception saisissante  et  grossière  des  objets  matériels. 
Voilà  les  illusions  de  notre  vanité,  messieurs: 
l'homme  est  ainsi  fait,  il  n'a  de  considération  élevée 
que  pour  les  travaux,  tels  quels,  dont  il  fait  l'objet 
particulier  de  ses  occupations  ;  il  s'admire  dans  ses 
œuvres  les  plus  minimes,  et  à  fortiori  dans  ses  œu- 
vres de  quelque  importance.  Et  s'il  arrive  qu'il  soit 
appelé  à  donner  une  opinion  sur  des  travaux  étran- 


13fi  INSTr?!Cl    DE  DESTRUCTION. 

fjcrs  à  sa  direclion,  et  qui  domnndonl  pour  leur  oxé- 
culion  la  mise  on  jeu  de  facultés  supérieures  ou  do 
facullés  différentes  de  celles  dont  il  a  pour  lui-môme 
soigné  la  culture  et  perfectionné  les  activités,  il  pré- 
fère on  abaisser  le  mérite  plutôt  que  d'avouer  son 
ignorance,  et  de  se  récuser  en  toute  équité  et  toute 
dignité  pour  le  jugement  qu'on  lui  demande  ou 
qu'il  veut  de  lui-même  prononcer. 

Combien  de  fois  n'a-t-on  pas  vu  ,  par  un  pareil 
travers ,  tels  oi  tels  coryphées  placer  au-dessous 
d'eux  des  hommes  dont  ils  n'avaient  pu  mesurer  la 
puissance  et  la  portée,  et  qui,  dans  le  sentiment 
profond  et  vrai  de  leur  supériorité,  avaient  dédaigné 
de  se  mesurer  avec  eux  ! 

Je  disais  que  l'instinct  de  la  deslructivité  existe 
dans  la  tôle  humaine  ;  je  le  répète  encore  :  il  est,  et 
il  a  été  donné,  comme  toutes  les  autres  facultés  que 
nous  avons  jusqu'à  présent  examinées,  pour  la  con- 
servation de  l'espèce  et  de  l'individu.  Non  seulement 
c'est  lui  qui  donne  à  l'homme  la  force  voulue  pour 
tuer  sans  répugnance,  et  même  avec  plaisir,  les  ani- 
maux nécessaires  à  son  alimentation  ;  mais  c'est 
encore  lui  qui  prêle  son  assistance,  son  appui,  sa 
vigueur,  son  irascibilité  aux  autres  pouvoirs  de  son 
cerveau.  Ceux-ci  aspirent  certainement  par  eux- 
mêmes  à  se  manifester,  et  ils  trouvent,  d'ailleurs, 
dans  les  impressions  des  objets  extérieurs,  les  exci- 
tations qui  conviennent  à  l<Mir  mise  on  application  : 


INSTIiSCÏ  DE  DESTRUCTION.  137 

mais,  dans  une  foule  de  circonslances,  néanmoins, 
ils  manqueraient  de  réner[]ie  suffisante  pour  allein- 
die  le  but  qu'ils  se  proposent,  si  cd  instiiiel  ,  qui 
s'irrite  devant  les  difficulîés,  n'élait  là  pour  les 
relremper  et  les  auiiner  à  Taciion. 

Ainsi  donc,  la  chose  est  inconleslable,  je  vais  par- 
ler d'une  cliose  réelle.  La  destruclivilé  est  une  fa- 
culté inhérente  à  respèce  humaine,  et  l'homme  des 
temps  anciens,  comme  Thommc  des  temps  moder- 
nes, en  a  fait  large  emploi,  lorsqu'iUn'en  a  pas  fait 
un  cruel  et  fréquent  abus.  Ce  sont  des  faits  avérés  : 

A  toutes  les  époques,  dans  tous  les  lieux,  sous  tous 
les  drapeaux,  sous  toutes  les  formes  gouvernemen- 
tales connues  (républiques,  monarchies,  théocraties, 
oligarchies,  despotismes),  nous  nous  sommes  tous, 
et  à  qui  mieux  mieux,  respectivement  roulés  dans 
le  sang  les  uns  des  autres.  Nous  l'avons  fait,  comme 
je  le  faisais  entendre  tout  à  l'heure,  pourde  bonnes 
ou  de  mauvaises  causes  :  nous  l'avons  fait  pour  nous 
emparer  du  pouvoir  et  nous  y  maintenir  ;  nous  l'a- 
vons fait  par  passe-temps,  par  plaisir,  pour  nous 
amuser.  Dans  notre  infirmité  mentale ,  nous  l'avons 
fait  pour  plaire  à  Dieu,  à  qui  nous  avons  prêté  la 
portée  de  nos  vues  et  nos  passions  de  bas  aloi.  Je 
crois  même,  si  mes  souvenirs  sont  fidèles,  que,  par 
la  plus  basse  des  sensualités,  par  gourmandise,  nous 
avons  jeté  des  hommes  vivants  dans  des  viviers  pour 
engraisser  des  murènes  destinées  à  nous  engraisser 

11 


138  IJÎSTINCT  DE  DESTRUCTION 

nous-mêmes,  et  que,  dans  nos  grandes  fêtes  popu- 
laires, nous  avons  enduit  de  poix-résine  et  d'huile 
des  hommes  également  pleins  de  vie,  pour  nous 
servir  de  luminaires.  Que  dirai-je  de  ces  malheureux 
qui,  pour  occuper  les  loisirs  de  la  ville  éternelle, 
disputaient  leur  existence  à  la  fureur  des  panthères 
et  des  lions?  Dois-je  passer  sous  silence  ces  autres 
infortunés  qui,  au  nombre  de  vingt  mille  quelque- 
fois, descendaient  dans  les  cirques,  s'inclinaient  avec 
respect  devant  l'empereur  en  lui  disant  :  «  César, 
ceux  qui  vont  mourir  le  saluent  !  «puis,  tout  à  coup, 
à  un  signal  donné,  se  précipitaient  les  uns  sur  les 
autres  et  se  taillaient  vaillamment  en  m.orceaux, 
sans  qu'il  leur  vînt  dans  l'esprit  de  massacrer  les 
spectateurs  sauvages  qui  leur  donnaient  ces  ordres 
affreux?  C'est  le  moment  et  le  lieu  de  citer  ces  pa- 
triciens et  ces  grandes  dames  de  Rome  qui,  dans 
l'intérêt  de  leurs  vengeances  particulières,  recher- 
chaient les  poisons  les  plus  subtils,  et  qui,  pour  être 
bi<în  convaincus  de  leur  efficacité,  prenaient  le  soin 
attentif  de  les  essayer  sur  de  jeunes  garçons  et  déjeu- 
nes fillesqu'ils  faisaient  amener  devanteux,  et  dont  ils 
contemplaient  froidement  les  convulsions  et  la  mort. 
Il  faut  avouer  cependant,  pour  nous  rappro- 
cher des  temps  modernes,  en  faire  ressortir  les 
mœurs  un  peu  plus  douces,  ne  point  charger  le  ta- 
bleau et  rendre  toujours  hommage  à  la  vérité,  que 
quelquefois  nous  avons  témoigné  de  l'horreur  pour 


INSTINCT  DE  DESTRUCTION.  13tf 

le  sang,  et  que,  tout  simplement,  nous  avons  fait 
brûler  à  petit  feu  des  milliers  d'individus  qui  ne  de- 
mandaient qu'à  vivre  dans  la  foi  de  leurs  pères, 
quand,  je  ne  sais  par  quel  caprice  ou  quelle  préfé- 
rence, nous  ne  les  faisions  pas  périr  dans  d'autres 
supplices  non  moins  épouvantables  :  témoin  ces 
prisonniers,  hommes  et  femmes,  faits  dans  les  guer- 
res de  religion  de  la  Hollande  vers  la  tin  du  xvi*  siè- 
.  cle.  La  différence  des  sexes  n'établissait  pas  de  dif- 
férence entre  eux  ;  on  les  tuait  de  la  môme  manière  : 
on  remplissait  de  poudre  le  dernier  intestin  des  uns, 
et  chez  les  autres  les  appareils  profonds  de  la  généra- 
tion lui  servaient  de  réceptacle.  Ainsi  préparés  et 
bourrés,  on  les  voyait  soulevés  de  terre  à  la  première 
étincelle,  faire  explosion  et  se  fendre  en  morceaux. 
Pour  rester  fidèle  à  mes  bonnes  habitudes,  et 
par  conséquent  persévérer  à  rapporter  simple- 
ment les  choses  telles  qu'elles  se  sont  passées,  je 
dois  encore  faire  remarquer  que  dans  ces  temps-là, 
qui  ne  sont  pas  bien  loin  de  nous,  on  avait  de  part 
et  d'autre  des  attentions  particulières  pour  les  offi- 
ciers qui  ne  périssaient  pas  dans  la  bataille.  Leur 
grade  leur  donnait  titre  à  quelques  distinctions,  et 
dans  la  crainte  perpétuelle  oîi  l'on  était  d'offenser 
la  divinité  en  faisant  couler  leur  sang,  on  ne  trou- 
vait rien  de  mieux  à  faire,  pour  tout  concilier  et  les 
tuer  sans  pécher,  que  de  recourir  au  moyen  de  des- 
truction que  je  vais  vous  raconter. 


itiO  INSTINCT  DE  DESTRUCTION. 

On  étendait  sur  une  table  ces  malheureux  offi- 
ciers, et  lorsqu'ils  y  étaient  assujettis  de  manière 
à  ne  pouvoir  briser  leurs  liens  et  échapper  aux 
exécuteurs,  on  plaçait  sur  leur  ventre  un  bassin 
de  cuivre,  sous  lequel  on  introduisait  un  rat  affamé. 
Dans  l'impatience  où  l'on  était  de  voir  commencer 
le  supplice  et  l'opération,  on  chauffait  avec  des  char- 
bons ardents  la  surface  extérieure  du  bassin  pour 
exciter  le  rat  à  mordre  le  venlre  de  la  victime  et  à  y 
chercher  un  refuge.  Comme  on  le  pense  bien,  il  ne 
lardait  pas  à  pénétrer  dans  les  entrailles  ;  on  cessait 
alors  l'action  du  l'eu.  Le  domicile  du  rat  se  trouvait 
établi,  et  pendant  quelques  jours  on  pouvait  consi- 
dérer à  loisir  les  souffrances  inénarrables  et  le  dé- 
périssement graduel  de  ces  nobles  soldats  qui,  dans 
la  simplicité  de  leur  esprit,  le  désintéressement 
de  leur  caractère  et  l'amour  de  leur  pays,  n'avaient 
pu  jusqu'au  dernier  instant  s'imaginer  qu'ils  ne 
trouveraient  pas  chez  leurs  ennemis  victorieux  et 
chrétiens  quelque  chose  de  l'homme  et  quelque 
chose  du  chrétien. 

D'ailleurs,  la  manière  de  faire,  \emodus  faciend{,\e 
genre  d'extermination,  à  quelques  différences  près, 
ne  changé  rien  au  fond  des  choses  et  ne  rend  pas 
moins  patente  et  pas  moins  abominable  chez  nous 
tous  le  désordre  ou  l'abus  de  la  destructivité. 

Ainsi,  j'ai  lu  dans  quelques  livres  que  l'homme 
ne   s'était  pas  fait  défaut,  non  plus ,   d'écorcher 


I.N.SrJNCI'  DE  DESTRUCTIOiS.  l/|l 

l'iiominc  loul  vif;  que,  dans  d'aulres  circoiislaiices, 
il  l'avait  mis  enlio  deux  planches  pour  le  scier  à 
plaisir  et  avec  moins  de  dilTicullé.  Je  ne  dis  rien  de 
l'amputation  du  nez  et  des  oreilles,  pratiquée  chez 
un  certain  nombre  dindividus,  ni  de  l'arrachement 
des  paupières,  des  yeux,  des  dents  et  des  onoles  , 
opéré  sur  quelques  autres  :  ces  supplices-là  ne  fai- 
saient pas  mourir  ;  ils  ne  détruisaient  pas  complète- 
ment le  sujet. 

La  sainte  inquisition  refrénait  aussi  l'activité  de 
son  instinct  destructeur  ;  elle  prenait  quelques  me- 
sures de  conservation  en  faveur  de  ses  frères  en  Dieu; 
elle  cherchait  et  trouvait  des  médecins  qui  suivaient 
les  effets  de  la  torture  et  qui  en  suspendaient  les 
horribles  cruautés,  quand  ils  s'apercevaient  que  la 
\iclime  allait  échapper,  par  la  mort,  à  la  ra^je  de 
ses  bourreaux  orthodoxes. 

Les  infortunés  dans  la  bouche  et  les  oreilles  des- 
quels on  a  coulé  du  plomb  fondu,  ou  qui  ont  été 
suspendus  vivants  par  les  épaules  à  des  crochets  de 
fer,  comme  le  sont  des  quartiers  de  mouton  à  l'élal 
d'un  boucher,  et  <pii  sont  morts  de  faim,  de  soif,  de 
lièvre  et  de  marasme  dans  celte  affreuse  position,  ne 
se  comptent  pas,  par  respect  pour  l'humanité.  L'es- 
prit le  plus  inventif  se  perd  vraiment  dans  ces  aber- 
rations du  roi  de  l'univers,  et  comme  il  me  serait 
facile  de  remplir  je  ne  sais  combien  de  volumes  du 
récit  d'atrocités  équivalentes  ou  analogues,  je  passe 


442  INSTINCT  DE  DESTRUCTION. 

outre,  ne  voulant  pas  profiter  de  mes  tristes  avan- 
tages et  rester  plus  longtemps  avec  mes  lecteurs 
dans  ces  abîmes  de  la  perversion  instinctive ,  intel- 
lectuelle et  morale  de  l'humanité. 

Je  dois  seulement  faire  remarquer  qu'il  n'y  a  pres- 
que pas  de  facultés  dans  la  tête  humaine  qui  n'aient 
appelé  la  destruction  à  leur  aide  pour  se  donner  sa- 
tisfaction et  accomplir  leurs  desseins  :  nous  avons 
tué  des  foules  d'hommes  pour  le  triomphe  ou  le  sou- 
lagement de  notre  orgueil ,  pour  nous  disputer  des 
femmes,  pour  venger  nos  vanités  blessées  ou  pour 
apaiser  notre  soif  insatiable  de  l'or.  Les  annales 
historiques  de  tous  les  peuples  en  font  foi.  Dans  la 
personne  de  quelques  chefs  de  gouvernement,  les 
sentiments  les  plus  beaux  de  l'âme  humaine  ont  eu 
eux-mêmes  besoin  de  recourir  à  la  destruction  pour 
établir  leurs  droits  de  suprématie,  protéger  l'ordre 
social  et  vaincre  l'anarchie.  C'est  encore  là  de  l'his- 
toire, et  celte  page  est  assez  belle  et  assez  rare  pour 
la  mettre  en  relief  et  la  faire  servir,  s'il  est  possible, 
au  rachat  de  nos  indignités.  Il  n'est  pas  jusqu'à  nos 
facultés  intellectuelles,  ordinairement  si  peu  pas- 
sionnées, si  dégagées  d'intérêts  matériels,  au  dire 
absurde  des  plus  grands  docteurs,  qui  n'aient  elles- 
mêmes  mis  la  mort  à  contribution  ;  et,  en  effet,  nous 
avons  eu  recours  à  ses  grâces  pour  imposer  nos  idées 
creuses  et  régner  en  nos  sorbonnes. 

Pour  résumer  tout  ce  qui  est  d'observation  posi- 


IiNSHNCT  DE  DESTRUCTION.  143 

live  et  générale,  avec  nos  sciences  si  avancées,  nos 
morales  si  affectueuses  et  si  tendres  ,  nos  religions 
si  pures  et  si  douces,  non  seulement  nous  avons  tué 
et  nous  nous  sommes  fait  tuer  pour  des  choses  qui 
n'en  valaient  pas  la  peine,  ce  qui  semble  bien  indi- 
quer chez  nous  tous  quelques  faibles  dispositions  à 
la  chose  ;  mais  encore  nous  avons  épuisé,  vis-à-vis 
les  uns  des  autres,  dans  maintes  et  maintes  occa- 
sions, les  raffinements  les  plus  inimaginables  de  la 
barbarie,  probablement  comme  si  c'eût  élé  le  seul 
moyen  qui  put  être  en  rapport  avec  la  violence  de 
nos  incitations,  et  qui  pût  seul  en  apaiser  les  mou- 
vements frénétiques. 

Et  ce  qu'il  y  a  d'inconcevable  pour  nous  dans  tout 
cela ,  ce  qui  dénote  la  subversion  totale  de  la  tête 
humaine  ou  sa  profonde  hypocrisie,  c'est  que  dans 
une  foule  de  circonstances ,  comme  je  l'ai  fait  en- 
tendre au  commencement  de  ce  chapitre,  l'horreur 
que  nous  avons  professée  avec  ostentation  pour  le 
sang  nous  a  fait  commettre  des  horreurs  qui  man- 
quent de  nom  dans  la  langue  des  nations.  Jamais  on 
n'a  porté  plus  loin  le  mépris  de  l'humanité.  Quels 
exécrables  sophismes  !  quelles  abominables  distinc- 
tions !  quelles  amères  dérisions  ! 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  les  caractères 
propres  de  l'humanité  se  sont  effacés  dans  ces  extra- 
vagances et  ces  délires;  la  raison,  la  bienveillance, 
la  justice,  l'estime  de  nous-mêmes  et  de  nos  sem- 


l/îi  INSlINCr  1)K  DESTRUCTIONS. 

blables,  lu  vénération,  tout  ce  qui  pouvait  nous  sau- 
ver de  ces  horreurs  s'est  abîmé  dans  la  béte  et  nous 
a  perdus.  Somme  toute,  nous  ne  savions  plus  ce  que 
nous  faisions  :  la  bôle,  dans  toute  la  hideuse  accep- 
tion du  mot,  la  bète  atroce,  la  bête  fauve,  a  dominé 
notre  nature  supérieure,  lorsque  notre  nature  supé- 
rieure elle-même,  pervertie  ou  égarée,  ne  l'a  pas 
contrainte  à  servir  ses  dérèglements  inouïs. 

Ainsi  donc,  ladestructivité,bienou  mal  employée, 
apparaît  dans  la  vie  de  l'humanité  :  partout  la  vue, 
l'odeur  et  le  goût  du  sang  ;  partout  nous  entendons 
le  cri  lamentable  ou  héroïque  d'hommes  violemment 
arrachés  à  l'existence;  partout  des  échafauds,  des  bû- 
chers ,  des  champs  de  bataille  ,  des  empoisonne- 
ments, des  assassinats,  des  empalements,  des  boîtes 
aux  oubliettes  ;  partout  des  moyens  d'attaque  et  de 
défense  pour  ou  contre  la  destruction,  des  canons, 
des  poudrières,  des  arsenaux  magnifiques ,  des  for- 
tifications bien  établies  ;  partout  des  mesures  de 
destruction  vigoureusement  prises  dans  l'intérêt 
du  crime  comme  dans  celui  de  la  verlu  ,  cl,  par 
conséquent,  partout  la  nécessité  d'éclairer  l'espèce 
humaine  sur  les  applications  d'une  des  virtualités 
les  plus  dangereuses  ou  les  plus  utiles  de  sa  con- 
stitution cérébrale. 

Voilà  du  concret,  messieurs,  voilà  du  positif, 
voilà  qui  n'est  pas  trop  abstrait,  voilà,  dans  les  justes 
prétentions  que  j'ai  toujours  affichées,  ce  qui  est  à  la 


i.NsrLMrr  J)!-;  destkuction,  izi5 

portée  de  tous  les  esprits ,  ce  qui  ne  peut  faire  le 
moindre  doute  ni  soulever  la  moindre  contradiction, 
et  voilà  ce  qui  m'enhardit  à  me  mettre  en  frais  et  à 
traiter,  devant  mes  illustres  confrères,  de  l'instinct 
destructeur,  comme  s'il  ne  s'agissait  pas  d'une  faculté 
trouvée  sous  la  fourrure  un  peu  chaude  de  mon 
bonnet  doctoral. 

Il  faut  avouer,  messieurs,  (jue  j'ai  bien  de  la  peine 
à  mériter  ostensiblement  l'honneur  de  m'asscoir  à 
vos  nobles  côtés  :  tantôt  on  me  signale  avec  affecta- 
lion  dans  la  presse  médicale  comme  un  homme  plein 
d'esprit  et  d'imagination,  ce  qui  pourrait  bien  signi- 
fier que  je  n'ai  pas  le  sens  commun,  si  je  connais 
bien  la  valeur  et  la  portée  de  certains  mots;  et 
tantôt  on  me  dit  que  mes  compositions  sont  abs- 
traites, ce  qui  veut  dire  en  d'autres  termes,  car  il 
faut  que  je  traduise  encore  ici  les  honnêtes  senti- 
ments de  mes  frères  d'armes,  qu'elles  sont  tant  soit 
peu  métaphysiques,  embrouillées,  difficiles  à  com- 
prendre ol  partant  presque  indifférentes,  inutiles  ou 
clrangèr<}s  au  •^raïul  mouvement  intellectuel  dt;  mon 
époque  Partie  intéressée  comme  je  le  suis  dans  le 
débat,  mon  opinion  peut  paraître  suspecte;  mais  je 
m'estime  assez  et  j'estime  assez  mes  sembhibles  pour 
ne  point  ratifier  par  mon  silence  ces  interprétations 
d'une  bienveillance  plus  que  douteuse.  Certes,  mon 
ouvrage  n'est  point  d'un  homme  supérieur,  mais  il 
est  le  fruit  d'un  esprit  net,  rigoureux,  analytique; 


U6  l^JSTJNCT  DE  DKSTRUCTIOIN, 

il  est  l'œuvre  d'un  cœur  droit,  et  sa  profondeur 
abstraite,  si  tant  est  qu'elle  existe,  disparaît  sous 
l'évidence  des  faits ,  le  bonheur  de  l'expression  et  la 
clarté  de  la  pensée. 

En  présence  des  faits  universels  que  je  vous  ai 
rapportés,  messieurs,  en  présence  de  ces  millions  et 
millions  d'hommes  qui,  sur  toute  la  surface  du 
({lobe  et  par  tant  de  raisons  diverses,  sont  lombes 
sous  les  coups  de  la  destruction  et  y  tombent  encore 
tous  les  jours  ,  une  dernière  et  solennelle  question 
se  présente  tout  naturellement  à  l'esprit;  je  ne 
sache  pas  qu'elle  ait  été  posée  devant  l'humanité 
sous  le  large  point  de  vue  que  je  viens  d'ouvrir  à 
mes  lecteurs. 

Quelle  est  la  destination  de  ce  penchant?  A-t-il 
pour  but  seulement  de  porter  l'homme  à  détruire  les 
animaux  nécessaires  à  son  alimentation ,  et  à  faire 
disparaître  les  causes  de  destruction  auxquelles  il 
est  journellement  exposé  dans  le  milieu  qu'il  habite, 
ou  bien  son  action  doit-elle  aller  plus  loin?  Peut-elle 
s'étendre  sans  crime  jusqu'à  la  destruction  de  ses 
semblables?  L'homme  a  l-il  le  droit  d'armer  l'homme 
contre  l'homme?  A-t-il  le  droit  de  conduire  au  com- 
bat, à  la  bataille,  à  l'extermination,  des  milliers  d'in- 
dividus les  uns  contre  les  autres?  Peut-il  avoir  quel- 
(juefois  des  motifs  suffisants,  c'est-à-dire  des  motifs 
approuvés  par  l'intelligence  et  les  sentiments  mo- 
raux pour  faire  couler  à  grands  flots  le  sang  humain? 


INSTINCT  T1E  DESTRUCTION.  ilil 

L'homme  est-il,  dans  ces  circonstances  comme  dans 
tant  d'autres,  rinslrument  delà  Providence.  Le 
maître  universel  des  mondes,  le  Dieu  que  nous  ado- 
rons, est-il  donc  encore  aujourd'hui  comme  autrefois 
le  Dieu  jaloux,  le  Dieu  vengeur  et  exterminateur,  et 
sommes-nous  dans  l'ordre  et  le  bien  lorsque ,  pour 
animer  nos  soldats  à  la  défaite  et  à  la  ruine  des 
êtres  humains  qui  nous  font  obstacle ,  nous  l'invo- 
quons comme  le  Dieu  des  armées,  et  que  nous  faisons 
bénir  nos  drapeaux  par  les  ministres  de  ses  autels? 

La  question  est  bien  posée,  ce  me  semble;  il  n'y  a 
pas  d'ambiguïté  dans  les  termes  :  j'espère  y  répondre 
à  la  satisfaction  de  mes  lecteurs. 

Il  est  temps,  en  effet,  que  l'homme  apprenne  à  se 
servir  de  ses  facultés-,  il  faut  qu'il  sache  sur  qui, 
sur  quoi  et  à  quels  degrés  il  doit  en  déverser  les 
puissantes  activités  dans  le  monde  extérieur. 


INSTINCT  DE  DESTIU  CTJON, 

INSTINCT  GARNASSIEIl,  SENS  DU  MEURTRE, 
DESTRUGTIVITÉ. 


La  morl  violente,  ou  vous  l'a  dit,  est  une 
institution  de  la  nature,  et  je  ne  sais  d'où  vient 
l'étonnement  que  vous  manifestez  à  la  simple 
promulgation  de  cette  loi,  lorsque  vous  en  avez 
tant  de  fois  et  de  tant  de  façons  diverses  dépassé 
la  mesure  et  l'application.  Non,  ce  n'est  point  un 
paradoxe,  la  morl  violente  est  une  de  mes  insti- 
tutions, et  j'ai  voulu  qu'il  en  fut  ainsi  pour  assu- 
rer la  nourriture  et  l'existence  organique  de  tous 
les  êtres  de  ma  création.  J'ai  fait  plus  :  j'ai  voulu 
que,  dans  cette  même  faculté,  vous  trouvassiez 
arme  et  secours  contre  le  monde  extérieur;  elle 
vous  était  nécessaire  pour  y  assurer  votre  exis- 
tence et  votre  empire  :  il  fallait  détruire  pour  ne 
pas  être  détruit.  Apprenez  donc  encore,  à  ce 
point  de  vue,  à  apprécier  l'excellence  de  mes 
dons  ;  et,  sur  cette  terre  dont  je  vous  ai  faits  les 
administrateurs  et  les  gérants,  détruisez  tout  ce 
qui  peut  mettre  obstacle  à  la  liberté  de  vos  mou- 
vements et  à  votre  domination  légitime,  disputez- 


INSTINCT  DE  OESTRUCTIOX.  lZi9 

lui  sa  puissance,  transformez-la  sous  vos  pou- 
voirs supérieurs,  et  qu'en  un  mot  tout  porte  sur 
elle  l'empreinte  de  votre  passage  ici-bas. 

Quant  à  la  première  et  à  la  plus  indispen- 
sable nécessité  d'application  de  cet  instinct,  ne 
dirait-on  pas  que  vos  sens  sont  restés  constam- 
ment fermés  aux  impressions  des  faits  les  plus 
vulgaires  et  les  plus  matériels  de  la  nature? 
Ouvrez  enfin  ces  portes  de  votre  entendement, 
et  partout  vous  ne  constaterez  que  des  scènes 
de  carnage  et  de  destruction;  partout,  à  la  sur- 
face de  la  terre,  dans  les  plaines  de  l'air,  dans  les 
fleuves,  dans  les  mers,  dans  les  entrailles  du 
globe,  vous  n'apercevrez  que  des  sacrifices  d'êtres 
vivants  faits  chaque  jour  et  à  chaque  instant, 
par  millions  et  millions,  à  d'autres  êtres  vivants. 

Je  vous  le  répète,  c'est  ainsi  que  j'ai  ordonné 
les  choses  de  votre  monde;  et,  pour  atteindre  ce 
but  de  destruction  dont  j'ai  fait  la  source  inépui- 
sable de  la  vie,  j'ai,  comme  dans  le  reste  de  mes 
œuvres,  tout  profondément  et  tout  largement 
institué. 

Chez  les  grands  carnassiers,  chez  tous  ces 
animaux  qui  se  nourrissent  exclusivement  de 
chair  et  de  sang,  vous  pouvez  plus  particulière- 
ment admirer  le   luxe  et  la  richesse  que  j'ai 


150  INSTINCT  DE  DESTRUCTION. 

déployés  dans  la  fabrication  de  mes  instruments 
de  mort;  là^plus  que  partout  ailleurs,  j'ai  montré 
la  puissance  et  l'étendue  de  mes  ressources,  en 
même  temps  que  la  simplicité  de  mes  appareils. 
Voyez  comme  tout  se  tient  dans  leur  organisa- 
tion, comme  tout  conspire  au  but  que  j'ai  voulu 
leur  faire  atteindre.  Indépendamment  de  l'impa- 
tience et  de  l'énergie  de  l'instinct  destructeur 
qui  les  porte  à  l'action ,  considérez  la  forme 
élancée  de  leur  corps,  remarquez  la  souplesse  et 
la  force  de  leurs  muscles ,  regardez  leurs  armes 
terribles,  leur  gueule,  leurs  dents  et  leurs 
griffes;  écoutez  ces  rugissements  et  ces  cris  qui 
glacent  déjà  d'effroi  la  victime;  suivez-les  lors- 
qu'ils se  précipitent  sur  elle  et  qu'ils  la  dévorent, 
et  dites-moi  s'il  est  possible,  pour  multiplier  en 
un  clin  d'oeil  la  mort  autour  d'eux,  d'ajouter 
quelque  chose  à  la  puissance  de  destruction  que 
je  leur  ai  donnée. 

Et  dans  cet  ordre  de  faits,  pour  continuer  à 
ne  mettre  en  relief,  devant  vous,  que  les  princi- 
pales figures  de  ma  création,  vous  n'avez  donc 
étudié  non  plus  ni  l'organisation,  ni  les  habi- 
tudes, ni  les  mœurs  des  grands  oiseaux  de  proie? 
Quelle  perfection,  cependant,  dans  les  armes 
meurtrières  que  j'ai  également  fabriquées  pour 


INSTINCT  DE  DESTRUCTION.  151 

eux  tous!  Leur  instinct  carnassier,  la  subtilité 
de  leur  odorat,  la  portée  immense  de  leur  vue, 
l'énorme  envergure  de  leurs  ailes,  l'obliquité  et 
la  rapidité  de  leur  vol,  la  vigueur  de  leurs  serres, 
la  forme  recourbée  et  tranchante  de  leur  bec , 
j'ai  tout  ordonné  chez  ces  dominateurs  habitants 
de  l'air  pour  l'accomplissement  de  ma  loi  de 
destruction;  tout  est  disposé  chez  eux  pour  qu'ils 
donnent  une  mort  de  surprise,  une  mort  prompte 
et  sans  agonie,  rs'oubliez  pas  ce  fait  important, 
créatures  on  ne  peut  plus  sensibles,  car  avant 
de  tuer  vos  semblables,  vous  vous  êtes  bien 
souvent  fatigué  l'esprit  à  trouver  des  moyens 
de  destruction  qui  prolongeassent  leurs  tour- 
ments et  qui  vous  missent  à  même  de  les  voir 
plusieurs  fois  horriblement  et  lentement  mourir. 
Dans  les  lacs  et  les  tleuves,  et  dans  toute 
l'étendue  des  mers,  comment  n'avez-vous  donc 
pas  été  frappés  également  de  l'extermination 
prodigieuse  et  perpétuelle  des  êtres  innombrables 
qui  se  meuvent  dans  ces  immensités?  Comment 
n'avez-vous  point  été  étonnés  de  l'art  inouï  avec 
lequel,  pour  le  milieu  qu'ils  habitent,  j'ai  varié  la 
structure  et  la  forme  de  leurs  instruments  des- 
tructeurs? Mangez  et  soyez  mangés!  Telle  est 
la  loi  générale  de  leur  existence;  et  cette  loi  qui 


152  INSTINCT  DE  DESTRUCTION. 

VOUS  explique  rintensilé  de  leurs  fonctions  géné- 
ralives  est  tout  à  l'avantage  de  ceux  qui  échap- 
pent à  cette  énorme  consommation  journalière  : 
la  vie  des  uns  est  dans  la  mort  des  autres.  ïétes 
aussi  faibles  qu'orgueilleuses,  pouvez-vous  nier 
plus  longtemps  ces  destructions  incessantes?  Ne 
sont-ce  pas  des  faits  incontestables;  et  vous 
entendrai-je  encore  crier  au  paradoxe? 

Pour  dissiper  votre  aveuglement  et  reconnaître 
ma  loi,  ne  vous  suffisait-il  pas  d'ailleurs  de  jeter 
les  yeux  sur  vous-mêmes?  Votre  organisation  ne 
tient-elle  pas  tout  à  la  fois  de  celle  des  carni- 
Aoic^s  et  des  herbivores?  Par  ce  fait  même,  vos 
appétences  pour  les  substances  du  régne  animal 
et  du  règne  végétal  ne  sont-elles  pas  également 
])rononcées,  et  la  digestion  des  unes  et  des  autres 
ne  vous  est-elle  pas  également  facile  et  également 
nécessaire?  Pour  subvenir  à  ces  exigences  de  votre 
alimentation  j  la  force  destructive  yous  a-t-elle 
aussi  jamais  fait  défaut?  Ne  pourrais-je  pas  au 
contraire  vous  accuser  d'en  avoir  fait  bien  sou- 
vent l'abus  le  plus  condamnable?  L'eau,  l'air,  la 
terre  et  le  feu  ont  à  peine  suffi,  sous  ce  rapport,  à 
votre  activité  meurtrière.  Où  sont  les  êtres  qui, 
pour  leur  simple  nourriture,  aient  exercé  plus  de 
ravages  autour  d'eux?  Quels  sont  les  points  du 


INSTINCT  DE  DESTRUCTION.  153 

globe  que  vous  n'ayez  explorés  dans  ce  but?  Ne 
dirait-on  pas  que  je  vous  ai  donné  le  monde  en 
pâture? 

Même  chez  les  ruminants,  chez  tous  ces  ani- 
maux que  vous  considérez  dans  vos  pastorales 
comme  les  êtres  les  plus  innocents  de  la  nature, 
la  force  destructive  se  déploie  sur  une  immense 
échelle.  Dans  ces  prairies  où  vous  les  voyez  paître 
avec  tant  de  bonheur  et  de  tranquillité,  vous 
vous  imaginez  qu'ils  n'opèrent  de  destruction  sur 
aucune  espèce  vivante ,  et  lorsque  ensuite ,  sur 
un  point  quelconque  de  la  localité,  ils  vont  étan- 
cher  leur  soif,  vous  croyez  aussi  qu'ils  n'intro- 
duisent dans  leur  estomac  que  l'eau  limpide  des 
fontaines  ou  des  ruisseaux  qui  murmurent  dans 
la  vallée... Romanciers  insipides!  Dans  les  herbes 
de  la  prairie,  et  sur  les  feuilles  des  arbres,  et 
dans  les  eaux  stagnantes  ou  rapides,  se  trouvent 
des  myriades  d'animalcules  auxquels  ces  rumi- 
nants voraces  ne  font  nulle  attention,  et  dont  je 
suis  seul  à  constater  la  destruction  lorsqu'ils  les 
broient  sous  leurs  dents  ou  qu'ils  les  avalent 
d'un  seul  trait. 

Abaissez  donc  encore  ici  votre  orgueil  devant 
ma  sagesse!  Je  vous  le  dis,  en  vérilé,  pour  la 
conservation  des  espèces  comme  ])(>ur  celle  des 

12 


154  INSTINCT  DE  DESTRUCTIOIN. 

individus,  la  mort  violente  est  une  de  mes  insti- 
tutions, et  j'en  ai  fait  la  source  inépuisable  de 
la  vie. 

Hommes  de  peu  de  réilexion,  vous  portez  sur 
toute  ma  création  une  main  destructive;  vous 
détruisez  à  tout  moment,  vous  détruisez  sans 
cesse  ;  ce  n'est  même  que  par  la  destruction  que 
vous  avez  pu  changer  et  embellir  la  surface  du 
globe  que  vous  habitez ,  et  vous  semblez  douter 
que  la  destructivité  soit  inhérente  à  votre  consti- 
tution! Partout  cependant  vous  faites  violence 
à  la  nature.  Quelle  est  votre  œuvre  lorsque  vous 
abattez  des  forets,  lorsque  vous  desséchez  et 
faites  disparaître  des  marais  immenses,  lorsque 
vous  brûlez  de  vastes  plateaux  de  landes  impro- 
ductives? Votre  œuvre  est  une  œuvre  de  des- 
truction, et  vous  ne  la  faites  que  pour  vivre;  et 
il  ne  fallait  rien  moins  que  la  virtualité  puissante 
dont  je  vous  ai  gratifiés  pour  que  vous  ayez  pu 
arriver  à  vos  fins.  Sans  la  destructivité,  vous 
n'auriez  jamais  pu  disputer  la  terre  à  tout  ce 
qui  menace  de*  l'envahir;  vous  n'auriez  jamais 
pu  la  livrer  à  l'agriculture,  la  débarrasser  de  ses 
herbes  parasites,  la  couvrir  de  vos  céréales, 
de  vos  arbres  fruitiers,  de  vos  plantes  pota- 
gères, et  la  mettre  en  état  de  compléter  votre 


INSTIACT  DE  DESTRUCTION.  155 

alimentalion  cl  d'en  augmenter  les  ressources. 

Voyez  où  conduit  l'ignorance  !  Tout  à  l'heure 
vous  vous  révoltiez  presque  à  l'idée  d'admettre 
un  instinct  de  destruction  au  nombre  de  vos 
facultés  fondamentales  ;  et  voilà  que  par  les  faits 
dont  je  viens  de  frapper  vos  esprits,  je  vous 
amène,  à  l'occasion  du  rôle  et  de  l'exercice  de 
cette  faculté  même,  à  me  bénir  dans  chacun  de 
mes  dons,  et  à  m'admirer  dans  l'ensemble  de  ma 
création  ! 

Qu'eùt-ce  été,  si  vous  vous  fussiez  appliqués 
davantage  à  vous  connaître  vous-mêmes?  Les 
secrets  de  ma  puissance  vous  auraient  moins 
souvent  échappé,  et  jusque  dans  leurs  manifes- 
tations les  plus  délicates  et  les  plus  profondes, 
vous  auriez  saisi  le  mouvement  et  l'influence  de 
toutes  les  forces  radicales  de  votre  constitution. 
C'est  ainsi  que,  dans  l'expression  énergique  de 
votre  caractère  comme  dans  la  tournure  incisive 
et  caustique  de  votre  esprit,  vous  eussiez  remar- 
qué bien  des  fois  que  j'employais  moralement  la 
destructivité  à  la  défense  de  vos  plus  précieux 
intérêts. 

Mais  si  j'ai  voulu  que,  pour  fournir  aux  frais 
de  votre  alimentation,  vous  portassiez  sans  scru- 
pule et  même  avec  un  certain  attrait  le  fer  et  le 


156  INSTINCT  DK  DKSTP.rCTFO.X. 

t'en  de  la  destruction  sur  presqne  toute  la  nature; 
si  j'ai  voulu  que,  pour  votre  propre  défense, 
l'énergie  violente  de  la  destructivité  se  reflétât 
dans  vos  traits  el  vos  gestes,  et  intimidât  vos 
ennemis,  et  vous  portât  même  à  les  sacrifier 
quand  ils  veulent  attenter  à  vos  jours,  et  si,  in- 
dépendamment encore  de  ces  deux  buts  légi- 
times d'action,  j'ai  voulu,  par  la  puissance 
de  cette  faculté,  vous  soumettre  les  forces  de 
la  nature  extérieure  et  vous  étal)lir  maîtres 
absolus  sur  la  terre,  comment  avez-vous  pu 
vous  imaginer  que,  pour  la  satisfaction  de  vos 
plus  misérables  passions,  comme  aussi  pour 
ol)éir  à  l'entraînement  irrélléclii  de  vos  meil- 
leurs sentiments,  vous  aviez  droit  non  seule- 
ment de  vie  et  de  mort  sur  vos  semblables,  mais 
encore  que  vous  pouviez  les  faire  mourir  en 
détail  et  vous  extasier  dans  leur  lente  agonie? 
Comment  toute  votre  nature  d'homme  ne  s'est- 
elle  pas  soulevée  devant  tant  de  douleurs  et  de 
larmes?  Comment  surtout,  dans  quelques  cir- 
constances où  il  ne  s'agissait  que  de  questions 
futiles,  et  où  ma  cause,  mise  enjeu,  n'était  qu'un 
prétexte  d'action,  comment  avez-vous  eu  l'au- 
dace, comment  avez-vous  conçu  la  monstrueuse 
idée  de  déclarer  el  de  publier  partout  que  vos 


INSriNCr   |)K  DKSriUiCTION.  157 

niéfinls,  (luc  les  aljoniinalioiis  atroces  dont  vous 
vous  rendiez  coupables  étaient  et  devaient  être 
commises  à  la  plus  grande  gloire  de  mon  nom? 

Barbares!  si  le  fanatisme  et  la  superstition  ne 
vous  ont  pas  mis  la  torche  et  le  poignard  à  la 
main;  et  si,  par  suite  de  ces  surexcitations  mo- 
rales, vous  n'êtes  pas  devenus  innocemment  ho- 
micides, voyez  à  quelle  hypocrisie  et  à  quelle 
inhumanité  conduit  l'intelligence  asservie  par 
l'orgueil  et  la  soif  du  pouvoir  et  des  honneurs! 
Vous  ne  pouvez  pas  vous  le  dissimuler  :  ici 
l'instinct  destructeur  est  en  pleine  déviation;  il 
agit  en  dehors  de  ses  applications  droites,  hon- 
nêtes, légitimes;  il  ne  protège  plus  l'humanité, 
il  l'opprime  et  la  dévore.  Aberration,  aliénation, 
crime,  infamie  :  tous  ces  mots  se  présentent 
presque  indifféremment  à  l'esprit  pour  en  stig- 
matiser les  horreurs. 

Ecoutez  bien  cette  révélation  dernière;  je  ne 
l'ai  point  faite  à  vos  aïeux,  mais  Je  ne  veux  pas 
aujourd'hui  qu'un  seul  enseignement  vous  manque 
sur  la  destination  et  l'emploi  de  vos  différentes 
facultés. 

Ne  tenant  aucun  compte  des  faits  qui  se 
sont  accomplis,  ou  ne  sachant  en  rien  les  inter- 
préter, vous  demandez  si  l'homme  a  droit  sur  la 


158  INSTINCT  DK  DESTRUCTION. 

vie  de  l'homme;  si,  quand  il  tient  dans  ses  mains 
le  pouvoir,  il  a  autorité  morale  pour  mettre  la 
nation  qu'il  gouverne  sur  le  pied  de  guerre,  et 
l'enlrainer  en  masse  à  la  destruction  en  masse  de 
ses  semblables?  Vous  demandez  si  mes  attributs 
sont  toujours  les  mêmes  ;  si,  malgré  les  progrès 
que  vous  avez  faits  et  l'adoucissement  qui  s'est 
opéré  dans  vos  mœurs,  je  suis  et  dois  être  tou- 
jours le  Dieu  exterminateur  et  vengeur,  le  Dieu 
jaloux,  le  Dieu  des  armées;  et  par  conséquent 
vous  demandez  si,  à  ce  dernier  titre  surtout,  je 
réponds  aux  prières  de  vos  prêtres,  si  je  bénis 
les  étendards  des  guerriers,  et  si  je  consacre,  en 
un  mot,  les  mouvements  terribles  de  la  destruc- 
tivité  sur  l'homme? 

Non,  mes  attributs  ne  sont  pas  changés,  et 
mes  commandements  sont  aussi  invariables  que 
ma  nature. 

Je  vous  l'ai  déjà  dit  :  Vous  ne  tuerez  point 
votre  frère.  Cette  défense  est  expresse;  elle  est 
de  tous  les  temps,  de  tous  les  lieux,  et  j'ai  mar- 
qué du  sceau  de  ma  réprobation  celui  qui  le 
premier  osa  l'enfreindre  devant  moi.  L'homme 
n'a  donc  pas  droit  sur  la  vie  de  l'homme,  et  qui- 
conque se  sert  de  l'épée  périra  par  l'épée.  La 
réaction  est  fatale  ;  elle  est  nécessaire,  elle  lient 


INSTINCT  DE  DESTRUOTIOrs,  159 

au  soulèvement  de  la  conscience  humaine,  elle 
est  une  punition  ;  elle  est  en  définitive  l'accom- 
plissement de  ma  justice  :  j'ai  donne  à  l'homme 
l'amour  de  la  vie,  et  tout  son  être  s'insurge 
contre    l'anéantissement    de   sa    personnalité. 

I^Iais  si  rhommc  n'a  pas  droit  sur  la  vie  de 
l'homme,  l'homme,  dans  toute  l'acception  du  mot 
hotnme ,  l'homme  a  droit  sur  la  vie  de  l'homme 
animal;  et  c'est  sous  l'inspiration  des  sentiments 
les  plus  élevés,  et  sous  le  contrôle  sévère  de  l'in- 
telligence la  mieux  ordonnée  que,  depuis  Moïse 
jusqu'à  l'époque  actuelle,  tous  les  novateurs,  tous 
les  réformateurs,  sous  peine  d'être  détruits ^  ont 
été  destructeurs.  Aucune  idée  grande ,  sainte  et 
désintéressée  n'a  pu  descendre  du  ciel,  s'in- 
carner dans  la  tête  humaine  et  s'implanter 
dans  l'espèce  sans  exiger  ces  sacrifices  dou- 
loureux. 

Tous  les  grands  principes  qui  ont  fait  avancer 
l'humanité,  toutes  les  grandes  révélations  qui 
l'ont  transformée,  ont  fait  couler  du  sang.  Dans 
mes  vues,  dont  vous  ne  sondez  pas  toujours  les 
profondeurs,  j'ai  quelquefois  laissé  sacrifier 
l'homme  juste  et  généreux;  et  son  sang,  que  j'ai 
fait  retomber  sur  la  tête  des  oppresseurs,  vous  a 
servi  plus  que  vous  ne  pensez.  Mais  néanmoins 


160  i.Nsri^cr  DE  1)K.siiuil;ii().n. 

je  n'ai  pas  toujours  voulu  que  les  révélaleurs  et 
propagateurs  de  mes  lois,  que  les  bienfaiteurs 
(les  nations,  que  les  hommes  vraiment  hommes 
tombassent  sous  les  coups  des  barbares.  Sou- 
vent j'ai  disputé,  j'ai  arraché  l'homme  à  la  bête, 
et  j'ai  lait  impitoyablement  porter  sur  elle  le 
poids  de  ma  colère.  J'ai  été,  je  suis  donc  et  je 
dois  être  toujours  le  Dieu  jaloux,  le  Dieu  exter- 
minateur et  vengeur,  et  le  Dieu  des  armées. 
Toujours  je  vous  gouverne,  toujours  ma  provi- 
dence est  là;  mais  loin  de  vous  rendre  compte, 
en  c-réatures  intelligentes,  de  son  influence  con- 
tinue, vous  donnez  carrière  à  votre  imagination 
superstitieuse,  ou  vous  vous  arrêtez  à  des  causes 
secondaires  lorsque  vous  ne  me  prêtez  pas  un 
rôle  au  niveau  de  vos  misères,  et  que,  pour  le 
service  de  vos  plus  vils  intérêts,  vous  me  faites 
impudemment  intervenir  pour  en  assurer  au 
moins  le  succès  éphémère. 

L'action  de  ma  providence  ne  s'exerce  point 
ainsi,  et  mes  châtiments  atteignent  tôt  ou  tard 
celui  qui  blasphème  en  mon  nom.  Il  n'est  donné 
à  aucun  individu  ni  à  aucun  peuple  d'échapper 
aux  principes  de  ma  création. 

Voici  comment  je  vous  renferme  et  vous  main- 
tiens dans  mon  cercle  éternel  : 


IN.STliNCr  DK  J)i:SilU]Cll()>.  161 

11  est  des  conditions  d'existence  au\(|iiel!es 
\ous  ne  pouvez  vous  soustraire.  Je  vous  ai  créés 
pour  vouloir  et  sentir  tout  ce  qui  est  bien,  tout 
ce  qui  est  beau,  tout  ce  qui  est  de  justice,  de 
vénération,  de  bienveillance  et  de  dignité;  je 
vous  ai  créés  pourrintelligence  et  l'ordre;  je  vous 
ai  faits  hommes,  en  un  mot.  Vos  passions  infé- 
rieures, il  est  vrai,  ne  s'opposent  que  trop  fré- 
quemment à  vos  progrès;  mais,  en  dépit  de  la 
tyrannie  qu'elles  exercent,  elles  ne  brisent  pas 
néanmoins  cette  loi  de  votre  nature,  et  elles  ne 
vous  enlèvent  pas  aux  destinées  que  je  vous  ai 
réservées.  Sachez-le  bien,  vous  ne  pouvez  pas 
plus  renverser  les  lois  de  votre  constitution  in- 
tellectuelle et  morale,  qu'il  ne  vous  est  possible  de 
rien  changer  aux  lois  physiques  qui  gouvernent 
les  mondes.  Je  vous  le  disais  bien,  que  vous  ne 
connaissiez  pas  l'histoire,  ou  que  vous  n'aviez 
jamais  réfléchi  sur  ses  principaux  événements. 
Relisez-la  donc,  et  voyez  si  je  n'ai  pas  toujours 
été  fidèle  en  mes  menaces.  Aujourd'hui  comme 
autrefois,  du  moment  que  vous  luttez  contre  vos 
propres  tendances  et  vos  aspirations,  du  moment 
que  vous  substituez  la  vie  de  l'animal  à  la  vie 
de  l'homme,  que  vous  méconnaissez  vos  pre- 
miers  devoirs  et  vos   plus   grands  intérêts,   et 


162  INSTINCT  DE  DESTRUCTION. 

que  les  douleurs  et  les  mécomptes  que  vous  en 
ressentez  ne  suffisent  pas  pour  vous  éclairer 
et  vous  rendre  à  vous-mêmes,  j'étends  en- 
core sur  vous  la  main  de  ma  miséricorde,  et 
je  vais  vous  chercher  au  fond  des   précipices. 

C'est  là  que  ma  providence,  dont  vous  n'avez 
jamais  su  vous  expliquer  les  miracles,  apparaît 
dans  tout  son  jour  et  sa  simplicité. 

Je  viens  de  vous  le  faire  entendre,  au  sein 
de  votre  dégradation,  qui  n'est  d'ailleurs  jamais 
complète,  et  où  il  y  a  plus  d'ignorance  que  de 
mauvais  vouloir,  se  trouvent  des  esprits  positifs, 
des  âmes  droites,  des  caractères  énergiques  qui 
n'acceptent  ni  ne  partagent  vos  dissolutions  et 
vos  crimes.  Ces  hommes  sont  forts  de  ma  force, 
c'est-à-dire  de  toutes  les  qualités  instinctives, 
morales  et  intellectuelles  que  je  leur  ai  départies, 
et  qu'ils  n'ont  cessé  d'employer  dans  l'ordre  voulu 
par  ma  sagesse.  Ce  sont  eux  que  je  suscite  et 
que  j'ai  toujours  suscités  parmi  les  nations;  et 
soit  qu'ils  le  sachent,  soit  qu'ils  l'ignorent,  ils 
ne  sont  que  les  instruments  de  ma  volonté.  Ce 
qu'ils  aperçoivent  les  froisse  et  les  révolte,  et 
mon  indignation  les  saisit;  ils  mesurent  la  pro- 
fondeur de  l'abîme  dans  lequel  vous  allez  tom- 
ber,  et  mon   génie  les  guide;    ils   sentent   le 


IjSSTIPsCT  de  destruction.  163 

danger  de  leur  mission,  mais  toujours  inspires 
par  moi-même,  toujours  inspirés  à  la  source  de 
leurs  puissantes  et  bonnes  facultés,  rien  n'abat 
leur  courage  :  leur  ascendant,  c'est  le  mien  ;  il  est 
le  produit  des  plus  hautes  virtualités  de  l'enten- 
dement humain.  L'homme,  en  eiï'et,  ne  peut  agir 
sur  l'homme  que  par  les  facultés  de  l'homme; 
et  moi-même,  qui  vous  fais  mouvoir  à  mon 
gré,  je  ne  le  fais  qu'autant  que  je  me  mets  à 
votre  faible  portée,  car  vous  ne  pouvez  me  com- 
prendre que  dans  la  mesure  de  vos  propres 
pouvoirs. 

Eh  bien ,  c'est  en  mon  nom,  que  vous  avez  tant 
de  fois  outragé;  c'est  au  nom  de  la  raison,  de  la 
morale,  de  la  religion,  de  la  vertu,  de  l'ordre  et 
de  la  vérité  ;  c'est  au  nom  de  tout  ce  qui  vous 
diflérencie  des  espèces  inférieures  ;  c'est  au  nom 
de  tout  ce  qui  forme  le  caractère  sacré  de  l'hu- 
manité que  ces  hommes  forts  s'avancent  parmi 
vous  et  viennent  enfin,  dans  leur  courroux,  vous 
faire  sentir  violemment  ma  présence. 

Dans  ces  circonstances  critiques  et  déplo- 
rables oii  la  cause  de  la  civilisation  tout  entière 
est  en  jeu,  oii  il  ne  s'agit  de  rien  moins  que  de 
voir  périr  ou  subsister  mon  œuvre,  la  multitude 
du  peuple  elle-même  voit  jour  dans  sa  bassesse 


]G!i  iNsriMrr  dk  nnsTurcTioN. 

cl  SCS  houles  :  dcposscdcc  qu'elle  esl  de  sa  «frau- 
deur morale,  elle  u'a  plus  eu  elh^  de  uiolifs 
clcYCS  d'aeliou;  elle  Irciuhle.  iiH})1ore  uia  i)ilié, 
et  fuit  cpouvautée.  Mais  le  jugeuu'ul  est  pio- 
uoneé,  ma  bonté  s'est  lassée  et  ma  justice 
commence. 

C'est  alors  que  je  suis  le  Dieu  des  armées,  que 
j'écoule  la  voix  des  prélres  et  des  guerriers,  que 
je  bénis  leurs  drapeaux  et  que  j'efface  de  la  terre 
tout  ce  qui  a  violé  indignement  ma  loi. 

Mais,  remarquez-le  bien ,  ce  n'est  ])oinl  sur 
l'homme  que  je  fais  tomber  le  glaive  extermina- 
teur, l'homme  est  le  chef-d'œuvre  de  ma  créa- 
tion; c'est  sur  un  être  vicié  dans  sa  nature  et 
perdu  dans  l'anarchie;  c'est  sur  un  être  qui  ne 
comprend  ni  les  choses  de  l'inlelligence,  ni  celles 
des  sentiments  moraux,  et  ({ui  ne  marche  que 
sous  le  fer  ou  le  bàlon;  c'est  sur  l'honnue  ani- 
mal. Et  je  dois  l'innnoler,  si  je  ne  veux  pas  que 
l'homme  lui-même  devienne  infailliblement  son 
esclave,  sa  victime  et  sa  proie. 

Enfants  de  la  terre,  je  vous  l'avais  déjà  fait 
dire  :  L'homme  s'agite,  et  Dieu  le  mène.  Mais 
vous  ne  compreniez  point  le  sens  et  la  ])rofon- 
deur  de  ces  paroles,  et  votre  sentiment  du  mer- 
veilleux seul  en  acceptait  confusément  la  vérité. 


INSTINCT  DK  DJ:STr,i:CTION.  1G5 

Vous  savez  maintenant  par  quels  moyens  j'agis 
sur  vous^  et  par  quels  moyens  vous  agissez  sur 
vos  semblables  :  c'est  par  l'intermédiaire  et  l'ac- 
tion (le  vos  l'acultés.  Voilà  conunent  les  hommes 
de  ma  prédilection  vous  ont  ramenés  et  vous 
ramènent  constamment  dans  mes  sentiers.  C'est 
en  se  retrempant  dans  moi-même,  c'est-à-dire 
dans  tous  les  attributs  qu'ils  tiennent  de  ma 
bonté;  c'est  en  s'élevant  vers  moi  par  la  vénéra- 
tion; c'est  en  suivant  l'impulsion  de  leurs  senti- 
ments moraux  et  en  en  déversant  la  libéralité  sur 
leurs  frères;  c'est  par  le  feu  de  leur  intelligence; 
c'est  en  s'appuyant  sur  Tiniatigable  énergie  de 
leurs  instincts;  c'est  en  se  dessinant  noblement 
comme  hommes;  enfin,  c'est  en  déployant  toutes 
leurs  forces,  qui  sont  les  miennes,  puisque  je  les 
leur  ai  données,  qu'ils  sont  toujours  parvenus  et 
qu'ils  parviendront  toujours  à  établir  leur  em- 
pire sur  l'homme  animal,  à  le  faire  rentrer  dans 
les  conditions  de  l'existence  humaine  et  à  justi- 
fier ma  providence. 

Dans  tout  cela,  le  surnaturel,  le  merveilleux 
de  la  chose  ne  disparaît  pas,  mais  il  s'éclaire 
et  se  modifie;  vous  pénétrez  de  plus  en  plus 
dans  les  mystères  de  votre  organisation,  je  vous 
en  fais  tcmcher  au  doigt  l'étonnant  mécanisme  ; 


166  INSTINCT  DE  DESTRUCTION. 

et  les  mille  autres  merveilles  que  j'accomplis 
d'ailleurs  perpétuellement  sous  vos  yeux  vien- 
nent ,  indépendamment  de  l'émotion  de  vos 
sentiments,  vous  contraindre,  par  l'appréciation 
intellectuelle  que  vous  en  faites,  à  reconnaître  et 
à  proclamer  qu'il  existe  au-dessus  de  vous  tous 
une  puissance  qui  défie  votre  orgueil  et  vos 
révoltes ,  et  qui  ne  vous  permet  pas  d'échapper 
à  ses  lois.  Je  suis  le  Dieu  jaloux  et  le  Dieu  des 
armées. 


RUSE,  FINESSE, 


SAVOIR-FAIUE,  PENCHANT  A  ETRE  CLANDESTIN, 
SÉCRÉTIVITÉ. 


Le  fou  dil  tout  ce  qu'il  pense  ,   le  sage  ne 
divulgue  sa  pensée  qu'à  pruios. 


Par  les  détails  que  nous  avons  donnés  jusqu'à  pré- 
sent sur  le  rôle  et  l'emploi  de  chacune  des  facultés 
précédentes,  nous  avons  déjà  remarqué,  messieurs, 
toutes  les  sollicitudes  de  la  nature  pour  assurer 
notre  conservation  ici-bas.  Vous  avez  vu  par  quelles 
séductions,  et  en  quelque  sorte  par  quelle  violence 
elle  nous  détermine  à  l'œuvre  de  la  reproduction  ; 
vous  avez  été  frappés  de  la  profondeur  et  de  la  vi- 
vacité de  l'amour  qui  protège  la  faii^lesse  et  les  mi- 
sères de  la  première  enfance;  vous  savez  aussi 
comment,  à  l'aide  d'un  caractère  aimant  et  affec- 
tueux, l'homme  parvient  à  former  ces  associations 
intimes  ou  commerciales  qui  donnent  tant  de  charme 
à  sa  vie  et  tant  de  puissance  à  sa  volonté;  vous  n'i- 
gnorez pas  non  plus  comment,  par  son  courage,  il 
lutte  avec  le  monde  extérieur,  et  vient  à  bout  d'en 
briser  les  obstacles.  Je  viens  tout  à  l'heure  de  vous 

13 


1G8  RUSE,  FIÎ^ESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

retracer  l'énergie  et  l'utilité  de  son  instinct  destruc- 
teur, et  je  vous  ai  dit  sous  quel  noble  contrôle  toutes 
ces  virtualités  conservatrices  devaient  se  faire  jour 
et  prendre  place  dans  sa  vie.  En  nous  élevant  da- 
vantage maintenant  dans  l'étude  de  son  organisa- 
tion, nous  constaterons,  avec  un  nouveau  sentiment 
de  reconnaissance  et  d'admiration,  la  diversité  des 
pouvoirs  que  nous  avons  reçus  pour  faire  face  à  toutes 
les  éventualités  possibles,  et  nous  faire  arriver  d'une 
manière  ou  d'une  autre  à  prendre  possession  défini- 
tive et  tranquille  du  domaine  immense  ouvert  à  nos 
activités. 

A  cette  occasion ,  je  ne  crois  pas  devoir  encore 
m'écarter  de  la  ligne  que  je  me  suis  tracée  pour 
l'exécution  de  mon  ouvrage,  et  en  voici  la  raison, 
que  je  vous  ai  d'ailleurs  déjà  donnée.  Je  ne  veux 
pas  être  pris  pour  un  idéologue  dans  la  mauvaise 
acception  du  mot,  pour  un  songe-creux,  pour  un 
rêveur,  pour  un  écrivain  qui  se  place  en  dehors  de 
ce  que  fournit  à  la  pratique  du  monde  l'observation 
des  faits  et  leur  rigoureuse  induction.  Je  suis  et  je 
reste  dans  le  domaine  pratique.  Je  suis  toujours 
occupé  à  rechercher  ce  que  l'homme  renferme  de 
virtualités  dans  sa  constitution  et  à  me  demander  ce 
qu'il  en  doit  faire,  et  dans  l'intérêt  de  son  bonheur, 
tout  en  laissant  carrière  ouverte  à  l'exercice  normal 
et  régulier  de  ses  activités  inférieures,  je  ne  cesse 
d'insister  sur  la  nécessité  do  cultiver  avec  prédilec- 


RUSE,  Fir^ESSE,  SAVOIR-FAIRE.  169 

lion  ses  facultés  spéciales,  je  veux  dire  son  intel- 
ligence et  ses  sentiments  moraux,  afin  de  le  rendre 
de  plus  en  plus  à  lui-même  et  de  le  faire  vivre  de  sa 
vie  propre,  de  sa  vie  d'homme. 

En  conséquence  de  ces  principes,  avant  de  pro- 
mulguer la  loi  d'activité  de  la  puissance  instinctive 
dont  je  viens  d'exposer  les  différentes  synonymies, 
je  crois  d'abord  devoir  commencer  par  me  demander 
si  cette  faculté  existe,  si  elle  est,  si  elle  fait  partie 
des  éléments  constitutifs  de  notre  organisation. 

Lorsque,  par  des  faits  positifs,  j'en  aurai  démon- 
tré l'existence,  il  sera  temps  seulement  de  tracer, 
d'une  main  assurée,  le  cercle  moral  dans  lequel  notre 
espèce  doit  la  tenir  renfermée.  Car,  il  ne  faut  pas 
nous  le  dissimuler,  par  cet  attribut,  nous  tenons  en- 
core ici  à  l'animalité  ;  mais  qu'importe?  nous  avons 
tant  de  pouvoirs  qui  nous  en  distinguent,  que  nous 
ne  devons  pas  nous  trouver  humiliés  d'en  avoir 
plusieurs  de  communs  avec  elle.  S'il  est  dangereux, 
disait  Pascal,  de  trop  faire  voir  à  l'homme  combien 
il  est  égal  aux  bêtes,  sans  lui  montrer  sa  grandeur,  il 
est  encore  dangereux  de  lui  faire  trop  voir  sa  gran- 
deur sans  sa  bassesse. 

Voyons  d'abord,  sous  le  rapport  de  l'existence  et 
de  l'exercice  de  cette  faculté,  ce  que  nous  apprend 
l'observation  chez  les  espèces  inférieures.  Il  n'y  a 
plus  aujourd'hui  de  contestation  sur  ce  point.  Les 
inductions  les  plus  sûres  sont  celles  qui  découlent 


170  r.i'Sf:,  riNKSSE,  savoiu-fairi:. 

des  faits  les  plus  nombreux,  les  mieux  observés  et 
les  plus  variés.  Les  lois  générales  établies  sur  ces 
bases  méritent  la  confiance  des  vérités  démontrées. 
Au  témoi[înage  des  naturalistes  les  plus  distin- 
gués, et  en  particulier  de  Georges  Leroi,  de  Gall, 
de  Frédéric  Cuvier,  de  Flourens  et  de  Fée,  profes- 
seur à  la  Faculté  de  médecine  de  Strasbourg,  les 
animaux  emploient  d'innombrables  ruses  pour  se 
procurer  leur  nourriture  et  pour  échapper  à  leurs 
ennemis.  Si  l'on  rélléchit  que  ces  moyens  sont  pré- 
cisément toujours  les  meilleurs  et  les  plus  appro- 
priés au  but  qu'il  est  question  d'atteindre,  et  que 
les  animaux  qui  y  ont  recours  n'ont,  sous  tout  autre 
rapport,  que   des  facultés   très  bornées,  on  sera 
obligé  d'admettre  en  eux  une  force  particulière,  ou, 
si  l'on  veut  nous  passer  cette  expression,  un  génie 
particulier  qui  les  inspire.  Tout  le  monde  connaît 
les  ruses  du  genre  des  chats,  de  la  martre,  de  la 
fouine,  du  renard  et  des  plongeurs.  Qui  croirait  que 
le  cerf  et  le  lièvre  trompent  souvent  le  chasseur  le 
plus  expérimenté  et  les  chiens  les  plus  exercés?  Ils 
les  engagent  dans  mille  détours,  franchissent  les 
buissons,  des  murailles  même,  reviennent  sur  l'an- 
cienne trace,  se  sauvent  tantôt  en  plein  champ,  tan- 
tôt dans  des  taillis ,  suivant  qu'ils  sont  poursuivis 
par  des  chiins  courants  ou  par  des  limiers,  font 
lever  d'autres  cerfs  et  d'autres  lièvres,  accélèrent 
leur  fuite,  la  rolardcut  lorsque  le  danger  ou  le  be- 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIIIE.  171 

soin  de  ménager  leurs  forces  l'exigent.  Qui  n'a  pas 
observé  avec  quelle  ruse  l'écureuil  et  le  pivert  tour- 
nent autour  d'un  arbre,  comme  la  martre  s'étend 
sur  une  branche  et  reste  immobile  pour  se  dérober 
à  la  vue  du  chasseur  ? 

Rarement  le  renard  et  le  loup,  à  moins  que  la 
faim  ne  les  y  force,  mettent  à  contribution  le  voisi- 
nage; jamais  ces  animaux  n'oublient  qu'ils  doivent 
se  tenir  en  garde  contre  les  pièges.  Lorsqu'ils  sont 
avertis  par  le  vent  que  leur  proie  est  près  d'eux,  ils 
se  glissent  à  pas  lents  :  lorsqu'elle  est  encore  éloi- 
gnée, ils  volent  pour  s'en  rapprocher. 

Dans  le  cirque  de  Vienne,  on  mettait  assez  sou- 
vent plusieurs  canards  dans  un  réservoir,  puis  on 
lâchait  sur  eux  quelques  ours.  Du  moment  où  un 
ours  entrait  dans  l'eau  on  ne  voyait  plus  de  canards; 
lorsqu'enfîn,  après  bien  des  efforts,  un  ours  avait 
réussi  à  joindre  un  canard,  celui-ci  faisait  le  mort 
au  point  de  paraître  roide  et  glacé.  A  peine  l'ours 
i'avait-il  déposé  à  terre,  que  le  canard  regagnait 
l'eau  avec  une  grande  vitesse. 

L'homme,  en  tant  qu'animal,  comme  je  le  disais 
tout  à  l'heure,  a  reçu  cette  puissance  de  conserva- 
tion, et  l'on  serait  d'autant  moins  fondé  à  en  contes- 
ter l'existence,  que  non  seulement  il  s'en  sert  et  s'en 
est  servi  comme  moyen  légitime  de  défense,  mais 
encore  qu'il  en  a  fait  ce  qu'il  a  fait  de  ses  autres  vir- 
tualités inférieures;  c'est-à-dire  qu'il  en  a  dépassé 


172  RUSE,  rilNESSE,  SAVOIR-FAIRE, 

bien  souvent  le  but  d'activité  et  faussé  les  applica- 
tions. Son  intelligence  et  ses  sentiments  moraux, 
comme  on  va  le  voir,  sont  loin  d'en  avoir  fréquem- 
ment dirigé  l'emploi  ou  modifié  les  manifestations. 

Et  cela  à  tel  point,  que  je  ne  serais  pas  étonné, 
tant  les  faits  que  je  vais  rapporter  sont  lamentables, 
et  tant  il  est  quelquefois  difficile  de  satisfaire  l'esprit 
rusé  de  certaines  gens,  que  je  ne  serais  pas  étonné, 
dis-je,  de  voir  quelques  uns  des  adversaires,  aux 
exigences  desquels  je  m'empresse  avec  bonne  foi  de 
souscrire,  manifester  du  mécontentement  touchant 
les  scrupules  et  les  soins  que  j'apporte  à  presser  les 
uns  sur  les  autres  ces  faits  véridiques. 

Comment  sortir  d'un  pareil  embarras?  car  enfin 
ce  sont  les  faits  qui  constituent  les  sciences.  Qu'on 
le  sache  bien,  il  ne  s'agit  pas,  dans  un  ouvrage  de 
cette  sorte,  de  critiquer  ou  de  louer  l'espèce  humaine, 
mais  do  l'examiner  sous  toutes  les  faces  bonnes  ou 
mauvaises  qu'elle  peut  présenter,  et  d'y  traiter  des 
forces  qui  sont  réellement  inhérentes  à  l'économie 
morale  de  sa  constitution.  Si  l'homme  n'est  pas 
connu  dans  l'exercice  normal  ou  anormal  de  ses  fa- 
cultés, si  l'on  ne  sait  pas  jusqu'à  quel  degré  il  peut 
s'élever  dans  le  bien  et  jusqu'à  quel  degré  il  peut 
tomber  dans  le  mal,  si  l'on  n'apprécie  pas  les  diffé- 
rentes circonstances  qui  expliquent  ses  grandeurs  ou 
ses  infamies,  il  est  tout  à  fait  inutile  de  songer  à  son 
éducation,  et  à  tout  jamais  impossible  de  lui  tracer 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIU-rAIRE.  173 

les  voies  de  son  perfectionnement  et  de  son  bonheur. 
Continuons  donc  à  l'envisager  sous  ces  larges  points 
de  vue,  allons  à  la  source  des  choses,  découvrons- 
en  les  causes  et  nous  nous  convaincrons  de  plus  en 
plus  qu'en  général  l'homme  qui  obéit  aux  sugges- 
tions de  la  bêle  est  plutôt  la  victime  des  institutions 
que  le  produit  manqué  de  la  création. 

Oui,  celte  prédominance  de  l'instinct  sur  nos  fa- 
cultés supérieures  s'explique  par  l'enfance  de  l'hu- 
manité, par  son  enveloppement  et  ses  malheurs,  par 
le  défaut  d'éducation  morale,  par  les  nécessités  ter- 
ribles de  certaines  positions,  et  par  conséquent  par 
les  besoins  impérieux  de  sa  conservation  qui  sont 
les  plus  puissants  de  tous  les  besoins  de  sa  nature  ; 
et  la  preuve,  c'est  que,  les  annales  de  l'histoire  à  la 
main,  nous  constatons  la  mise  en  jeu  permanente  et 
souvent  désordonnée  de  cette  faculté  partout  où  la 
conquête  a  établi  violemment  sa  domination,  par- 
tout où  l'esclavage,  le  servage  et  le  despotisme  le 
plus  absolu  ont  pesé  sur  les  nations  et  se  sont  op- 
posées à  l'exercice  de  leurs  droits  ou  à  la  satisfac- 
tion de  leurs  intérêts  les  plus  légitimes.  Dans  ces 
situations  extrêmes  l'homme  ne  peut  pas  et  ne  doit 
pas  ne  pas  dissimuler.  Il  est  en  face  des  hommes 
de  la  force  et  de  l'iniquité;  il  faut  bien  que  dans 
l'intérêt  de  son  existence  tout  son  être  se  soulève 
contre  eux  ;  par  tous  les  moyens  imaginables  la  na- 
ture le  contraint  à  protéger  sa  vie  ;  non  seulement 


17/i  RUSE,  FINESSE,  SAVOH'.-FAIHK. 

elle  ne  veut  pas  qu'il  meure,  mais  elle  veut  qu'il 
déjoue  les  projets  des  méchants  et  qu'il  arrive  au 
bonheur.  S'il  ne  sait  dévorer  les  outrages,  cacher 
ses  pensées,  renfermer  l'expression  de  ses  sentiments, 
les  persécutions,  les  vengeances  ou  la  mort  vont 
l'atteindre.  Et  s'il  a  quelque  fortune,  s'il  manifeste 
tant  soit  peu  d'aisance,  s'il  n'enfouit  pas  son  argent, 
s'il  n'affiche  pas  la  plus  profonde  misère,  il  s'expose 
aux  extorsions  les  plus  criantes  et  à  la  ruine  la 
mieux  consommée. 

C'est  dans  ces  phases  subversives  où  l'intrigue, 
la  violence ,  l'égoïsme  et  la  cupidité  régnent  sans 
opposition  que  la  sécrétivité  est  ingénieuse  en  res- 
sources, mais  aussi  qu'elle  dépasse  naturellement 
le  but  ordinaire  de  ses  applications.  De  quoi  vous 
étonnez-vous  donc  ?  Dans  ces  réactions  indispen- 
sables à  sa  conservation,  l'homme  inférieur  se  met 
au  diapason  des  indignités  générales  ,  il  est  dans  les 
ténèbres  de  l'ignorance  et  sous  le  coup  de  la  ter- 
reur ;  il  n'entend  rien  aux  choses  de  haute  moralité 
dont  personne  ne  lui  donne  et  Texemple  et  l'idée  ; 
et  il  échappe  tant  bien  que  mal  par  le  mal  au  mal 
qu'on  veut  lui  faire. 

En  dehors  do  ces  situations  fausses  et  forcées  qui 
portent  les  faibles  et  les  opprimés  à  se  soustraire 
par  le  mensonge  et  l'astuce  aux  abus  de  la  puissance 
matérielle ,  l'homme  obéit  en  général  aux  sponta- 
néités de  son  être  et  se  dessine  sous  tous  les  attri- 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  175 

buis  cfu'il  tient  de  la  nature.  Il  y  a  en  nous  un  pen- 
chant naturel  à  dire  la  vérité  et  à  nous  servir  dans 
le  langage  des  signes  qui  inlerprètent  le  plus  fidèle- 
ment nos  sentiments.  Ce  principe,  a  dit  je  ne  sais  plus 
quel  auteur,  agit  puissamment  même  chez  les  grands 
menteurs;   car,  pour  une  fois  qu'ils  mentent,  ils 
disent  cent  fois  le  vérité.  Le  vrai  est  toujours  ce  qui 
se  présente  d'abord  à  l'esprit.  C'est  notre  nature  de 
le  dire.  Pour  être  vrai,  il  ne  faut  ni  art  ni  instruc- 
tion, ni  tentation  ni  motif.  Il  suffît  de  ne  point  ré- 
sister au  penchant  de  notre  constitution.  Mentir, 
au  contraire,  c'est  faire  violence  à  sa  nature,  et, 
même  chez  les  hommes  les  plus  dépravés,  c'est  un 
acte  qui  a  besoin  d'un  motif.  On  dit  vrai,  comme  on 
mange  du  pain ,  par  simple  appétit ,  et  sans  aucun 
dessein  particulier.  On  ment  comme  on  prend  mé- 
decine ,  pour  un  but  particulier,  et  qu'on  ne  peut 
atteindre  qu'à  cette  condition. 

Ces  préliminaires  établis  démontrent  maintenant 
par  des  faits  l'existence  de  la  sécrélivité  dans  la  tête 
humaine. 

Les  idiots  incomplets  ont  quelquefois  cette  fa- 
culté très  prononcée.  Il  est  d'autant  plus  facile  d'en 
constater  chez  eux  la  présence  et  les  mouvements 
qu'elle  se  trouve  en  quelque  sorte  isolée  dans  leur 
tête,  qu'elle  y  est  privée  de  l'association  du  conseil  et 
de  l'appui  des  autres  pouvoirs  de  l'entendement,  et 
en  particulier  de  l'intelligence  qui,  singulièrement 


176  nUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

bornée,  ne  peut  en  régler  et  en  modifier  en  rien  les 
manifestations  grossières  et  purement  instinctives. 

Chez  l'homme  aliéné,  chez  la  tête  qui  ne  tient  plus 
son  gouvernail,  la  ruse ,  surtout  lorsqu'elle  est  na- 
tivement  prédominante  ,  se  manifeste  assez  fré- 
quemment aussi  par  une  activité  prodigieuse.  Le 
trouble  plus  ou  moins  étendu  de  l'encéphale  la  prive 
de  ses  contre-poids  naturels,  la  livre  abandonnée  à 
ses  incitations  exclusives  et  démesurées,  et  la  met 
aisément  à  découvert. 

Quelquefois  néanmoins,  lorsque  l'aliénation  porte 
particulièrement  sur  la  lésion  des  facultés  affectives, 
on  voit  certains  malados  dissimuler  si  profondément 
leur  état  mental,  qu'ils  échappent  à  l'examen  juri- 
dique des  tribunaux,  et  qu'ils  conservent  dans  le 
monde  une  liberté  d'action  contre  laquelle  proteste 
vainement  l'homme  profondément  versé  dans  l'étude 
de  ces  terribles  maladies. 

Dans  le  commerce  ordinaire  de  la  vie ,  cette  fa- 
culté se  révèle  à  l'observateur  le  moins  attentif, 
lorsque  nous  plaidons  le  faux  pour  savoir  le  vrai , 
lorsque  nous  exagérons  le  bien  pour  apprendre  le 
mal,  ou  lorsque  nous  donnons  des  vertus  supposées 
aux  personnes  que  nous  soupçonnons  avoir  des  vices 
ou  des  défauts  sur  lesquels  il  nous  importe  d'être 
complètement  renseignés. 

Suivant  les  intérêts  du  moment ,  ou  les  exigences 
de  la  société,  on  évite  de  faire  connaître  son  âge,  on 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  177 

cache  sa  jeunesse  ou  sa  vieillesse,  on  affecte  la  santé, 
on  simule  la  maladie  ;  dans  une  foule  de  circonstances, 
on  répond  d'une  manière  évasive ,  à  double  sens  ; 
on  persuade,  à  qui  veut  nous  entendre,  que  l'on  va 
lentement  à  droite  quand  on  court  à  gauche.  Avons- 
nous  été  faire  des  visites  à  tel  et  tel  personnarjeplus 
élevé  que  nous  en  pouvoir  et  en  dignité ,  on  dit  en 
avoir  obtenu  le  plus  gracieux  accueil,  alors  même 
que  nous  avons  été  consignés  à  leur  porte,  ou  qu'ils 
nous  ont  fort  mal  reçus. 

On  aime  et  l'on  cherche  l'iHco^jîifo.  Est-on  reconnu 
et  regardé,  on  feint  l'insouciance  et  la  distraction. 

Trop  souvent  encore  dans  la  société,  à  la  honte  de 
notre  espèce  et  par  suite  des  vices  de  l'éducation , 
on  entoure  d'hommages  et  d'adulations  des  per- 
sonnes que  l'on  déteste.  La  bassesse  du  carac- 
tère et  la  duplicité  vont  quelquefois  plus  loin.  On 
prodigue  des  marques  d'estime  et  d'amitié  à  des  indi- 
vidus qui  n'inspirent  en  réi5lité  que  le  plus  profond 
mépris.  Quelquefois  aussi  on  cache  sa  haine  sous  les 
apparences  des  sentiments  les  plus  affectueux. 

Aux  états  de  Blois,  Henri  III,  pour  ne  point 
éveiller  la  défiance  de  Guise  le  Balafré  son  cousin  , 
le  salue  et  l'embrasse  devant  la  cour  assemblée  ; 
puis  il  le  mande  à  son  cabinet  et  le  fait  assassiner 
dans  le  corridor  qui  précède  ses  appartements. 

François  II,  grand-duc  de  Toscane,  avait  épousé 
Bianca  Capello.  Voulant  fêter  l'anniversaire  de  son 


178  RUSE  ,  FINESSE  ,  SAVOIR-FAIRE. 

mariage,  il  engage  Ferdinand  de  Médicis,  son  frère, 
à  se  rendre  dans  ce  but  à  Florence.  Celui-ci  paraît 
répondre  avec  plaisir  à  l'invitation,  et  lorsque  devant 
les  seigneurs  réunis  il  pressa  François  II  sur  son 
cœur,  personne  ne  put  lire  en  son  âme ,  personne 
ne  soupçonna  ses  intentions  criminelles. 

En  signe  de  sa  réconciliation  et  de  ses  bons  sen- 
timents ,  et  conformément  à  la  vieille  coutume  du 
pays,  il  demande  à  échanger  sa  coupe  avec  celle  de 
ses  hôtes.  On  accepte  avec  joie.  Au  milieu  de  la 
table  se  dressait  une  coupe  d'honneur,  donnée  au- 
trefois par  Venise  à  un  des  plus  illustres  aïeux  des 
Médicis.  Ferdinand  s'en  saisit,  et  après  l'avoir  rem- 
plie jusqu'au  bord ,  il  la  porte  à  sa  bouche  en  fei- 
gnant d'y  tremper  ses  lèvres.  Bianca  Capello  et 
François  II,  auxquels  il  la  présente  lui-même,  la  vi- 
dent tous  les  deux  sans  défiance,  et  ne  tardent  point 
à  payer  de  leur  vie  leur  funeste  confiance. 

Néron  ne  dissimulait  pas  mieux  et  ne  se  défaisait 
pas  autrement  de  Britannicus. 

Voilà  des  infamies  presque  toutes  droites  et  des 
duplicités  presque  toutes  simples.  Ne  nous  arrêtons 
pas  à  ces  misères  ;  publions  des  faits  plus  éclatants, 
et  voyons  jusqu'à  quel  degré  épouvantable  d'horreur 
peut  tomber  la  tôle  humaine  lorsqu'elle  méconnaît 
sa  nature  supérieure,  lorsqu'elle  agit  en  dehors  des 
libéralités  de  son  Dieu,  qu'elle  n'est  inspirée  ni  par 
la  vénération,  ni  par  la  bienveillance,  ni  par  la  jus- 


RUSE,  FINESSE,  SAVOUI-FAIRE.  179 

tice,  ni  par  l'estime  de  soi-même,  et  que  son  intel- 
ligence profonde ,  assujettie  par  les  mauvaises  pas- 
sions, vient  s'ajouter  au  calcul  de  ses  hypocrisies. 

Voici  l'histoire  du  curé  de  Loudun.  Au  point  de 
vue  que  je  veux  mettre  en  relief,  elle  aura,  pour  un 
grand  nombre  de  lecteurs,  l'intérêt  de  la  nouveauté. 

Urbain  Graiidier  était  un  homme  distingué  par 
ses  grâces  et  par  son  esprit.  Au  milieu  des  mœurs 
abominables  de  soii  époque ,  on  lui  reprochait  des 
mœurs  faciles  et  même  relâchées ,  dit  l'historien 
Sismondi,  auquel  j'emprunte  la  plus  grande  partie 
de  mon  récit. 

En  général  alors,  et  dans  le  bas-peuple  surtout , 
on  croyait  encore  à  la  magie  ,  à  la  sorcellerie,  aux 
possessions  du  démon,  et  souvent  par  ignorance  et 
sans  mauvaise  intention,  et  quelquefois  même  s'ima- 
ginant  bien  faire  ,  on  condamnait  au  bûcher  de 
malheureux  imbéciles  ou  de  pauvres  aliénés  qui 
reflétaient  dans  leur  infirmité  mentale  ou  leur  dé- 
lire les  idées  dominantes  de  leur  siècle. 

«  Urbain  Grandier  avait  de  nombreux  et  puissants 
ennemis.  Il  paraît  que  le  bruit  de  ses  aventures  et 
la  croyance  qu'il  devait  ses  succès  à  un  pacte  fait 
avec  le  diable  ,  était  parvenu  aux  oreilles  des  Ursu- 
lines  de  Loudun.  Bientôt  elles  se  crurent  exposées 
à  son  obsession.  Leur  imagination  exaltée  leur  fît 
éprouver  des  attaques  de  nerfs  ,  des  syncopes  qui , 
par  une  sorte  de  contagion,  se  multipliaient  et  s'ag- 


180  RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

gravaient  à  la  vue  les  unes  des  autres.  D'une  com 
mune  voix  toutes  ces  religieuses  accusèrent  Urbain 
Grandier  d'avoir  mis  le  diable  à  leur  poursuite. 

»  L'éveque  de  Poitiers  ne  douta  pas  de  la  pos- 
session. Souerdis,  archevêque  de  Bordeaux,  montra 
un  peu  plus  de  déFiance  ,  et  son  intervention  sus- 
pendit pour  un  temps  ces  scènes  scandaleuses. 
Urbain  Grandier  déploya  beaucoup  de  valeur  et 
d'activité  pour  repousser  une  accusation  que  le 
clergé  en  général  favorisait  ou  par  jalousie  ou  par 
amour  de  tout  ce  qui  est  surnaturel.  » 

Jusque-là  tout  est  marqué  au  coin  du  ridicule , 
de  l'ignorance,  de  la  superstition  ou  de  quelques 
petites  passions  de  l'espèce  humaine.  Maintenant 
nous  avons  à  faire  ressortir  le  côté  atroce ,  odieux , 
abominable  de  cette  histoire.  Tout  ce  que  le  carac- 
tère le  plus  astucieux,  tout  ce  que  la  férocité  la  plus 
noire  et  la  plus  monstrueuse ,  tout  ce  que  l'intelli- 
gence la  plus  infernale  ont  pu  inventer  pour  tromper 
la  multitude  et  égarer  l'opinion,  s'y  trouvent  mis  au 
grand  jour.  Reprenons  la  narration  de  l'historien,  et 
réfléchissons  sur  la  valeur  et  la  portée  de  chacune 
des  expressions  dont  il  va  se  servir. 

«  Vers  la  fin  de  l'année  1633,  un  conseiller  d'État, 
intendant  de  justice,  nommé  Laubardemont,  arriva 
dans  le  pays  pour  faire  démolir  le  vieux  château  de 
Loudun.  Il  entendit  parler  de  l'accusation,  et  avec 
cette  avidité  pour  les  crimes  et  les  supplices  qu'on 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  181 

rencontrait  alors  fréquemment  chez  les  magistrats , 
il  écrivit  en  cour  pour  qu'on  lui  permît  de  commen- 
cer le  procès.  Il  obtint,  en  effet,  une  commission 
très  ample,  et ,  au  mois  de  décembre  1633 ,  il  fit 
mettre  en  prison  Urbain  Grandier  :  le  procès  se  fit 
selon  les  formes  voulues  par  les  lois,  mais  ces  formes 
ne  donnaient  aucune  protection  ni  à  l'accusé,  ni  à  la 
justice,  ni  à  la  raison  publique.  » 

Les  religieuses  persistèrent  à  accuser  Urbain 
Grandier  avec  acharnement.  Les  exorcistes  et  sur- 
tout les  capucins  et  les  récoUels  s'attachèrent  à 
produire  le  genre  de  preuves  qui  devait  faille  le  plus 
d'effet  sur  le  peuple.  Ils  annonçaient  qu'aux  places 
marquées  par  le  diable,  Grandier.  qui  s'était  donné 
à  lui,  devait  être  insensible,  et  le  chirurgien  prome- 
nant la  sonde  sur  son  corps  d'une  main  adroite, 
tantôt  lui  arrachait  des  cris  de  douleur  en  l'enfon- 
çant dans  les  chairs  ,  tantôt  le  touchait  à  peine  là 
où  l'on  annonçait  que  le  patient  ne  pouvait  éprou- 
ver de  douleurs. 

On  désirait,  admirez  encore  ici  la  naïveté  de 
l'historien,  pour  rendre  compte  d'un  des  plus  grands 
crimes  des  temps  modernes  ;  «  07i  désirait  que  le  peuple 
lui  vît  repousser  le  crucifix ,  et  l'on  avait  pris  la 
précaution  de  le  faire  rougir  au  feu  avant  de  l'ap- 
procher de  ses  lèvres.  » 

Que  pensez-vous  de  ce  chirurgien,  de  cet  homme 
de  la  science?  honorables  confrères.  Que  pensez- 


J82  IIUSE,  FINESSE,  SAVOIll-1  AllU:. 

VOUS  aussi  de  ces  capucins  et  de  ces  récollels?  qui 
s'est  ainsi  placé  au-dessus  des  barbares  et  niontré  si 
profondément  fourbe  et  sacrilège  et  impie  ?Sont-ce 
des  hommes  réduits  comme  les  sauvages  aux  ins- 
tincts de  la  brute?  sont-cedes  misérables  enveloppés 
dans  les  ténèbres  du  fanatisme  et  de  la  superstition, 
et  se  faisant  de  la  meilleure  foi  du  monde  sainte- 
ment homicides  ?  sont-ce  des  scélérats  échappés  des 
galères  du  roi  et  capables  de  toutes  les  monstruosités 
possibles?  Non^  ce  sont  des  têtes  d'élite,  des  servi- 
teurs de  Dieu,  qui  s'entendent  avec  un  homme  versé 
dans  l'étude  de  l'organisation  ,  pour  torturer  et 
perdre  un  malheureux  qui  ne  leur  avait  fait  aucun 
mal.  Ils  n'étaient  pas  la  dupe  des  mœurs  de  leur 
temps,  ils  cherchaient,  au  contraire,  à  en  prolonger 
la  durée.  Si  dans  un  récit  aussi  grave,  je  ne  répu- 
gnais à  me  servir  d'expressions  figurées  ,  je  retour- 
nerais contre  eux  l'accusation  ,  et  je  dirais  qu'eux 
seuls  avaient  fait  pacte  avec  le  diable  ,  car  ils  se 
conduisaient  en  démons;  tant  il  est  vrai,  messieurs, 
que  l'homme  ne  peut  jamais  impunément  scinder 
les  différents  pouvoirs  de  sa  constitution  cérébrale 
et  en  briser  l'ordre  harmonique  et  hiérarchique,  et 
qu'il  tombe  non  seulement  au-dessous  de  l'animal , 
mais  qu'il  devient  la  plus  ignoble  ou  la  plus  féroce 
des  créatures,  lorsque  ses  penchants  inférieurs, 
soutenus  ou  renforcés  par  son  inlelligenco,  s'exercent 
sans  l'assistance  et  en  dehors  de  la  suprématie  de 


RUSlî,  l'INESSK,  SAVOlU-KAH'iK.  183 

ses  senlimenls  moraux.  Aucun  être  dans  la  nature 
ne  peut  s'élever  aussi  haut  que  l'Iiommo,  aucun  être 
non  plus  ne  peut  tomber  aussi  bas. 

«  Une  commission  de  seize  magistrats,  présidée 
par  Laubardemont ,  soumit  le   prévenu  à  une  ef- 
froyable torture.  Mais  encore  qu'on  n'entendît  de 
lui  que  des  paroles  de  piété  et  de  résignation  ,  et 
qu'il  ne  cessât  de  protester  de  son  innocence,  on  ne 
lui  tint  aucun  compte  de  ses  dénégations.  Urbain 
Grandier,  attaché  à  un  poteau,  fut  brûlé  vif  sur  la 
place  du  marché  de  Loudun.  Le  récollet  Lactance  , 
qui  l'avait  exorcisé  ,  mit  lui-môme  le  feu  au   bû- 
cher (1).  » 

En  1327,  les  sujets  du  roi  d'Angleterre,  Edouard, 
se  révoltent   contre    lui.  Sa  femme,   Isabelle  de 
France  et  son  frère  sont  à  la  tête  des  rebelles.  Un 
nommé  Morlimer,  que  l'on  signale  comme  amant  de 
la  reine ,  agit  aussi  contre  lui ,  mais  il  agit  dans 
l'ombre.  Edouard  est  fait  prisonnier,  jeté  dans  un 
cachot  et  bientôt  après  mis  à  mort.  Des  assassins  le 
tuèrent  en  lui  enfonçant  un  fer  rouge  dans  les  en- 
trailles. Pour,  autant  qu'il  était  en  eux,  ne  laisser 
aucune  trace  de  leur  crime,  pour  en  ensevelir  à  tout 
jamais  l'horreur,  ils  avaient  eu  la  précaution  d'in- 
troduire un  tube  de  corne  dans  l'anus ,  afin  de  ne 
point  toucher  les  parties  extérieures  de  son  corps 

(1)  Sisnioncli,  Histoire  des  Français ,  vol.  XXIII,  p.  239. 

ik 


18/1  11  USE,  FIjNESSE,  .SAVOm-FAlUE. 

et  de  pouvoir  secrètement  promener  le  feu  dans  les 
profondeurs  de  son  ventre. 

Henri  Yll ,  empereur  d'Allemajjne  ,  est  mort  le 
24  août  1313,  à  Buonconvenlo,  près  de  Sienne.  On 
voulait  s'en  défaire  sans  éveiller  les  soupçons  de  la 
cour  et  du  peuple,  et  sans  qu'il  parût  avoir  suc- 
combé à  une  mort  violente.  Comment  arriver  à  ce 
but?  Peu  d'hommes,  on  le  sait ,  sont  grands  et  pro- 
fonds et  complets  dans  le  crime  comme  dans  la 
vertu.  Le  vulgaire,  dans  ses  capacités  médiocres,  ne 
se  fait  idée  ni  des  uns  ni  des  autres.  Les  termes  de 
comparaison  lui  manquent  pour  juger  les  grands 
hommes  ou  les  grands  scélérats ,  et  il  refuse  ordi- 
nairement sa  croyance  aux  choses  qui  dépassent  la 
portée  de  sa  vue.  Pour  que  le  fait  que  nous  allons 
rapporter,  tout  avéré  qu'il  pût  devenir,  fût  rejeté 
par  l'opinion  publique  et  restât  à  tout  jamais  comme 
apocryphe  ou  comme  inventé  par  le  malin  esprit^ 
on  s'arrêta  à  un  moyen  d'exécution  tout  à  la  fois 
au-dessus  et  au-dessous  des  conceptions  habiluelles 
de  l'humanité.  Henri  Yll  fut  empoisonné  le  15  août, 
en  communiant ,  des  mains  du  dominicain  Bernard 
de  Montepulciano. 

Les  médecins  le  supplièrent  en  vain  de  prendre 
un  vomitif  pour  prévenir  les  effets  du  poison.  Il 
refusa  de  sauver  sa  vie  aux  dépens  d'un  scan- 
dale (1). 

(1)  Gesla  BahJnini ,  lib.  ir,  cli,  17.  —  Alherlus  Argenlinensis, 


RUSE  ,  FI?«]ESSK  ,  SAVOIR-FAIRE.  185 

Ce  serait  témoigner  d'une  grande  ignorance  de 
l'histoire  ou  passer  sous  silence  un  des  faits  qui 
démontrent  le  mieux  l'existence  et  l'abus  de  la  se- 
crétiviié  que  ne  pas  rappeler  les  mystères  dont 
s'enveloppait  autrefois  un  tribunal,  dont  le  nom  seul 
aujourd'hui  fait  encore  frémir  l'humanité  :  j'ai  dé- 
signé l'inquisition. 

Aucun  homme,  aucune  corporation  d'hommes  n'a 
porté  plus  loin  l'esprit  à  être  clandestin  en  pensées, 
en  projets,  en  actions.  Chez  le  saint  office,  tout  se 
faisait  en  secret.  Le  malheureux  qui  tombait  dans 
ses  mains  y  tombait  bien  souvent  par  surprise.  Après 
un  temps  plus  ou  moins  long  de  captivité  où  il  avait 
vécu  dans  un  isolement  complet  et  où  l'avait  affai- 
bli un  régime  sévère,  on  le  faisait  comparoir  pour 
donner  quelques  explications  sur  les  faits  qui  lui 
étaient  imputés;  car  on  tenait  à  conserver  le  simu- 
lacre de  quelques  formes  judiciaires  protectrices: 
vainement  il  demandait  à  voir  ses  accusateurs,  vai- 
nement il  demandait  à  voir  ses  juges  et  vainement 
il  protestait  de  son  innocence.  Sa  parole  pathétique, 
accentuée,  tantôt  révélant  l'indignation  de  son  âme, 
tantôt  exprimant  la  terreur  et  invoquant  la  pitié, 
frappait  l'air  d'un  vain  bruit  et  laissait  impassible 
son  terrible  auditoire.  Dans  tous  les  cas,  sans  preuve 
aucune  de  culpabilité,  on  le  soumettait  à  la  ques- 

p.  18.  —  Continuator  Heronis,  ad  an.  1313,  p.  5i9,  —  Henricus 
Rebdorff,  ad  ac.  1313,  p.  605. 


18G  lirSli  ,  FINESSK,  SAVOli'.-l'AlHE. 

tion,  et  pour  que  ses  cris  ne  fussent  pas  entendus, 
on  lui  en  faisait  subir  les  tourments  dans  la  pro- 
fondeur et  le  silence  des  cachots.  Ses  bourreaux, 
comme  les  autres  figurants  de  cet  horrible  drame, 
lui  restaient  également  inconnus.  Le  véritable  in- 
terrogatoire commençait  alors  ;  car  c'était  un  parti 
pris,  on  ne  donnait  do  valeur  qu'aux  réponses  arra- 
chées par  la  torture,  si  toutefois  ce  n'était  pas  le  cal- 
cul de  la  ruse  la  plus  cruelle  et  la  plus  abominable. 

Si  j'arrête  votre  attention  sur  ces  pénibles  détails, 
lecteurs,  c'est  qu'en  vérité  je  n'ai  jamais  trouvé  rien 
d'aussi  complet  dans  les  annales  de  l'humanité  que 
ce  muet  tableau  d'horreurs.  Rien  n'y  manque  :  la 
secrétivité  s'y  montre  magnifique.  Oui,  tout  le  monde 
agissait  dans  l'ombre.  On  prétendait  servir  la  reli- 
gion et  poursuivre  Tœuvre  du  Christ,  et  cependant 
aucune  face  d'homme  n'osait  se  découvrir  devant  un 
malheureux  sans  défense.  L'accusateur  était  voilé, 
le  juge  était  voilé,  le  confesseur  tenant  un  crucifix 
en  main  était  voilé,  les  bourreaux  étaient  voilés,  et 
le  médecin  lui-même,  chargé  de  suspendre  les  tor- 
tures au  moment  où  il  s'apercevait  que  le  patient 
allait  échapper  par  la  mort  à  la  rage  de  l'inquisition, 
masquait  aussi  avec  soin  son  visage. 

Que  signifiait  cette  précaution  de  cacher  son  vi- 
sage? Était-ce  une  manifestation  instinctive  et  pro- 
fonde de  la  secrétivité?  était-ce  une  lâcheté,  un 
moyen  d'échapper  à  la  vengeance  des  individus  qui 


RUSE ,  FINESSE  ,  SAVOIR-FAIRE.  187 

sortaient  des  mains  de  l'inquisition,  ou  bien  était-ce 
un  respect  pour  soi-même  et  pour  ses  semblables, 
un  dernier  vestige  de  la  grandeur  humaine?  Dans 
son  immoralité  la  plus  profonde,  dans  sa  dégrada- 
tion la  plus  abominable,  dans  sa  férocité  la  plus 
inouïe,  dans  son  fanatisme  le  plus  odieux  ou  dans 
son  ambition  la  plus  démesurée,  l'homme  tiendrait-il 
toujours  quelque  chose  de  sa  création  supérieure, 
l'inquisition  tout  entière  n'aurait-elle  pu  s'empêcher 
de  chercher  à  dérober  à  elle-même  et  au  monde  les 
raffinements  de  cruauté  dont  elle  épouvantait  la 
nature? 

Ces  histoires  affligeantes  sont  d'un  haut  enseigne- 
ment, messieurs,  et  voilà  pourquoi  j'ai  voulu  vous 
les  raconter  ;  je  ne  les  ai  point  rappelées  pour  four- 
nir matière  aux  argumentations  des  contempteurs  de 
l'humanité  ;  je  n'aime  point,  on  le  sait,  à  servir  les 
passions  de  bas  étage.  Ces  histoires  affligeantes  ne 
prouvent  que  contre  les  fauteurs  particuliers  de 
ces  désordres.  Elles  ne  prouvent  rien  contre  l'ex- 
cellence de  la  médecine,  de  la  magistrature  et  de  la 
religion.  Elles  prouvent  seulement  qu'il  a  existé  des 
médecins,  des  magistrats,  des  récollets  et  des  do- 
minicains qui  ne  comprenaient  pas  ou  qui  compre- 
naient mal  l'exercice  de  leur  profession  ou  de  leur 
sacerdoce ,  ou  qui  pouvaient  être  des  méchants  : 
toutes  ces  horreurs  retombent  sur  le  malheur  des 
temps,  sur  l'état  arriéré  de  la  civilisation  et  surtout 


188  lUJSK,  FINFSSE,  SAVOIR-I'AIRE. 

sur  l'absence  presque  totale  d'éducation  morale , 
éducation  morale  à  laquelle  d'ailleurs,  si  je  fais 
quelques  rares  exceptions,  personne  n'entend  encore 
rien  aujourd'hui;  j'aurai  l'honneur  de  vous  le  dé- 
montrer. Je  pourrais  presque  dire  que  ces  abomina- 
tions ne  prouvent  pas  plus  contre  une  classe  d'iiom- 
mes  que  contre  une  autre  classe.  A  peu  de  différence 
près,  tous  les  hommes  se  ressemblent  lorsqu'ils  n'ont 
pas  recules  bénéfices  de  cette  éducation  morale  sur 
laquelle  vous  me  voyez  si  fortement  insister,  et 
qu'ils  n'ont  point  été,  par  conséquent,  armés  contre 
eux-mêmes,  c'est-à-dire  contre  les  suggestions  déré- 
glées de  leur  égoïsme  et  de  leur  orgueil.  Ces  his- 
toires, on  ne  peut  plus  déplorables,  prouvent  tout 
simplement  que  dans  tous  les  degrés  de  notre  ordre 
social,  indistinctement^  les  hommes  les  plus  remar- 
quables par  l'énergie  de  leurs  instincts,  l'étendue 
de  leur  intelligence  et  les  ressources  déliées  de  leur 
savoir-faire,  sont  les  êtres  les  plus  dangereux  et  les 
plus  épouvantables  de  leur  espèce,  lorsque  ces  dif- 
férentes puissances  d'action  s'exercent  en  dehors  de 
l'association,  du  contrôle  et  de  l'autorité  prépondé- 
rante des  sentiments  moraux;  employez  le  mot  qu'il 
vous  plaira,  mais  si  vous  découronnez  le  chef-d'œu- 
vre de  la  création,  si  vous  lui  ôtez  sa  bienveillance, 
son  amour,  sa  charité,  s'il  n'a  point  de  vénération, 
s'il  pèche  par  défaut  d'équité,  s'il  n'a  d'estime  ni 
pour  lui  ni  pour  ses  semblables,  vous  n'aurez  plus 


H  USE,  FINESSE,  SAVOlR-FAlllE.  189 

qu'un  monstre  sous  les  yeux,  et  ni  vos  prévisions, 
ni  les  richesses  de  votre  langue  ne  pourront  jamais 
s'élever  au  niveau  des  turpitudes,  des  crimes,  des 
abominations,  des  fourberies  et  des  férocités  dont  il 
peut  à  tout  moment  marquer  son  existence. 

A  l'appui  des  opinions  que  je  soutiens  touchant 
les  abus  de  la  secrélivité,  on  ne  lira  pas  sans  intérêt 
un  court  extrait  que  je  viens  de  faire  du  testament  de 
Pierre  I",  empereur  de  Russie.  Les  événements  dont 
nous  sommes  aujourd'hui  les  témoins  donnent  une 
importance  nouvelle  à  ce  document. 

Cet  homme  hors  ligne  joignait  la  ruse  à  une  haute 
intelligence.  Dans  son  égoïsme  familial  et  national, 
et  le  silence  inouï  de  ses  sentiments  moraux,  il  ne 
croyait  manquer  ni  à  lui-môme,  ni  à  l'humanité,  en 
indiquant  dans  les  termes  suivants  aux  successeurs 
de  sa  dynastie,  les  moyens  cachés,  obscurs,  astucieux, 
violents  et  perfides,  à  l'aide  desquels  il  désirait  éta- 
blir la  domination  de  sa  maison  sur  l'Europe. 

Malgré  tout  son  génie,  le  czar  Pierre  payait  tribut 
à  son  peuple  arriéré.  Son  testament  paraît  dater  des 
temps  les  plus  instinctifs  de  la  vie  des  peuples. 
C'est  presque  une  œuvre  de  sauvagerie  ;  il  y  perd 
de  vue  la  marche  ascensionnelle  de  l'espèce  hu- 
maine et  les  principes  élevés  du  christianisme.  En 
effet,  quoiqu'il  ait  osé  faire  ses  recommandations 
au  nom  de  la  1res  sainte  et  indivisible  Trinité,  et  que 
le  grand  Dieu  de  qui  il  tient  son  existence  et  sa  cou- 


190  lîrSF-,  riMiSSE,  SAVOllî-l  AI15K. 

ronnc  (expressions  lexluelles)  rait  constamment 
éclairé  de  ses  lumières  et  de  son  divin  appui,  on 
n'aperçoit  pas  si(^ne  ol  ombre  do  la  moindre  niora- 
lilé  dans  les  enseijjnemenls  qu'il  laisse  aux  liériliers 
de  son  empire. 

Nous  allons  d'aulanl  plus  froidcmcnl  écouler  ce 
grand  déprédateur,  que  nous  n'avons  point  à  redou- 
ter en  Europe,  aujourd'hui,  l'exécution  d'un  pareil 
plan,  et  qu'il  y  aurait  tout  simplement  un  lourd 
anachronisme  à  tenter  l'entreprise. 

«  Entretenir  la  nation  russienne  dans  un  état  de 
»  guerre  continuel,  pour  tenir  le  soldat  aguerri  et 
»  toujours  en  haleine.  Ne  les  laisser  reposer  que 
w  pour  améliorer  les  finances  de  l'État;  refaire  les 
»  armées  et  choisir  les  moments  opportuns  pourl'al- 
»  taque;  faire  ainsi  servir  la  paix  à  la  guerre  et  la 
>j  guerre  à  la  paix,  dans  l'intérêt  de  l'agrandissement 
»  et  do  la  prospérité  croissante  de  la  Russie. 

»  Prendre  part  en  toute  occasion  aux  affaires  et 
»  démêlés  quelconques  de  l'Europe,  et  surtout  à 
w  ceux  d'Allemagne,  qui,  plus  rapprochés,  intéres- 
»  sent  plus  directement. 

»  Diviser  la  Pologne  en  y  entretenant  le  trouble  et 
»  les  jalousies  continuelles;  gagner  les  puissances  à 
»  prix  d'or  ;  influencer  les  dictes,  les  corrompre  afin 
»  d'avoir  action  sur  les  élections  des  rois.  Y  faire 
»  nommer  ses  partisans,  ses  protégés;  y  faire  entrer 
»  les  troupes  russiennes  et  y  séjourner  jusqu'à  l'oc- 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  191 

»  casion  d'y  séjourner  à  jamais.  Si  les  puissances 
»  voisines  opposent  des  difficultés,  les  apaiser  mo- 
»  mentanément  en  morcelant  le  pays  jusqu'à  ce  qu'on 
»  puisse  reprendre  ce  qui  aura  été  donné. 

»  Prendre  le  plus  qu'on  pourra  à  la  Suède,  et  sa- 
»  voir  se  faire  attaquer  par  elle  pour  avoir  prétexte 
»  de  la  subjuguer.  Pour  cela  l'isoler  du  Danemark 
»  et  le  Danemark  de  la  Suède,  et  entretenir  avec 
»  soin  leurs  rivalités. 

»  Approcher  le  plus  possible  de  Constantinople  et 
»  des  Indes.  Celui  qui  y  régnera  sera  le  vrai  souve- 
»  lain  du  monde.  En  conséquence,  susciter  des 
»  guerres  continuelles,  tantôt  aux  Turcs  tantôt  à  la 
«Perse;  établir  des  chantiers  sur  la  mer  INoire, 
»  s'emparer  peu  à  peu  de  cette  mer  ainsi  que  de  la 
»  Baltique,  ce  qui  est  un  double  point  nécessaire  à 
»  la  réussite  du  projet.  Hâter  la  décadence  de  la 
0  Perse,  pénétrer  jusqu'au  golfe  Persique;  rétablir, 
»  si  c'est  possible,  par  la  Syrie  l'ancien  commerce  du 
»  Levant,  et  avancer  jusqu'aux  Indes  qui  sont  l'en- 
»  trepôt  du  monde. 

»  Une  fois  là  on  pourra  se  passer  de  l'or  de  l'An- 
»  gleterre. 

»  Rechercher  et  entretenir  avec  soin  l'alliance  de 
»  l'Autriche;  appuyer  en  apparence  ses  idées  de 
»  royauté  future  sur  l'Allemagne,  et  exciter  contre 
«elle  par -dessous  main  la  jalousie  des  princes; 
»  tâcher  de  faire  réclamer  des  secours  de  la  Russie 


192  RUSK,  FINKSSR,  SAVOIR-FAIRK. 

»  par  les  uns  ou  par  les  autres,  et  exercer  sur  le 
»  pays  une  espèce  de  protection  qui  prépare  la  domi- 
»  nalion  future. 

»  Intéresser  la  maison  d'Autriche  à  chasser  le 
»  Turc  de  l'Europe  et  neutraliser  ses  jalousies  lors 
»  de  la  conquête  de  Constantinople^  soit  en  lui  sus- 
»  citant  une  guerre  avec  les  anciens  États  de  l'Eu- 
w  rope,  soit  en  lui  donnant  une  portion  de  la  conquête 
w  qu'on  lui  reprendra  plus  tard. 

»  S'attacher  à  réunir  autour  de  soi  tous  les  Grecs 
»  réunis  ou  schismatiques  qui  sont  répandus,  soit 
»  dans  la  Hongrie,  soit  dans  le  midi  de  la  Pologne  ; 
w  se  faire  leur  centre,  leur  appui,  et  établir  d'avance 
»  une  prédominance  universelle  par  une  sorte  de 
»  royauté  ou  de  suprématie  sacerdotale.  :  ce  seront 
»  autant  d'amis  qu'on  aura  chez  chacun  de  ses 
«  ennemis. 

»  La  Suède  démembrée ,  la  Perse  vaincue  ,  la 
»  Pologne  subjuguée,  la  Turquie  conquise,  nos  ar- 
»  mées  réunies,  la  mer  Noire  et  la  mer  Baltique  gar- 
»  dées  par  nos  vaisseaux,  il  faut  alors  proposer  sépa- 
»  rément  et  très  secrètement,  d'abord  à  la  cour  de 
»  Versailles,  puis  à  celle  de  Vienne,  de  partager 
»  avec  elles  l'empire  de  l'univers. 

»  Si  l'une  des  deux  accepte,  ce  qui  est  imman- 
»  quable  en  flattant  leur  ambition  et  leur  amour- 
»  propre,  se  servir  d'elle  pour  écraser  l'autre,  puis 
»  écraser  à  son  tour  celle  qui  demeurera  en  enga- 


RUSE,  FINESSi:,  SAVOIR-FAIRE.  193 

»  géant  avec  elle  une  lulle  qui  ne  saurait  être  dou- 
»  teuse,  la  Russie  possédant  déjà  en  propre  tout 
»  l'Orient  et  une  grande  partie  de  l'Europe. 

»Si,  ce  qui  n'est  pas  probable,  chacune  d'elles 
»  refusait  l'offre  de  la  Russie,  il  faudrait  savoir  leur 
»  susciter  des  querelles  et  les  faire  s'épuiser  l'une 
»  par  l'autre.  Alors,  profitant  d'un  moment  décisif, 
»la  Russie  ferait  fondre  ses  troupes  rassemblées 
»  d'avance  sur  l'Allemagne,  en  même  temps  que 
»  deux  Hottes  considérables  partiraient,  l'une  de  la 
»  mer  d'Azof,  l'autre  du  port  d'Archangel,  char- 
»  gées  de  hordes  asiatiques  sous  le  convoi  des  flottes 
»  armées  de  la  mer  Noire  et  de  la  mer  Baltique. 
»  S'avançant  par  la  Méditerranée  et  par  l'Océan,  elles 
»  inonderaient  la  France  d'un  côté,  tandis  que  l'AUe- 
»  magne  le  serait  de  l'autre;  et,  ces  deux  contrées 
»  vaincues,  le  reste  de  l'Europe  passerait  facilement 
»  et  sans  coup  férir  sous  le  joug. 

»  Ainsi  peut  et  doit  ôtre  subjuguée  l'Europe.  » 

Il  est  très  difficile  aux  personnes  étrangères  à  l'é- 
lude des  forces  constitutives  de  l'entendement  hu- 
main, d'analyser  et  de  juger  les  fails  et  gestes  de 
notre  espèce. 

L'homme  rusé,  surtout  lorsqu'il  est  servi  par  une 
grande  intelligence,  échappe  à  leur  appréciation.  La 
raison  en  est  simple  :  ces  personnes  s'en  rapportent 
aux  apparences;  elles  croient  que  tout  homme  qui 
veut  paraître  honnête  est  honnête,  et  elles  ne  savent 


19Zi  RUSE,  FINESSE,  SAVOm-FAlRE. 

pas  que  l'homme  le  plus  fin  est  toujours  celui  qui 
paraît  le  moins  l'ôlrc. 

Quel  que  soit  le  bon  ou  le  mauvais  emploi  qu'il  en 
fasse,  l'homme  a  donc  en  lui  une  faculté  toute  spé- 
ciale qui  le  porte  à  tourner  les  difficultés  de  son 
existence  et  à  se  dérober,  à  s'annihiler  momentané- 
ment ,  au  moins  devant  des  pouvoirs  supérieurs  aux 
siens^  devant  des  surprises,  des  embûches,  des  vio- 
lences dont  par  sa  réaction  soudaine  et  personnelle 
il  ne  pourrait  sortir  victorieux;  et,  en  effet,  en  pré- 
sence des  dangers  de  toute  sorte  auxquels  il  est  in- 
cessamment exposé  dans  le  milieu  qu'il  habite  ,  son 
intelligence ,  son  courage ,  ses  mouvements  irasci- 
bles et  destructeurs  n'auraient  pas  suffi  pour  pro- 
téger sa  vie.  Il  lui  fallait  un  instinct  plus  sûr  et 
plus  prompt  que  l'intelligence;  plus  secret  dans  son 
action  que  ses  autres  penchants  ;  plus  subtil  que  ses 
autres  sentiments ,  et  qui ,  avant  toute  réflexion  et 
avant  toute  attaque,  le  portât,  qu'on  veuille  bien  me 
permettre  ces  expressions ,  à  pressentir  les  événe- 
ments, à  éviter  les  pièges  et  à  flairer  les  guêpiers. 
C'est  ce  que  la  nature  a  fait  en  lui  donnant  la  faculté 
que  nous  désignons  aujourd'hui  dans  la  science  sous 
le  nom  de  sccrélivité. 

Quand  elle  entre  en  action,  elle  porte  l'homme  à 
s'effacer,  à  se  mettre  de  côté  pour  observer  et  se  con- 
duire ensuite  suivant  les  circonstances.  La  secréti- 
vité  est  personnelle  dans  sa  nature  ;  elle  inspire  les 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIll-FAIllE.  195 

moyens  obliques  de  vaincre  les  obstacles;  elle  s'op- 
pose à  la  manifestation  naïve  de  ce  que  l'on  pense, 
et  tend  surtout  à  dissimuler  le  but  que  l'on  se  pro- 
pose d'atteindre;  elle  fait  éviter  la  lutte  ouverte  et 
chercher  des  détours.  Spurzheim  disait  qu'elle  ren- 
dait l'homme  clandestin  en  projets,  en  pensées  et  en 
actions. 

On  ne  peut  nier  qu'en  raison  de  sa  spontanéité  et 
bien  souvent  de  la  violence  de  nos  penchants  et  de 
la  vivacité  de  nos  sentiments,  il  ne  fût  très  impor- 
tant, pour  l'ensemble  et  l'harmonie  de  nos  rapports, 
que  nous  pussions  avoir  assez  d'influence  sur  nous- 
mêmes  pour  imprimer  une  retenue  salutaire  à  nos 
manifestations. 

Dans  notre  esprit  naissent  involontairement ,  en 
effet,  beaucoup  de  pensées,  de  désirs  et  d'émotions 
dont  l'expression  extérieure  exciterait  le  fou-rire 
ou  soulèverait  l'indignation  de  nos  semblables.  Sans 
l'assistance  secrète  et  réservée  de  cette  faculté  les 
relations  sociales  seraient  impossibles.  L'homme  ne 
saurait  vivre  avec  l'homme. 

On  se  repent  bien  souvent  de  ce  que  l'on  a  trop 
tôt  dit  et  fait.  Les  dictons  populaires  de  toutes  les 
nations  ont  consacré  la  justesse  de  cette  observation. 
La  secrétivité  a  été  regardée  comme  l'âme  des  af- 
faires ;  en  même  temps  qu'elle  sert  de  frein  à  l'im- 
pulsion de  nos  autres  pouvoirs ,  elle  nous  protège 
aussi  contre  une  indiscrète  curiosité. 


196  RUSE,  FINESSE,  SAVOlR-FAmE. 

Comme  tous  les  autres  attributs  inférieurs  de 
notre  espèce  ,  cette  faculté  doit  donc  ëlre  respectée 
dans  son  but  et  ses  applications  bien  ordonnées. 
Notre  devoir  seulement  est  de  la  maintenir  dans  le 
juste  degré  d'éncr[;ie  nécessaire  à  notre  propre  dé- 
fense ,  et  de  ne  l'employer  que  sous  le  contrôle  de 
l'intelligence  et  l'inspiration  des  sentiments  les  plus 
élevés  de  l'amc  humaine. 

A  ce  sujet,  je  crois  devoir  revenir  sur  une  obser* 
vation  que  j'ai  déjà  faite  et  qui  est  aussi  intéressante 
pour  la  science  qu'elle  est  consolante  pour  l'honneur 
et  la  dignité  de  notre  espèce;  elle  porte  d'ailleurs 
sur  presque  toutes  nos  virtualités  de  conservation. 
Celte  observation,  la  voici  :  c'est  que  les  abus  ini- 
maginables et  nombreux  de  ces  pouvoirs  inférieurs 
appartiennent  à  l'enfance  de  l'humanité ,  et  que 
l'homme,  proprement  dit,  n'en  est  pas  responsable. 

On  le  conçoit,  on  l'admet  sans  conteste,  l'homme 
fait  seul  est  comptable  de  ses  actions.  Dans  le  régné 
végétal  comme  dans  le  règne  animal,  il  faut  du  temps 
et  de  plus  des  milieux  favorables  pour  l'accroisse- 
ment total  et  complet  de  chaque  individu  ;  et  ce  n'est 
point  dès  les  premiers  instants  de  leur  vie,  ni  sous 
des  influences  délétères  ,  que  vous  voyez  apparaître 
en  chacun  d'eux  les  caractères  propres  de  leur  es- 
pèce. Eh  bien,  l'homme  n'échappe  point  à  cette  loi, 
il  ressemble  en  cela  aux  végétaux  et  aux  animaux, 
et  môme  son  évolution  se  fait  avec  plus  de  lenteur 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAHIE.  197 

encore  que  celle  de  tous  ces  êtres.  Si  le  milieu  dans 
lequel  il  se  développe  est  défavorable ,  il  reste  au- 
dessous  de  lui-môme  ;  il  ne  donne  jour  ni  à  son  àme 
ni  à  son  esprit,  et  au  physique  comme  au  moral,  il  ne 
présente  à  Tobservaleur  qu'un  être  faible  misérable, 
difforme,  avorté,  sans  intelligence  et  sans  moralité. 
Je  l'ai  dit  et  le  redirai  toujours,  l'homme,  en  général, 
est  le  disciple  de  tout  ce  qui  l'entoure.  Voilà  l'espèce 
de  fatalité  qui  pèse  sur  lui  et  à  laquelle  rien  ne  peut 
le  soustraire. 

N'accusons  donc  pas  la  nature  quand  tout  s'ex- 
plique par  notre  ignorance,  notre  incurie,  le  vice  de 
nos  institutions  ou  notre  mauvais  vouloir  vis-à-vis 
de  nos  semblables.  L'homme  est  fait  pour  le  bien, 
pour  l'honnête  et  le  vrai  ;  il  est  fait  pour  le  progrès 
en  toutes  choses,  et,  ce  qui  le  prouve,  c'est  que  de- 
puis l'antiquité  jusqu'à  nos  jours,  en  dépit  de  milie 
et  mille  obstacles,  il  n'a  cessé  en  valeurs  de  tout 
ordre  de  surpasser  ses  aïeux  et  de  prendre  des  posi- 
tions supérieures.  S'il  n'avait  pas  en  lui  des  aptitudes 
positives,  des  dispositions  naturelles,  des  sentiments 
qui  le  mettent  en  dehors  et  au-dessus  de  toutes  les 
autres  espèces  vivantes,  et  qui  ne  sont  et  qui  n'exis- 
tent que  pour  lui  assurer  une  noble  et  grande  exis- 
tence; s'il  n'était  pas  perfectible,  s'il  était  créé  pour 
une  éternelle  animalité,  notre  organisation  sociale 
n'aurait  pas  de  signification;  notre  sollicitude  pour 
nos  enfants  serait  ridicule  ;  les  soins  que  nous  pre- 


198  RUSE,  FINESSE,  SAYOIU-FAIHE. 

nons  de  leur  éducation  seraient  pris  en  pure  perle  ; 
les  préceptes  des  philosophes  et  des  sages  n'auraient 
point  donné  de  résultats;  la  punition  des  crimes 
et  les  récompenses  de  la  vertu  témoigneraient  de 
notre  insanité;  le  sang  du  Christ  aurait  coulé  pour 
des  brutes ,  et  ses  exemples  sublimes  n'auraient 
point  servi  d'exemple  à  l'univers. 

Certes  nous  avons  immensément  à  faire  encore 
pour  arriver  au  terme  de  notre  évolution  intellec- 
tuelle et  surtout  de  notre  évolution  morale.  Néan- 
moins, si  nous  comparons  les  mœurs  des  temps  an- 
ciens aux  mœurs  des  temps  modernes,  la  comparaison 
est  toute  à  l'avantage  de  notre  époque.  Vouloir  mettre 
sur  la  responsabilité  de  V homme,  homme,  les  actes 
instinctifs  et  sauvages  de  l'homme  animal,  et  placer 
ces  deux  êtres  si  dissemblables  sur  le  même  plan, 
c'est  vouloir  tout  confondre  à  plaisir  dans  l'esprit 
humain  et  ne  rien  comprendre  au  mouvement  de  la 
civilisation  ;  c'est  nier  les  énormes  transformations 
subies  par  l'humanité  et  la  livrer  pour  toujours  au 
mépris;  c'est  la  condamnera  tout  jamais  à  l'igno- 
rance, au  malheur  et  au  crime;  c'est  douter  des 
vues  de  la  Providence  sur  elle  et  déclarer  qu'en  lui 
donnant  un  si  vaste  cerveau,  elle  s'est  tout  simple- 
ment mise  en  faux  frais  pour  elle  ;  c'est  enfin  donner 
raison  à  tous  ceux  qui  ont  voulu  la  maintenir  dans 
l'abrutissement  et  l'esclavage  et  qui,  la  jugeant  inca- 
pable de  pouvoir  se  déterminer  par  des  motifs  élevés, 


lu  8K,   ilMlSSi:,  SAV()ll!-l'Ali;i;.  199 

n'oiU  cessé  pour  la  (gouverner  de  s'opposer  i\  son 
inslruction,  de  la  traiter  en  bete  et  de  suspendre  in- 
cessaniment  sur  elle  le  cimeterre  et  le  bâton. 

Si  cette  doctrine  sacrilège  et  impie  prévalait  sur 
la  nôtre,  si  elle  était  légitime  et  fondée,  elle  renver- 
serait toutes  les  notions  que  nous  avons  du  bien  et 
du  mal  et  toutes  celles  du  bon  sens.  Les  bienfaiteurs 
du  monde  n'auraient  été  que  des  idiots,  et  les  op- 
presseurs des  peuples,  par  une  connaissance  mieux 
approfondie  du  cœur  humain,  auraient  eu  seuls  de 
l'amour  et  du  génie.  Ils  auraient  eu  raison  d'abaisser 
nos  prétenlions,  de  nous  marcher  sur  la  tête  et  de 
nous  empocher  d'aspirer  à  un  rôle  de  noblesse,  de 
grandeur  et  de  vertu  qui  n'atteste  que  notre  orgueil 
et  qui  ne  convient  point  h  nos  misères. 

Voici  à  l'occasion  des  reproches  que  l'on  faisait 
aux  esclaves  de  l'antiquité  sur  leurs  dispositions  au 
mensonge,  cà  la  ruse,  à  la  duplicité,  ce  que  vient 
d'écrire  dernièrement  un  des  membres  les  plus  dis- 
tingués de  l'Institut.  J'aime  à  reprendre  mon  bien 
partout  où  je  le  trouve,  et  à  utiliser  au  service  de  la 
science  des  observations  de  détail  auxquelles  on  ne 
peut  reprocher  d'avoir  été  faites  dans  des  idées  pré- 
conçues. Ma  citation  va  faire  voir  quelle  forte  assise 
je  donne  à  mes  travaux. 

«Mais  à  quoi  faut-il  attribuer  ces  vices  de  l'es- 
clave, si  ce  n'est  à  l'esclavage  môme?  La  dissimula- 
tion et  la  ruse  ne  sont-elles  pas  les  seules  armes  des 

15 


200  r.rSE,  FINLSSI';,  SAVOlP.-FAmE. 

faibles  et  des  opprimés  contre  la  force  brutale  et  le 
despotisme  sans  frein?  Oui,  lemcnsonjje  était  le  vice 
des  esclaves,  comme  on  le  disait  avec  raison  pour  en 
inspirer  l'aversion  aux  hommes  libres.  Mais  qui  for- 
çait l'esclave  à  mentir,  si  ce  n'est  le  maître?  à  quoi  la 
franchise  eùt-elle  conduit  l'esclave,  si  ce  n'est  à  se 
faire  rouer  de  coups  etpout-ètre  pis  encore?  Il  ne 
faut  pas  oublier  que  Pollion,  le  plus  éléf^ant  des 
Romains,  fît  jeter  à  ses  murènes  un  esclave  pour  lui 
avoir  cassé  un  vase  de  cristal  par  maladresse;  que  le 
clément  Âuf;uste  fit  metlro  en  croix  un  intendant 
coupable  d'avoir  tué  une  caille  de  combat  pour  la 
manijcr,  La  franchise  !  elle  n'eût  pas  môme  éclairé  le 
maître  sur  ses  erreurs  ou  sur  ses  défauts,  tant  ils  se 
croyaient  supérieurs  non  seulement  par  position, 
mais  encore  par  nature  ;  car  tous,  dans  Tinfatuation 
de  leur  or(;ueil,  étaient  persuadés  de  la  meilleure 
foi  du  monde  que  les  esclaves  étaient  d'une  espèce 
inférieure,  et  cette  incroyable  prétention  était  ad- 
mise par  les  plus  graves  philosophes,  entre  autres 
par  Aristote. 

w  On  observe  partout  les  mômes  différences  entre 
le  vainqueur  et  le  vaincu.  Dans  le  Levant,  les  popu- 
lations grecques,  arméniennes,  syriennes,  etc.,  qui 
n'ont  pas  toujours  été  protégées  comme  aujourd'hui, 
ne  passaient-elles  pas  pour  avoir  moins  de  loyauté 
que  les  Turcs?  De  quelle  réputation  jouissent  les 
Juifs  en   Pologne,  en   Russie,  partout  où  l'oppres- 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  201 

sion  la  plus  brutale  pèse  encore  sur  eux?  Ne  sem- 
blent-ils pas  justifier  par  leur  conduite  les  préjugés 
qui  les  poursuivent?  Cependant  qu'on  observe  les 
Juifs  chez  nous,  et  qu'on  se  rappelle  ce  qu'ils  étaient 
au  moyen  âge  et  même  avant  notre  glorieuse  révo- 
lution ;  alors  on  comprendra  ce  que  peut  une  lon- 
gue oppression  sur  le  caractère  et  la  dignité  des 
opprimés,  ce  que  peut  la  liberté  pour  les  relever  de 
leur  abjection.  »  (F.  Lallemand.) 

Un  des  hommes  qui  font  le  plus  d'honneur  à  la 
France,  Montaigne,  qui  n'était  pas  médecin,  et 
voyez  où  la  science  de  la  nature  de  l'homme  a  été 
trouver  son  interprète,  avait  apprécié  l'importance 
et  le  rôle  de  la  faculté  dont  il  est  ici  spécialement 
question  ;  mes  lecteurs  ne  me  sauront  pas  mauvais 
gré  de  leur  faire  connaître  dans  quelle  mesure  il 
en  prescrivait  l'emploi  ;  ils  verront  comment,  sous 
la  direction  d'une  belle  intelligence  et  d'un  beau 
caractère,  une  faculté  de  bas  étage  peut  revêtir  de 
distinction  et  de  moralilé. 

«  Celui  qui  va  en  la  presse,  dit-il,  il  faut  qu'il 
gauchisse,  qu'il  serre  ses  coudes,  qu'il  recule  ou 
qu'il  avance,  qu'il  quitte  le  droit  chemin  selon  ce 
qu'il  rencontre,  qu'il  vive  non  tant  selon  soi  que 
selon  autrui,  non  selon  ce  qu'il  se  propose  mais  se- 
lon le  temps,  selon  les  hommes,  selon  les  affaires; 
car  le  sage  ne  marche  pas  toujours  d'un  même  pas, 
encore  qu'il  suive  le  même  chemin,  il  ne  change 


202  lU  Sr.  .   FINFSSK,  S.WOlR-l-AinK. 

point,  il  s'accommodo  comme  le  bon  marinier  fait 
des  voiles  selon  le  temps  et  le  vent.  11  convient 
souvent^tourner,  et  obliquement  arriver  cù  on  ne 
peut  en  droit  fil,  c'est  habileté.  )> 

Je  ne  sais,  messieurs,  si  la  femme  avait  besoin 
pour  suppléer  à  sa  faiblesse,  pour  remplacer  les 
forces  qui  lui  manquent ,  pour  se  conserver  heu- 
reuse et  libre,  de  trouver  une  espèce  de  compensa- 
lion  dans  l'énergie  de  cette  faculté.  Je  ne  sais  si  la 
nature  a  voulu  la  faire  échapper  par  là  aux  abus  de 
la  puissance  d'une  foule  d'hommes  qui  n'ont  jamais 
su  l'aimer  ni  la  respecter;  mais  ce  que  je  puis  affir- 
mer en  toute  vérité,  et  sans  avoir  l'intention  de  me 
livrer  à  la  satire,  c'est  ([ue  l'instinct  à  être  clandes- 
tin en  toutes  choses  et  en  toutes  circonstances  forme 
un  des  traits  dominants  de  son  caractère.  Observez- 
les,  messieurs,  dans  l'intérieur  du  foyer  domesti- 
que, et  vous  les  verrez  incessamment  disposées, 
surtout  aux  yeux  du  public,  à  satisfaire  les  fantaisies 
frivoles,  les  ordres  de  détail  du  chef  de  la  commu- 
nauté, à  user  son  autorité  sur  une  foule  de  minuties 
pour  ressaisir  la  liberté  dans  les  occasions  qui  les 
intéressent,  et  acquérir  par  ce  mélange  habile  de  la 
complaisance  et  de  la  ruse  une  indépendance  très 
effective;  il  semble  en  outre  qu'il  y  ait  entre  elles 
toutes  un  complot  tacite  de  domination,  elles  en 
connaissent  les  articles  sans  se  les  être  communi- 
qués; je  n'irai  pas  jusqu'à  dire  avec  Diderot,  que 


Ul  SE,  l-U\l<;S,SK,   SAVOIll-lAllll:;.  203 

plus  civilisées  que  nous  en  dehors,  elles  sont  res- 
tées de  vrais  sauvages  en  dedans,  qu'elles  sont  toutes 
machiavéliques  du  plus  au  moins,  et  qu'elles  devien- 
nent presque  toujours,  par  cela  môme,  implacables 
ennemies  de  celui  qui  les  a  devinées,  mais  j'adop- 
terais assez  volontiers  pour  elles  le  symbole  do 
l'Apocalypse  sur  le  front  de  laquelle  il  est  écrit 
mijstcre. 

Il  est  certain  qu'elles  s'en  imposent  rnieuv  que 
nous  sur  ce  qui  leur  plaît,  qu'elles  simulent  mieux 
que  nous  les  mouvements  des  passions,  qu'elles  ne 
s'oublient  jamais,  même  en  en  éprouvant  l'ivresse, 
et  que  le  moment  où  elles  sont  toutes  à  leur  projet 
est  quelquefois  celui  même  de  leur  abandon  le  plus 
complet. 

Voici  d'autres  fails  qui  serviront  peut-êlre  en- 
core à  faire  admettre  la  secrélivité  au  nombre  des 
forces  vives  de  notre  organisation.  Veuillez  bien, 
messieurs,  continuer  à  m'honorer  de  votre  attention. 

Quelque  indigne  qu'il  soit  d'un  homme  d'employer 
la  ruse  et  la  dissimulation  pour  le  succès  de  ses 
entreprises,  il  est  assez  difficile  quelquefois  de  se 
prononcer  avec  équité  sur  le  caractère  et  la  moralité 
de  certains  individus  qui  se  sont  acquis  de  la  célé- 
brité dans  cet  ordre  de  manifestations. 

Comme  vous  le  pressentez  probablement,  je  vais 
m'occuper  de  suivre  le  jeu  de  la  secrétivité  chez  les 
hommes,  qui,  dans  la  constitution  telle  quelle  des 


20/»  lllISi:,  FliNKSSK,  SAVOIU-rAUŒ. 

sociélés,  exercent  la  plus  [;randc  influence  sur  le 
sort  des  États.  Je  vais  la  mettre  à  découYcrtchez  nos 
plénipolenliaires ,  nos  ministres,  nos  diplomates, 
nos  généraux  et  nos  ambassadeurs.  Il  n'est  guère 
possible,  vous  le  voyez,  de  l'étudier  sur  un  plus 
brillant  théâtre,  et  do  trouver  par  conséquent  une 
occasion  plus  favorable  pour  en  apprécier  le  bon  ou 
le  mauvais  emploi.  Il  y  a  peu  d'hommes  aussi  mal 
jugés  que  le  sont  ordinairement  tous  ceux  dont  je 
vais  vous  entretenir  un  instant. 

La  force  d'âme  qu'il  faut  avoir  pour  jouer  un  pa- 
reil rôle,  cette  tranquillité  imperturbable  qu'il  faut 
montrer  au  milieu  des  mécomptes  et  des  obstacles  , 
et  quelquefois  même  au  milieu  des  outraijes  et  des 
douleurs,  ont  pu  être  et  ont  été  effectivement  admi- 
rés par  des  hommes  dont  le  jugement  n'est  pas  à 
dédaigner.  Ainsi ,  le  profond  Davila  célébra  souvent 
la  dissimulation  de  Catherine  de  Médicis  ;  le  sévère 
Clarendon  celle  de  Digby,  comte  de  Bristol  ;  le  ju- 
dicieux Loke  celle  de  Ashley ,  comte  de  Schaftes- 
bury  ;  Cicéron  lui-môme  considérait  le  caractère 
dissimulé  non  seulement  comme  un  caractère  supé- 
rieur, mais  comme  s'accordant  avec  une  certaine 
flexibilité  de  manières  qui  lui  paraît  agréable  et 
respectable,  et  dont  il  trouve  l'exemple  dans  l'Ulysse 
d'Homère,  dans  Thémislocles,  dans  Lysaudreetdans 
Marcus  Crassus. 

En  France,  messieurs,  un  homme  qui  appartient  à 


IUJ8E,   l-liNESSi:,  SAVUIU-FAIUE.  205 

l'histoiro  de  nos  soixante  dernières  années,  Charles- 
Maurice  de  Talleyrand-Pcrigord,  prince  deBénévent, 
s'est  largement  dessiné  comme  type  de  l'esprit  poli- 
tique :  personne  mieux  que  lui  ne  connaissait  la 
science  des  affaires,  et  n'a  mieux  manœuvré  dans  le 
silence  et  dans  l'ombre  ;  personne  n'a  montré  plus 
de  secrétivilé  ,  n'a  moins  fait  soupçonner  ce  qui  se 
passait  dans  son  âme,  n'est  arrivé  plus  tranquille- 
ment à  ses  fins ,  n'a  déjoué  avec  plus  de  grâces  et 
d'esprit,  comme  aussi  avec  moins  d'emportement 
les  complots  de  ses  adversaires  :  au  milieu  des  plus 
importants  débats  et  des  passions  les  plus  vives,  per- 
sonne n'a  mieux  que  lui  réprimé  l'expression  exté- 
rieure de  ses  émotions,  n'a  mieux  dissimulé  sa  colère 
et  sa  joie.  Toujours  maître  de  lui-même,  devinant 
ses  interlocuteurs  tout  en  restant  impénétrable 
pour  eux  ;  personne  n'a  certainement  porté  plus 
loin  le  lacl,  l'esprit  et  le  savoir-faire  ;  n'a  mieux  mJs 
à  la  longue  la  fortune  de  son  côté ,  et  personne  à  la 
longue  aussi,  par  suite  de  ses  prodigieux  succès,  n'a 
soulevé  chez  les  autres  plus  de  mouvements  divers 
et  n'a  été  exposé  à  plus  de  jugements  contra- 
dictoires. 

Permettez-moi  de  vous  le  dire,  messieurs,  quand 
bien  môme  je  devrais  blesser  en  cela  l'opinion  de 
plusieurs  de  mes  confrères  et  trahir  en  même  temps 
chez  moi -môme  un  sentiment  d'orgueil,  il  n'est  point 
donné  à  tout  le  monde  de  juger  de  pareils  hommes. 


•JOG  lîlSK,   ILNKSSK,  SAV(  )ll'.-rAIHi:. 

Des  tôles  de  ccl  ordre  sont  exceptionnelles,  et  d(2s 
lèlcs  médiocres,  comme  le  sont  les  lôtes  des  trois 
quarts  et  demi  du  [jenre  humain,  des  tôtes  médiocres 
qui,  d'ailleurs,  s'en^^ourdissent  et  végètent  dans  les 
positions  inférieures  ou  moyennes  de  la  société , 
n'ont  rien  en  elles  de  ce  qu'il  faut  avoir  pour  oser 
se  permettre  un  jugement  sur  des  hommes  de  cette 
trempe.  Ces  hommes,  indépendamment  de  leur  forte 
secrélivité,  l'emportent  encore  sur  les  autres  par 
une  intelligence  nette  et  précise  qui  les  fait  arriver  à 
connaître  du  premier  coup  d'œil  ce  qui  est.  Chez 
eux,  tout  est  le  résultat  de  l'observation;  tout  est 
positif,  tout  est  réel  et  tout  se  réduit  à  la  plus  simple 
expression.  Les  paroles  ne  sont  rien ,  les  faits  sont 
tout.  Point  d'utopie  dans  leur  esprit,  point  de  poésie 
nébuleuse,  point  de  merveilleux  surabondant.  En  un 
instant  ils  ont  tout  analysé  ,  tout  vu,  tout  comparé  ; 
leur  thème  est  fait,  et  la  tendance  instinctive  (ju'ils 
ont  d'ailleurs  à  s'effacer,  à  se  mettre  de  côté  pour 
bien  voir,  à  suspendre  les  manifestations  de  leurs 
pensées  et  de  leurs  sentiments,  se  trouve  incessam- 
ment renforcée  et  encouragée  dans  son  activité,  par 
le  succès,  par  l'habitude,  et  leur  grande  expérience 
des  hommes  et  des  choses  de  ce  monde. 

D'après  l'aulorité  des  hommes  que  nous  avons 
cités  et  qui  ont  ouvertement  montré  leur  considé- 
ration pour  les  grands  diplomates  de  l'antiquité,  on 
comprendra  sans  peine  la  réserve  que  des  esprits 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  207 

sévères  doivent  apporter  à  asseoir  une  opinion  sur 
les  hommes  qui  leur  succèdent  et  les  remplacent 
aujourd'hui  dans  le  maniement  des  affaires.  Nos 
mœurs  publiques  et  particulières  ne  sont  point  en- 
core  tellement  avancées,  tellement  respectables  que 
nous  puissions  nous  poser  en  r/rands  juges  de  leurs 
actions  et  déverser  sur  eux,  sans  examen  et  de  prime 
abord,  la  critique,  le  blâme  et  l'injure.  Devant  eux, 
abandonnons  les  termes  ordinaires  de  comparaison, 
tenons  compte  du  milieu  dans  lequel  ils  se  trouvent 
et  des  intérêts  majeurs  qu'ils  tiennent  dans  la  main, 
ne  les  abaissons  pas  au  niveau  de  notre  intelligence  . 
commune,  remarquons  plutôt  avec  quelle  supério- 
rité de  vue  ils  se  mettent  en  rapport  exact,  harmo- 
nique et  complet  avec  la  civilisation  de  leur  époque 
et  les  réalités  du  monde  ,  et  cessons ,  une  fois  pour 
toutes,  de  les  examiner  avec  la  simplicité  d  ame  et 
d'esprit  d'un  bourgeois  du  Marais ,  ou  d'un  docteur 
en  médecine,  enSorbonne,  ou  en  droit. 

Il  n'y  a  pointa  s'élever  contre  l'évidence  des  faits. 
Malheureusement,  presque  jusqu'à  l'époque  actuelle, 
le  respect  pour  les  droits  des  nations,  comme  l'a  fort 
bien  fait  observer  Adam  Smith,  n'a  été  qu'un  mot  et 
une  vaine  prétention.  Certes,  la  chose  est  humiliante 
à  dire,  mais  on  n'a  presque  jamais  vu  les  représen- 
tants des  États  consulter  et  observer  dans  les  guerres 
et  les  négociations  les  principes  de  la  justice.  La 
vérité  et  la  loyauté  y  sont  généralement  méprisées  ; 


208  RUSK,  FINESSt;,  SAYOm-FAIRK. 

les  traités  sont  violés,  et,  si  leur  violation  peut  avoir 
la  moindre  utilité,  le  pays  qui  en  retire  avantage 
place  fort  haut  clans  son  estime  et  son  affection  le 
personnage  politique  qui  n'a  point  été  arrêté  clans 
ses  déterminations  par  les  maximes  d'une  morale 
qu'on  regarde  comme  déplacée. 

Dans  ces  différentes  circonstances,  les  ambassa- 
deurs qui  ont  trompé  les  ministres  des  nations  enne- 
mies ;  les  généraux  qui,  par  leurs  stratagèmes,  ont 
déjoué  tous  les  calculs  et  tous  les  pièges  de  leurs 
adversaires,  ont  toujours  été  admirés  et  applaudis 
de  leurs  compatriotes.  Le  général  honnête  homme, 
le  diplomate  scrupuleux  qui  mépriserait  dans  ces 
positions  bien  déterminées  les  avantages  que  la  ruse 
peut  leur  donner,  ou  qui  aimeraient  encore  mieux  en 
laisser  prendre  sur  eux  que  d'en  acquérir  par  un  tel 
moyen;  les  hommes  enfin  qu'on  aimerait  et  qu'on 
estimerait  le  plus  dans  les  transactions  particulières 
seraient  regardés  comme  des  enfants  ou  comme  des 
niais,  si  sur  les  champs  de  bataille  ou  dans  les  né- 
gociations politiques  ils  négligeaient  une  seule  des 
puissances  et  des  ressources  de  leur  constitution. 
L'enjeu  de  part  et  d'autre  est  trop  fort,  de  trop 
grands  intérêts  sont  en  présence  pour  que  les  popu- 
lations pleines  d'anxiété  puissent  excuser  le  plénipo- 
tentiaire ou  le  chef  d'armée  qui,  dans  de  pareilles 
extrémités,  n'a  point  voulu  se  servir  d'un  d>  nos 
plus  précieux  instincts  de  conservation.  La  délica- 


RUSE,  FiNliSSE,  SAVOIU-FAIUE.  209 

tesse  csl  bonne  ,  elle  est  belle  ,  elle  est  hononible, 
mais  elle  est  généralement  préjudiciable  en  temps 
de  guerre  et  d'extermination  ;  elle  est  ridicule  auprès 
de  gens  qui  n'en  écoutent  en  rien  et  n'en  suivent  en 
rien  les  inspirations.  Le  dévouement,  l'amour  du 
prochain,  l'abnégation,  la  loyauté,  la  franchise,  sont 
incontestablement  des  vertus  méritoires;  mais  si 
nous  sommes  menacés  ,  soit  comme  individus ,  soit 
comme  corps  de  nation,  dans  notre  existence  et  nos 
droits  légitimes  ;  s'il  s'agit  d'ôtrc  ou  de  n'être  pas, 
nous  devons  montrer  des  vertus  d'un  autre  ordre  et 
convoquer  toutes  les  forces  de  l'organisme  au  salut 
de  notre  conservation.  Ainsi  l'a  voulu  la  nature. 

Que  pensez-vous  de  toutes  ces  observations  sur  la 
secrétivilé,  médecins  mes  confrères,  physiologistes 
de  la  rate  et  du  foie,  de  l'estomac  et  des  poumons  ? 
Qu'en  dites-vous  aussi,  analomistcs,  orthopédistes, 
qui  connaissez  si  bien  notre  charpente  osseuse  et 
l'action  des  muscles  qui  s'y  implantent  et  la  font 
mouvoir?  La  faculté  dont  je  traite  en  ce  chapitre 
exisle-t-elle,  et  si  elle  existe,  si  nous  sommes  de  par 
la  nature  contraints  et  forcés  de  l'admettre  au  nombre 
des  forces  de  l'organisme  cérébral,  que  vais-je  en 
faire?  que  puis-je  en  dire?  Ne  vous  occupez-vous  pas 
de  choses  réelles  ?  Comprenez-vous  enfin  que  tout  en 
me  livrant  à  des  études  moins  grossières  que  celles 
qui  font  l'objet  de  vos  importants  travaux,  je  n'en 


210  RI  ,SK,  FINESSE,  SAVOlR-FAmE 

suis  pas  moins  dans  une  dircclion  scientifique  quia 
son  mérile  et  son  utilité. 

Quoi  !  les  uns  et  les  autres,  vous  donnerez  des  pré- 
ceptes pour  accomplir  et  favoriser  des  digestions 
laborieuses;  vous  indiquerez  par  quels  procédés  on 
peut  faciliter  et  agrandir  les  mouvements  respira- 
toires, ou  bien  encore  vous  direz  par  quels  moyens 
on  peut  faire  acquérir  au  corps  le  plus  faible,  le  plus 
lourd  ou  le  plus  mal  contourné,  de  la  vigueur,  de  la 
grâce  et  de  la  souplesse  ;  vous  saisirez  enfin  sur  une 
foule  de  points  les  détails  et  l'ensemble  de  notre 
organisation  matérielle,  et  vous  en  réglerez  par  cela 
même  les  fonctions  les  plus  simples;  et  lorsqu'un 
autre  médecin,  se  plaçant  comme  vous  en  face  de  la 
nature,  viendra  mettre  en  relief  les  facultés  que  nous 
partageons  avec  les  animaux  ;  lorsqu'il  viendra,  pour 
ne  citer  qu'un  exemple,  vous  parler  des  instincts  de 
conservation  qui  forment  avec  eux  notre  commun 
apanage,  et  que  pour  aider  à  notre  perfectionnement 
intellectuel  et  moral,  il  exposera  de  quelle  manière 
nous  devons  les  faire  fonctionner  sous  nos  qualités 
d'hommes,  vous  ne  voudrez  ni  examiner,  ni  accepter, 
ni  appliquer  ses  principes.  La  chose  est  inimagi- 
nable, car  enfin,  quelque  misérables  qu'aient  été 
les  cours  de  logique  et  de  philosophie  que  l'on  vous 
a  fait  faire,  vous  avez  au  moins  quelquefois  entendu 
dire  un  mol  de  l'association  de  nos  facultés  et  des 
influences  respectives  qu'elles  exercent  les  unes  sur 


RUSK,  FINESSE,  SAVOIR-FAirîE.  211 

les  autres.  Eh  bien,  lorsque  ce  confrère,  pénétré  de 
la  valeur  de  son  enseignement,  bravera  votre  incré- 
dulité et  viendra  vous  indiquer  par  quelles  ressources 
qui  sont  en  nous  et  en  même  temps  par  quelles  mo- 
dificateurs extérieurs  il  est  possible,  comme  je  vous 
l'ai  déjà  dit  tant  de  fois,  d'éclairer,  d'épurer,  d'en- 
noblir l'expression  de  ces  mêmes  puissances  infé- 
rieures, vous  dédaignerez  sa  parole  et  hausserez  sur 
lui  les  épaules  de  pitié.  Allez,  allez,  vous  vous  donnez 
une  importance  que  vous  n'avez  pas,  l'autorité  vous 
manque  en  pareille  matière,  et  je  ne  crains  point  de 
vous  abaisser  à  mon  tour.  Vous  m'avez  jugé  sans  la 
science,  je  vous  juge  avec  elle,  et,  fort  de  sa  sanc- 
tion, je  mets  le  pied  sur  votre  tête  et  vous  renvoie  vos 
mépris. 

Il  y  a  cependant  des  siècles  qu'on  vous  le  dit  :  Au 
moral  comme  au  physique  on  peut  aider,  corriger, 
modifier  la  nature. 

Fortifier  des  constitutions  délicates,  ramener  à 
leur  état  normal  et  régulier  tels  et  tels  appareils 
où  prédominent  momentanément  la  névrose  et  la 
surexcitation ,  redresser  avec  bonheur  et  facilité 
telles  et  telles  difformités  du  corps;  enfin  soulager, 
faire  revivre  et  marcher  des  machines,  voilà  qui 
n'est  pas  mal,  la  médecine  la  plus  vulgaire  est  en 
rapport  avec  les  besoins  les  plus  simples  et  les  plus 
nombreux  de  l'humanité,  et  elle  honore  incontesta- 
blement le  bon  homme  qui  l'exerce,  mais  nous  ne 


212  IWSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

pouvons  pas  ne  pas  rarliculer  bien  liant,  l'art  mê 
dical  s'étend  au  delà  de  toutes  ces  épaisses  modifi- 
cations de  la  matière ,  et  ce  n'est  pas  là  que  se 
trouvent  les  confi:is  de  sa  puissance. 

Un  horizon  tout  différent  se  déroule  sous  les  yeux 
du  médecin  qui  a  étudié  l'anatomie  et  la  pliysiolo^^ne 
du   cerveau   et   du  système    nerveux  ,   il   connaît 
l'homme  proprement  dit  :  il  connaît  sa  nature  ins- 
tinctive, intellectuelle  et  morale,  il  sait  tout  ce  qui 
l'ébranlé  du  dedans  comme  du  dehors;  non  seule- 
ment, comme  je  me  plais  toujours  à  le  répéter,  il  a 
fait  l'analyse  de  toutes  les  forces  inhérentes  à  son 
organisation  cérébrale  ;  il   sait   par  conséquent  le 
nom  et  le  nombre  de  ses  penchants  inférieurs,  le 
nom  et  le  nombre  de  ses  sentiments  moraux,  le  nom 
et  le  nombre  de  ses  pouvoirs  intellectuels,  industriels 
et  artistiques,  mais  il  sait  aussi  quelle  est  l'inégalité 
de  leur  puissance  dans  la  tête  humaine,  quel  est  leur 
ordre  d'hiérarchie,  et  par  quels  moyens  extérieurs  il 
peut  frapper  sur  chacune  de  ces  virtualités  e!  en  aug- 
menter ou  en  ralentir  à  son  gré  les  activités  acquises 
ou  innées. 

Comme  de  raison  alors,  pour  l'homme  en  général, 
il  expose  les  principes  à  l'aide  desquels  on  peut  ex- 
citer ou  refréner  l'énergie  de  ses  instincts,  stimuler 
ou  modérer  l'activité  de  ses  sentiments,  développer 
ou  régulariser  les  pouvoirs  de  son  intelligence,  et  si 
on  vient  le  consulter  pour  des  sujets  hors  ligne,  pour 


RUSE,  FIINKSSE,  SAVOIR-FAIRE.  213 

des  lêles  mal  nées  ou  viciées  par  une  mauvaise  édu- 
cation première;  si  Ton  vient  à  lui  pour  des  âmes 
boiteuses,  des  intelligences  étroites  ,  des  caractères 
pervertis,  des  esprits  excentriques,  ou  bizarres,  ou 
frappés  d'aliénation,  il  répond  à  l'appel  qu'on  lui  fait 
pour  tous  ces  infirmes.  11  fait  au  moral  ce  que  font  ses 
confrères  au  physique,  et  il  le  fait  d'autant  mieux, 
qu'ayant  surpris  le  mécanisme  admirable  des  opéra- 
lions  de  l'entendement  humain,  il  n'a  besoin  pour  le 
succès  de  son  œuvre  que  de  disposer  entièrement  du 
sujet  qu'on  amène  à  sa  consultation  et  du  milieu 
qu'il  veut  faire  peser  sur  lui. 

Pour  que  ces  idées  ne  fussent  pas  fondées,  pour 
.que  ces  prétentions  ne  fussent  pas  légitimes,  il  fau- 
drait faire  abstraction  des  plus  grandes  œuvres  des 
législateurs  anciens  et  modernes.  Il  faudrait  mé- 
connaître également  tout  ce  qu'ont  fait  sous  ce  rap- 
port les  moralistes,  les  philosophes,  les  prêtres,  les 
médecins  et  les  hautes  têtes  politiques  de  toutes  les 
époques,  qui  malgré  l'état  peu  avancé  de  la  science 
de  la  nature  de  l'homme,  ont  fait  fléchir  sous  leurs 
puissants  systèmes  les  différentes  forces  virtuelles 
de  l'humanité. 

Je  le  redis  encore  une  fois,  s'élever  contre  des 
principes  aussi  invariables  et  aussi  positifs ,  c'est 
nier  Tinfluence  de  l'hygiène,  des  mœurs,  de  l'ins- 
truction, des  institutions  de  tout  ordre  sur  le  sort 
des  nations,  c'est  s'inscrire  en  faux  contre  le  térnoi- 


2U  ru:.SE,  l'INKSSK,  SAVOIIi-rAll'.K. 

gnn[je  du  malléuble  genre  liinnaiii.  C'esl  protester 
contre  toutes  les  dispositions  de  notre  esprit,  contre 
les  miracles  de  l'éducation,  l'amendement  des  cri- 
minels, la  [juérison  des  aliénés,  la  conversion  des 
méchants  et  l'agrandissement  inlcllecluel  et  moral 
des  têtes  inférieures.  C'est  perdre  son  nom  d'homme 
et  mourir  à  l'observation,  à  la  comparaison,  à  l'in- 
duction, à  toutes  les  forces  capitales  de  notre  ma- 
gnifique organisation. 

Voyons  maintenant  si,  pour  l'exercice  intelligent 
et  moral  de  la  secrétivité,  j'ai  bien  saisi  les  indica- 
tions de  la  nature,  voyons  si  ma  loi  de  promulgation 
ressort  de  l'esprit  de  sagesse  qui  a  présidé  à  la  for- 
mation de  la  tête  humaine  et  si  j'ai  été  assez  heu- 
reux pour  l'avoir  révélée  tout  entière. 


RUSE,  FINESSE, 


SAVOIR-FAIRE,  PENCHANT  A  ETRE  CLANDESTIN, 
SÉCRÉTIVITÉ. 


Ne  marcliez  pas  en  des  voies  lortueuses,  cl 
que  voire  parole  soit  loujours  vraie. 


Combien  de  fois  serai-je  obligé  d'expliquer 
ma  création,  et  quand  cesserez-vous  de  con- 
fondre l'abus  que  vous  faites  incessamment  de 
vos  facultés  avec  l'emploi  intelligent  et  moral 
que  vous  devez  en  faire? 

Quel  rapport,  par  exemple,  y  a-t~il  entre 
celte  pénétration  fine  et  déliée  que  j'ai  faite 
inhérente  à  votre  caractère,  entre  cet  esprit 
d'habileté,  ce  tact,  ce  savoir-faire,  cette  dis- 
crétion clairvoyante  dont  j'ai  voulu  protéger 
tous  les  calculs  de  votre  tête  et  tous  les  mou- 

16 


216  RUSK,  IINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

vements  de  votre  âme,  et  ces  subterfuges  mi- 
sérables, ces  arguties  sans  croyance  et  sans 
dignité,  ces  ruses  grossières  et  ces  hypocrisies 
profondes  dont  vous  vous  servez  tour  à  tour 
pour  couvrir,  ou  la  stérilité  de  votre  esprit,  ou 
la  bassesse  de  votre  âme?Ne  saurez-vous  donc 
jamais  utiliser  en  hommes  vos  pouvoirs  infé- 
rieurs? Tantôt  vous  restez  en  deçà  de  leur  ac- 
tivité propre,  tantôt  vous  allez  au  delà  deleur 
application  légitime,  et  le  plus  ordinairement 
vous  ne  les  employez  qu'à  mal  faire.  Pourquoi 
ne  pas  éclairer  vos  différentes  facultés  les 
unes  par  les  autres?  Pourquoi  ne  leur  faites- 
vous  pas  se  prêter  un  mutuel  appui ,  et  ne  les 
vois-je  pas  conspirer  ensemble  au  but  moral 
que  vous  devez  toujours  vous  proposer  d'at- 
teindre? Vous  les  scindez,  vous  les  divisez, 
vous  les  morcelez,  vous  brisez  l'harmonie  de 
leurs  rapports.  Les  inférieures  ne  sont  point 
soumises  au  contrôle  des  supérieures,  et  tous 
les  dons  que  vous  tenez  de  ma  bonté  se  trou- 
vent viciés  par  le  fait  même  de  votre  indiffé- 
rence à  connaître  les  plus  simples  lois  de  vo- 
tre constitution  cérébrale.  Grands  philosophes, 
vraiment,  qui  possèdent  toutes  les  sciences, 
excepté  celle  de  leur  propre  vie. 


RUSE,  FINESSE,  SxWOIR-FAIRE.  217 

Si  VOUS  n'étiez  pas  les  premiers  des  êtres,  si 
je  n'avais  ajouté  a  vos  instincts  de  conserva- 
tion une  belle  intelligence  et  de  nobles  senti- 
ments, je  m'expliquerais  et  vous  pardonnerais 
cette  ignorance  et  ces  désordres  :  vous  ne  se- 
riez que  des  brutes;  et  que  voudriez-vous  que 
je  demandasse  à  des  brutes?  Mais  puisque, 
indépendamment  de  tous  les  pouvoirs  que  j'ai 
inégalement  répartis  sur  la  tête  des  animaux  et 
que  j'ai  rassemblés  sur  la  vôtre,  vous  brillez 
encore  par  des  facultés  qui  vous  sont  propres 
et  qui  vous  donnent  le  gouvernement  de  vous- 
mêmes  et  du  monde  extérieur,  soyez  au  moins 
par  vos  actes  ce  que  vous  êtes  en  réalité;  ren- 
dez ce  que  vous  avez  reçu,  ayez  la  conscience 
de  vos  attributset  de  vos  privilèges,  et,  dans  le 
sentiment  de  vos  forces  et  de  votre  grandeur, 
ne  laissez  pas  s'effacer  davantage  en  vous  le 
caractère  de  l'humanité. 

Pénétrez-vous  bien  de  cette  idée  :  les  sen- 
timents moraux  et  les  hautes  facultés  de  l'in- 
telligence embrassent  toute  la  race  humaine 
dans,  leur  activité  et  dans  les  résultats  de  leur 
application  ,  tandis  que  les  penchants  ne 
s'exercent  que  pour  la  conservation  de  l'in- 
dividu et  de  sa  famille,  et  comme  le  premier 


218  RUSK,  FINIÎSSK,  SAVOIR-FAIRE. 

de  ces  deux  mobiles  est  d'un  ordre  plus 
élevé  que  l'autre,  c'est  son  autorité  qui  est 
suprême.  Telle  est  l'indication  qui  ressort  en  . 
toute  évidence  de  l'arrangement  admirable 
qui  a  présidé  à  la  formation  de  la  tête  hu- 
maine, et  tel  est  mon  commandement. 

Ouvrez  les  livres  des  philosophes  et  des  mo- 
ralistes, et  vous  n'y  trouverez  rien  qui  approche 
de  cette  révélation   scientifique ,  et  qui  vous 
donne  mieux  les  motifs  supérieurs  de  vos  dé- 
terminations. Ne  violez  donc  plus  la  loi  de  hié- 
rarchie qui  doit  régner  entre  vos  différents 
pouvoirs,  et  agissez   dans  la  direction  de  la 
suprématie  qui    appartient   à   vos    qualités 
d'hommes.  Tout  est  là,  voilà  le  code  inva- 
riable de  la  morale  et  de  la  religion  établi  par 
moi-même  et  inscrit  en  gros  caractères  dans 
votre  constitution.  Voilà  ce  qui  doit  en  faire 
un  jour  l'universalité  et  ce  qui  doit  en  consti- 
tuer l'éternelle  durée.  Vous  concevez  main- 
tenant comment  tous  les  législateurs  qui  n'ont 
point  eu  cette  connaissance    n'ont   entrevu 
qu'une  partie  des  vérités  positives,  quand  ils 
ne  se  sont  pas  égarés  et  perdus  dans  les  im- 
perfections de  leur  propre  esprit. 

Non,  vous  ne  savez,  ni  dans  l'ensemble,  ni 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIUE.  219 

dans  les  détails,  ordonner  votre  vie  confor- 
mément à  votre  nature  supérieure.  Que  vous 
sert-il  d'être  hommes,  si  vous  ne  marchez  que 
sous  l'impulsion  de  vos  penchants  et  ne  vous 
vous  agitez  que  dans  l'intérêt  de  votre 
égoïsme?  On  dirait  que  le  discernement  vous 
manque,  et  que  les  sentiments  élevés  vous 
font  défaut.  Pour  ne  vous  parler  que  de  la  fa- 
culté dont  je  veux  bien  ici  vous  formuler  la 
loi  d'application,  là  où  vous  devriez  apporter 
le  plus  de  sécrétivité  possible,  on  vous  voit 
incessamment  occupés  à  fixer  sur  vous  les 
regards  dû  public  ;  vous  affichez  jusqu'à  vos 
désordres ,  et  lors  même  que  vous  suivez 
l'impulsion  de  vos  plus  hautes  facultés,  vous 
ne  savez  non  plus  ni  vous  gouverner  ni  vous 
taire. 

Vous  ouvrez  quelquefois  votre  âme  à  la  pi- 
tié, et  vous  soulagez  l'infortune.  Mais  en  obéis- 
sant à  ce  sentiment  si  naturel  et  si  délicieux , 
suivez-vous  mes  recommandations?  Votre  main 
droite  ignore-t-elle  ce  que  donne  votre  main 
gauche,  et  ne  vous  voit-on  pas  cherchant  la 
satisfaction  ailleurs  que  dans  le  bien  même, 
étaler  à  tous  les  yeux  la  plus  misérable  vanité, 
etmendier  pour  cet  acte  d'obligation  naturelle 


220  RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

l'approbation  de  vos  semblables?  Ignorants 
qui  voulez  le  bonheur  et  qui  ne  courez  qu'a- 
près les  faux  biens,  ne  devriez-vous  pas  savoir 
que  dès  ce  monde  même,  je  récompense  par  les 
plus  douces  voluplés  l'exercice  modeste  et 
désintéressé  des  sentiments  moraux. 

Et  lorsque  vous  me  rendez  le  culte  qui  m'est 
dû,  vous  ai-je  dit  aussi  d'y  mellre  de  l'affec- 
tation et  d'en  faire  en  quelque  sorte  mélier  et 
marchandise?  Loin  de  là,  je  vous  ai  recom- 
mandé de  fuir  le  bruit  et  l'ostentalion,  de  fer- 
mer votre  porte  et  de  prier  en  secret.  J'ai  fait 
plus  pour  votre  dignité.  Je  vous  ai'suivis  jus- 
que dans  les  détails  de  votre  vie  privée,  et 
lorsque  je  vous  ai  imposé  des  abslinences,soit 
pour  vous  accoutumera  l'obéissance,  soit  pour 
vous  aider  à  affaiblir  et  à  combattre  la  violence 
de  vos  passions,  je  vous  ai  expressément  en- 
joint de  dérober  au  public  la  sainteté  de  vos 
occupations,  et  dans  ce  but,  de  vous  parfumer 
les  jours  de  vos  jeûnes.  Oh  !  que  vous  êtes  loin 
encore  du  terme  de  votre  perfectionnement  ! 
et  quand  goùterez-vous  enfin,  dégagés  de  tout 
motif  inférieur,  les  plaisirs  ineffables  et  secrets 
de  mon  adoration  ! 

Dans  le  commerce  ordinaire  delà  vie,  main- 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  221 

tenez  dans  une  juste  mesure  votre  esprit  de 
réserve  et  de  discrétion;  conservez,  sous  ses 
pressentiments  nombreux,  Tacuilédevos  sens; 
ayez  l'œil  el  l'oreille  à  tout.  Montrez  du  tact, 
de  i'habilelé,  du  savoir-faire  ;  évitez  les  em- 
bûches; défendez  vos  personnes  et  vos  biens, 
et  jouissez  en  silence  des  faveurs  de  votre  in-^ 
slinct.  î\iaisque  cette  faculté  précieuse  de  con- 
servation soit  plutôt  dans  vos  mains  un  moyen 
de  défense  qu'un  moyen  d'attaque,  et  restez 
toujours  hommes  en  vous  en  servant.  La  dis- 
simulation, riiypocrisie,  le  mensonge,  révèlent 
la  faiblesse  de  l'intelligence  et  la  pauvreté  du 
caractère  :  sous  ces  vices  de  l'esprit  et  du 
cœur  se  cachent,  bien  fréquemment  d'ailleurs, 
des  intentions  criminelles.  Riches  comme  vous 
l'êtes  de  tant  de  qualités  supérieures,  qu'a- 
vez-vous  besoin  de  recourir  aux  subterfuges, 
à  l'astuce,  aux  traîtrises,  à  mille  infamies, 
pour  accomplir  vos  desseins?  L'intelligence, 
la  droiture  et  la  noblesse  de  l'âme,  secondées 
par  l'activité  modérée  delà  sécrétivité  suffisent 
pour  déjouer  les  calculs  des  méchants.   Ne 
renversez  pas  les  institutions  de  ma  sagesse. 
N'oubliez  jamais  que  votre  supériorité  ne  re- 
lève que  de  vos  facultés  supérieures.  Vos  in- 


222  m:SK,  FIiSESSK,  SAVOIH-FAIRE. 

stincts  protègent  et  défendent  votre  existence. 
C'est  une  force  énergique  que  j'ai  mise  à  votre 
disposition,  mais  vos  instincts  dépouillés  de 
lumières  et  de  moralité  ne  peuvent  que  vous 
conduire  à  l'asservissement,  à  la  honte,  au  ri- 
dicule, au  crime  et  à  tous  les  malheurs  :  c'est 
ainsi  que  jusqu'à  présent  vous  avez  presque 
toujours  manqué  le  but  élevé  de  votre  exis- 
tence. 

A  ce  point  de  vue  donc,  défiez-vous  de  vous- 
mêmes  :  ces  instincts  de  conservation  sont 
puissants  et  nombreux;  ils  ne  recherchent  en 
général  que  des  satisfactions  personnelles  et 
grossières.  Au  sein  de  vos  occupations  journa- 
lières ou  au  milieu  des  distractions  du  monde, 
ils  pèsent  incessamment  sur  vous  et  forment 
en  secret  le  fond  de  vos  pensées.  Défiez-vous 
de  leurs  sollicitations,  car  l'attention  que  vous 
y  portez  entretient  et  renforce  leur  énergie 
native,  et  vous  expose  à  tout  moment  à  subir 
leur  empire.  Les  causes  premières  de  vos  mau- 
vaises actions  se  trouvent  là  tout  entières.  Dé- 
fiez-vous, faites  violence  à  leur  égoïsme,  com- 
mandez à  la  bête.  Soyez  hommes,  ne  rompez 
point  le  faisceau  des  forces  diverses  que  je 
vous  ai  départies,  et  sous  le  contrôle  de  votre 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  223 

belle  intelligence,  n'écoutez  en  secret  que  la 
voix  de  vos  sentiments  supérieurs  :  c'est  là 
que  toutes  les  vertus  ont  leur  origine ,  et 
c'est  là  que  repose  aussi  l'avenir  de  l'huma- 
nité. 

Vous  demandez  maintenant  si,  dans  l'état 
encore  si  imparfait  de  votre  civilisation  et  au 
milieu  des  mouvements  égoïstes  et  cachés  d'un 
grand  nombre  de  vos  semblables,  il  vous  est 
permis  de  réagir  à  l'aide  de  cette  faculté  contre 
les  abus  de  cette  faculté  même.  0  intelligences 
sans  les  plus  simples  concepts!  ô  têtes  créées 
pour  la  vérité,  et  cependant  presque  toujours 
abîmées  dans  l'erreur  !  comment  me  faites-vous 
cette  question?  Ne  vous  ai-je  pas  fait  hommes? 
Pourquoi  ne  pas  engager  la  bataille?  C'est 
à  l'être  intellectuel  et  moral,  c'est  à  celui  que 
j'ai  enrichi  de  magnifiques  pouvoirs  que  l'em- 
pire appartient.  Je  vous  ai  déjà  promulgué 
cette  loi.  L'homme  homme  a  tous  les  droits 
sur  l'hommeanimal.  J'ai  arrangé  de  cette  ma- 
nière les  choses  de  votre  monde.  Que  Vhomme 
homme  abuse  de  sa  position,  qu'il  s'enivre  de 
ses  succès  et  de  sa  grandeur,  qu'il  ne  se  main- 
tienne pas  dans  les  conditions  de  sa  propre 
nature,   qu'il  retombe  dans  l'animalité,    à 


224  RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

l'instant  même  il  voit  s'évanouir  son  prestige 
et  son  influence,  et  perd  ce  qui  faisait  sa  force 
et  son  droit.  ïoules  ces  choses  sont  fatales. 
Ne  demandez  donc  pas  si  vous  devez  faire  ser- 
vira voire  propre  défense  la  sécréiivité  que  je 
vous  ai  donnée,  et  dont  à  votre  égard  on  dé- 
passe la  mesure  et  l'emploi.  On  peut  enno- 
blir sesfacuUés  les  plus  inférieures  par  l'usage 
qu'on  en  fait.  Tous  vos  instincts  de  conser- 
vai ion  doivent  se  soulever  contre  les  méchants. 
Conservez-vous,  car  j'ai  voulu  que  vous  fus- 
siez; conservez-vous  pour  révéler  l'homme  à 
la  terre;  conservez-vous  pour  l'ordre,  pour 
faire  lebien,  pour  rendre  justice  à  qui  de  droit, 
pour  pratiquer  mon  cuUe  et  vénérer  en  même 
temps  tout  ce  qui  est  vénérable,  la  vieillesse, 
le  talent,  la  vertu;  conservez-vous  pour  bril- 
ler par  l'intelligence  et  le  génie.  Et  s'il  arrive 
que  des  passions  inférieures  s'agilent  secrè- 
tement contre  vous;  si  l'asluce,  le  mensonge, 
l'hypocrisie,  vous  dressent  des  embûches,  et 
que  vous  vous  trouviez  menacés  dans  votre 
vie,  dans  votre  liberlé,  dans  l'exécuiion  de 
vos  nobles  desseins  ou  la  salisfaction  légitime 
de  vos  plus  chers  intérêts,  oh  !  alors  ne  négli- 
gez pour  vous  défendre  aucune  des  puissances 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  225 

qui  sont  en  vous.  Utilisez-les  toutes  à  votre 
plus  grand  avantage  comme  a  celui  du  bien 
public.  Les  têtes  d'élite,  les  cœurs  généreux, 
doivent  commander  et  régner  parmi  vous.  Ne 
mourez  pas  d'infamie;  c'est  le  cas  de  paraly- 
ser Faction  d'une  faculté  inférieure  mal  em- 
ployée par  l'action  de  la  même  faculté  mo- 
ralement employée.  Voilà  ce  qui  est  de  de- 
voir, d'intérêt,  de  politique,  d'intelligence 
et  de  conscience  bien  éclairée.  Voilà  ce 
qui  est  de  l'homme,  et  comment,  pour  l'ordre 
social  et  le  bonheur  de  votre  espèce,  doi- 
vent s'associer  et  marcher  vos  différentes  fa- 
cultés. 

On  ne  protège  ni  soi,  ni  sa  famille,  ni  la 
société,  avec  des  utopies.  Du  particulier  au 
général,  c'est  toujours  la  même  chose  :  à  moins 
d'être  un  niais  sentimental,  il  faut  être  de  son 
temps,  savoir  à  qui  l'on  a  affaire,  et  agir  en 
toutes  circonstances  suivant  la  nature  des  ani- 
maux ou  des  gens  qui  vous  enveloppent  et  vous 
enserrent.  L'hommevraiment  homme  se  meut 
par  l'inteHigence,  la  morale  et  la  loi  ;  l'homme 
animal  ne  connaît  que  la  ruse  et  la  force  :  il 
est  renard,  il  est  tigre,  il  est  lion.  C'est  à  vous 
de  juger  vos  adversaires  et  de  choisir  encon- 


226  RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

naissance  de  cause  et  dans  vos  bonnes  inten- 
tions les  armes  du  combat. 

Et  maintenant  vous  avez  réponse  à  la  ques- 
tion :  si  des  trames  odieuses  sont  ourdies 
contre  vous ,  si  vous  avez  épuisé  devant  les 
fauteurs  de  ces  lâchetés  toutes  les  ressources 
que  donnent  une  belle  intelligence  et  de  grands 
sentiments,  servez-vous  à  votre  tour  et  par 
nécessité  de  la  sécrétivité.  Ce  n'est  pas  pour 
la  laisser  inactive  que  je  l'ai  mise  au  nombre 
des  forces  de  votre  constitution.  Laissez  là  vos 
habitudes  et  votre  caractère,  descendez  des 
hauteurs  de  votre  tête  et  de  votre  âme  ;  attirez 
a  vous  la  bête,  jouez  le  rôle  qui  convient  à  son 
imperfection,  prenez-la  dans  ses  propres  filets, 
muselez-la,  mettez-la  dans  l'impossibilité  de 
mal  faire,  et  montrez-lui  que  c'était  volontai- 
rement et  par  grandeur  que  vous  aviez  jus- 
qu'alors dédaigné  de  recourir  à  la  puissance 
de  l'instinct  inférieur  que  vous  avez  comme 
elle  reçu  pour  vous  défendre. 

En  dehors  de  ces  situations  exceptionnelles 
où  la  raison,  la  nécessité  et  la  morale  même, 
puisque  vous  n'agissez  que  pour  bien  faire, 
vous  imposent  l'obligation  de  vous  défendre, 
la  sécrétivité  ne  vous  est  point  donnée  pour 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE.  227 

fausservotre  esprit  et  votre  caractère,  et  vous 
faire  vivre  dans  la  dissimulation.  Vous  avez 
reçu  cette  faculté  de  conservation,  comme 
toutes  celles  du  même  ordre  ,  dans  une 
moyenne  de  développement  de  force  et  d'ac- 
tivité ;  c'est  vous  dire  que  vous  ne  devez  pas 
forcer  sa  nature,  et  qu'elle  a  seulement  pour 
but  de  vous  faire  apporter  de  la  réserve  et  de 
la  mesure  dans  vos  actes,  de  vous  tenir  en  éveil 
au  milieu  de  vos  semblables,  et  de  vous  aider 
à  deviner,  pressentir  et  déjouer  les  mouve- 
ments obliques  qui  se  font  contre  vous.  En  un 
mot,  ce  n'est  point  une  force  majeure,  ni  une 
force  d'homme  dans  l'économie.  Il  ne  lui  est 
point  donné  d'imposer  silence  à  toutes  les 
autres  facultés,  d'en  détruire  les  spontanéités, 
d'en  fausser  les  applications,  pas  plus  qu'elle 
ne  peut  se  substituer  à  leur  place,  et  faire  de 
votre  vie  tout  entière  une  vie  de  bassesse,  de 
mensonge  et  de  perfidie. 

Les  duplicités  épouvantables  dont  on  trouve 
le  récit  dans  la  vieille  histoire  de  l'humanité, 
et  qui  se  sont  particulièrement  passées  dans 
les  degrés  élevés  de  la  hiérarchie  intellec- 
tuelle (1) ,   démontrent  avec   quelle  lenteur 

(1)  L'homme  est  d'autant  plus   dangereux,  qu'il  est  plus 


228  RUSE,  FINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

s'opère  votre  évolution  morale.  Elles  font  voir 
avec  quelle  indocilité  on  a  reçu  la  parole  de 
paix,  d'amour,  de  vérité,  de  conciliation  et  de 
vie,  que  je  suis  déjà  venu  apporter  parmi 
vous;  mais  elles  ne  prouvent  rien  contre  les 
dispositions  générales  de  voire  espèce,  et  par 
conséquent  contre  la  masse  des  nations;  et 
elles  ne  peuvent  ni  ne  doivent  servir,  comme 
on  Ta  fait,  à  imprimer  sur  elles  le  cachet  du 
mensonge  et  de  Tignominie.  Le  mot  vous  est 
connu  :  Omnis  homo  mendax. 

éclairé,  lorsque  les  seiUiaieiits  élevés  de  sa  nature  ne  font  pas 
contre-poids  à  ses  incitations  égoïstes  et  ne  l'emportent  pas  sur 
elles.  A  moins  de  quelques  exceptions  qui  confirment  la  règle 
générale  ,  tout  homme  instruit ,  dont  on  n'a  pas  cultivé  les  sen- 
timents morau.t ,  n'est  pas  fait  pour  l'ordre  et  la  vertu.  Il  n'a  pas 
en  lui  de  principe  humanitaire  d'action,  et  il  prostitue  presque 
toujours  son  intelligence  quand  il  n'est  pas  prêt  à  devenir  l'agent 
ou  le  serviteur  des  passions  les  plus  basses  et  les  plus  criminelles. 
Au  point  de  vue  social ,  qui  est  celui  de  la  création ,  le  caractère 
auguste  de  l'humanité  tient  autant  à  son  âme  qu'à  son  génie. 
Voulez-vous  des  hommes  dont  la  tenue,  la  conduite,  Thonneur  et 
la  dignité,  la  morale  et  la  religion,  soient  à  la  hauteur  de  l'intelli- 
gence, soignez  leur  éducation  comme  vous  soignez  leur  instruc- 
tion; mais  une  fois  pour  toutes,  n'oubliez  pas  que  les  moyens 
propres  à  développer  l'intelligence  n'ont  aucune  espèce  de  rapport 
avec  les  moyens  propres  à  donner  une  âme  au  corps.  Les  lettres, 
les  sciences  et  les  beaux-arts,  à  quelque  dcgié  de  |)erfcctionne- 
ment  qu'ils  soient  parvenus,  ne  font  toujours  voir  qu'un  des 
côtés  brillants  de  l'homme,  et  il  faut  bien  le  dire,  puisque  au- 


RUSE,  FINESSE,  SAVOIU-FAIRE.  229 

Vous  avez  été  mal  observés.  On  a  pris 
pour  des  manifeslalions  caracléristiques  , 
habituelles  de  votre  espèce,  des  réactions 
suprêmes  qui  vous  étaient  imposées  par  des 
nécessités  impérieuses  et  exceptionnelles  ,  et 
dont  l'indignité  ne  retombe  point  sur  vous. 
Non,  aux  époques  même  les  plus  tristes  de 
votre  existence  comme  nations,  vous  n'avez 
jamais  échappé  ni  aux  spontanéités  de  votre 
organisation  ,  ni  aux  vues  de  ma  provi- 
dence :   les  hommes  forts  ,    qui   à   tour  de 

jourd'hui  même  on  ne  s'ciiiond  pas  sur  le  sens  du  mot  civilisa- 
tion ,  la  civilisation  ne  sera  comp'ète  que  du  jour  où  la  partie 
supérieure  du  cerveau  entrera  en  exercice;  que  du  jour  où  la 
bienveillance,  la  vénéiation,  la  conscience,  l'eslime  de  soi,  la 
persévérance  et  l'itléaliié  parleront  dans  notre  tête,  en  seront  un 
des  besoins  et  déverseront  leur  activité  dans  le  monde  extérieur. 
Voilà  comment  nous  dépouillerons  le  vieil  homme  et  ferons  ap- 
paraître le  nouveau  ;  jusque  là,  notre  transformation  n'est  point 
opérée,  notre  civilisation  n'existe  pas,  ou  du  moins  e!Ie  n'est 
que  partielle,  et  nous  n'avons  ni  titres  ni  droits  pour  réclamer  et 
obtenir  l'indépendance  et  la  liberté.  V homme  homme  peut  régler 
et  ennoblir  sa  vie,  et  ne  relever  que  de  lui-même.  L'homme  ani- 
mal, quelque  intelligence  qu'il  montre,  qu'il  soit  artiste,  phi- 
losophe, jurisconsulte,  prêtre,  médecin,  banquier,  diplomate  ou 
commerçant,  n'est  toujours  qu'un  être  incomplet  et  méchant;  il 
a  besoin  de  conducteurs  énergiques,  ou  d'institutions  fortement 
établies  qui  le  tiennent  en  échec,  le  surveillent  et  le  châtient 
au  besoin ,  car  il  est  très  puissant  pour  mal  faire  et  très  habile  à 
mal  faire. 


230  RUSE,  FIINESSE,  SAVOIR-FAIRE. 

rôle  ont  dominé  les  événements  des  siècles,  ont 
toujours  calculé,  et  cela  avec  une  précision 
presque  mathématique,  sur  les  dispositions 
générales,  nettes,  positives,  chaleureuses, 
des  grands  troupeaux  humains.  Suivant  les 
idées  ou  les  intérêts  du  moment,  ils  en  ont 
touché  les  fibres  les  plus  sensibles  ;  et  ces 
troupeaux  vibratiles ,  passionnés  et  sincères, 
loin  de  dissimuler  leurs  émotions,  n'ont  cessé 
de  répondre  aux  prévisions  et  aux  espérances 
de  leurs  agitateurs. 

L'homme,  pris  et  considéré  en  masse  et  dans 
l'ensemble  de  son  espèce,  n'est  point  men- 
teur, et  chacune  de  vos  facultés,  ou  par  elle- 
même,  ou  par  l'excitation  multipliée  des 
choses  du  dehors,  donne  lieu  à  des  manifes- 
tations particulières,  et  qui  ne  sont  pas  men- 
songères; manifestations  qui  ne  sont  autre 
chose  que  le  jeu  naturel  de  vos  passions,  et 
qui  constituent  et  qui  forment  ce  tableau  si 
positif,  si  dramatique  et  si  vrai,  que  vous 
présentez  sur  tous  les  points  de  l'univers. 

Je  n'ai  point  à  justifier  mes  œuvres. 

L'homme  ne  ment  pas,  lorsque  sur  le  théâtre 
oii  je  l'ai  placé,  il  tient  ferme  contre  l'adver- 
sité, et  témoigne  à  chaque  instant  de  la  force. 


IIISK.   FIM'SSF,   SAVOllS-l  AlItK.  -l'ùl 

(It;  l'inslincl  qui  l'aKaclio  à  la  vie;  il  no  ineiU 
pas,  lorsque  je  l'appelle  à  la  reproduction  de 
son  espèce  et  qu'il  f;iit  ses  serments  d'amour; 
il  ne  ment  pas,  quand  il  caresse  ses  enfants  et 
qu'il  témoigne  de  l'aiïeclion  à  leur  mère,  il 
est  dans  l'ordre  vrai  de  son  espèce,  quand  il 
cultive  les  douceurs  de  l'attachement  et  qu'il 
sauve  à  ses  risques  et  périls  la  fortune  ou  la 
vie  de  son  ami;  il  ne  ment  pas,  lorsque  par 
son  courage  il  aplanit  les  difficultés  de  sa 
propre  position,  ou  qu'au  prix  de  son  sang,  il 
défend  sa  patrie;  il  ne  ment  pas,  lorsque  pour 
assurer  l'ordre  social,  il  lient  de  ses  deux  maitis 
contre  les  méchants  le  glaive  de  la  justice  ou 
répée  de  la  guerre  et  de  l'extermination.  Dans 
le  cercle  que  je  lui  ai  tracé,  l'homme  ne  se 
meut  pas  pour  donner  a  ses  semblables  un 
faux  simulacre  de  ses  puissances  d'action.  Il 
détruit  ouvertement  tout  ce  qui  dans  le  règne 
animal  ou  végétal  peut  s'opposer  ou  nuire  à 
son  établissement  et  à  sa  prospérité  sur  ce 
globe.  Il  travaille  pour  son  bonheur  et  son 
plaisir,  pour  acquérir  de  l'aisance,  pour  as- 
surer son  existence  et  celle  de  sa  famille,  pour 
dérouler  ses  activités  de  tout  ordre,  relever 
de  lui-même  et  sentir  noblement  sa  vie.  Sa 

17 


L>32  lusi:,  riM'.ssi;,  SAVoin-i-.Air.K. 

circonspecliori  donne  oslensiblenicnt  à  ses 
actes  le  cachet  de  la  prudence.  Sa  sécrétivilé 
même,  quelque  forte  qu'elle  soit,  le  lait  re- 
marquer de  ses  semblables,  et  suivant  l'em- 
ploi qu'il  en  fait,  elle  le  fait  inscrire  parmi 
les  politiques  à  haute  vue  ou  les  misérables 
aigrefins  de  son  époque.  Il  construit  pour  se 
donner  un  abri  et  montre  h  tous  les  yeux  le 
goût  fini  de  son  architecture;  enfin,  il  mange 
pour  se  nourrir,  et  il  trouve  la  bonne  alimen- 
tation d'autant  plus  excellente  qu'il  en  a[)- 
précie  les  saveurs  et  les  avantages  au  milieu 
de  ses  semblables. 

Au  point  de  vue  de  vos  facultés  supérieures, 
de  vos  sentiments  moraux,  mêmes  faits  écla- 
tants, même  existence  mise  au  grand  jour  de 
la  publicité. 

L'homme  ne  ment  pas,  lorsque  foulant  à 
ses  pieds  les  suggestions  de  l'animal,  il  montre 
par  sa  dignité  l'estime  qu'il  a  pour  lui-même 
et  pour  ses  semblables.  Son  ambition  et  son 
désir  de  plaire  trahissent  sa  candeur  et  sa  sim- 
plicité; il  ne  ment  pas,  lorsque  pour  l'accom- 
plissement de  ses  desseins,  il  dévoile  la  teneur 
et  la  persévérance  de  son  caractère  ;  il  ne  ment 
pas,  lors([u'il  pardonne  à  des  ingrats,  et  qu'il 


msK,  rLNKssK,  sAvoiii  rAii'.K.  'J3:; 

fait  voir,  pai  ses  bienfaits,  l'inépuisable  bien- 
veillance de  son  âme.  A  quels  regards  dérobe- 
t-il  son  esprit  prodigieux  d'imitation?  il  ne 
ment  pas,  lorsque  par  sentiment  de  reconnais 
sance  et  d'admiration  il  honore  la  mémoire 
des  grands  hommes,  et  qu'il  leur  élève  des  sta- 
tues. Combien  de  fois  le  cri  de  sa  conscience 
n'a-t-il  pasdivulgué  les  secrets  de  sa  vie?yuelle 
que  soit  la  diversité  des  cultes,  des  rites,  des 
formes  de  l'adoration ,  l'homme  ne  ment  pas 
non  plus,  lorsqu'il  m'implore  dans  sa  détresse, 
ou  qu'il  me  bénit  dans  ses  joies.  La  terre  en- 
tière est  sincèrement  à  genoux  devant  moi, 
son  Seigneur  et  son  Dieu  ;  sous  ce  rapport  je 
n'y  vois  point  d'hétérodoxes.  Son  idéalité  le 
porte  à  ennoblir  l'expression  de  chacune  de 
ses  forces  virtuelles,  et  elle  prouve  [)ar  ses 
délicatesses  et  ses  grâces  qu'il  n'est  pas  fait 
pour  s'absorber  dans  la  matière  et  la  boue. 
L'espérance  le  berce  de  ses  rêves  et  ranime 
incessamment  ses  forces  abattues.  La  gaieté 
contagieuse  do  son  caractère  éclaircit  les  vi- 
sages les  plus  sombres  et  leur  arrache  un  sou- 
rire, et  sa  merveillosité,  non  moins  excen- 
trique, en  lui  faisant  entrevoir  et  soupçonner 
des  mondes  et  des  espaces  ^ans  limite  et  sans 


231  lîTSi:,  HM'ISSK,  SA VOIIl-l AlliK. 

iioinbro,  le  signale  comme  le  seul  è(rc  (lui 
s'agite  ouvertement  dans  votre  monde  pour 
sonder  la  profondeur  et  les  mystères  de  mon 
immensité. 

Eu  égard  à  vos  facultés  perceptives  et  intel- 
lectuelles, ce  n'est  point  également  par  dissi- 
mulation qu'on  le  voit  s'appliquera  connaître 
ce  qui  est,  ce  qui  le  circonscrit  dans  le  monde 
extérieur,  à  appiécier  par  conséquent  la  forme 
et  l'étendue  des  objets,  leur  pesanteur,  leur 
résistance,  leur  coloris,  leur  arrangement  ad- 
mirable, et  à  en  opérer  le  dénombrement  im- 
mense. Ce  n'est  point  non  plus  pour  jouer  un 
autre  rôle  que  le  sien,  qu'on  le  voit  prendre 
possession  de  son  domaine,  parcourir  des 
terres  lointaines,  sillonner  les  mers  d'un  bout 
d'un  liémisphère  à  l'autre,  et  se  poser  en  ha- 
bitant de  l'univers  ;  c'est  avec  le  plus  vif  in- 
térêt, et  sans  vouloir  détourner  l'attention  de 
personne,  qu'il  observe  ce  qui  se  passe  dans 
les  faits,  qu'il  assiste  aux  événements  qui  ont 
maniué  la  vie  des  ses  aïeux  et  qui  donnent  un 
caractère  à  la  sienrie,  et  c'est  enlin,  pour 
exprimer  ses  sentiments  et  ses  idées,  pour 
échanger  le  plus  rapidement  j)ossiblc  ses  ra[)- 
ports  avec  ses   scinblables,   (ju'il   étudie   lc3 


Rust:,  FiM-:ssi': ,  SAVoiii-i'Ami-:.  'ias 

signes  artificiels  du  langage  et  qu'il  les  met  en 
dépôt  dans  sa  mémoire. 

Tous  ces  modes  d'action,  tous  ces  faits, 
s'accomplissent  sans  effort,  sans  calcul,  sans 
finesse,  sans  hypocrisie.  L'homme  les  mani- 
feste par  nécessité  de  nature,  par  obéissance 
instinctive  à  des  lois  dont  persoime  jusqu'alors 
ne  lui  avait  donné  la  haute  révélation. 

C'est  ce  groupe  de  facultés  perceptives  qui 
le  fixe  et  l'arrête  devant  le  spectacle  imposant 
que  lui  présentent  la  terre  et  les  cieux  ;  et  c'est 
par  suite  des  grandes  émotions  qu'il  en  éprouve, 
que  les  hautes  facultés  de  son  intelligence  s'é- 
veillent à  la  vie  et  qu'on  le  voit  occupé  à  recher- 
cher les  causes  des  choses  et  à  pénétrer  les  se- 
cietsdema  puissance;  et  s'il  s'élève  en  outre  au 
j)reniier  rang  des  élres  par  ses  chefs-d'œuvre 
dans  les  sciences,  les  lettres  et  les  beaux-arts  ; 
si,  sous  ce  nouvel  ensemble  de  pouvoirs,  il  se 
déploie  avec  tant  de  vigueur  et  d'éclat  sur  le 
théâtre  où  je  l'ai  placé,  c'est  qu'il  est,  comme 
la  création  tout  entière,  l'instrument  de  ma 
volonté,  et  qu'en  se  dessinant  largement  et 
en  i)lein  soleil  pendant  tous  les  siècles  devant 
lui-même  et  devant  ses  semblables,  il  ne  fait 
tout  sim})lemcnl  (pi'accomplir   les  destinées 


'Jof)  luisK,  n.NKSSK,  SAV()iiurAii;i;. 

(jiie  je  lui  ai  réservées.  Enfants  encore  aujour- 
d'hui, tout  enveloppés  de  ténèbres,  vous 
brillez  de  tous  mes  dons,  et  vous  reflétez  une 
ombre  de  ma  grandeur;  je  ne  vous  ai  point 
faits  pour  le  mensonge,  je  vous  ai  faits  pour 
la  vérité. 


SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ. 

TENDANCE  A  POSSÉDER, 

APPROPRIATION,  DÉSIR  D'AMASSER,  D'ACQUÉRIR, 

NOTIONS  DU  TIEN  ET  DU   MIEN, 

ACQUISIVITÉ. 

En  présence  des  prodiges  accomplis  par  l'intel- 
ligence de  l'homme ,  une  des  plus  graves  erreurs 
qu'aient  pu  commellre  les  philosophes  a  été  de 
s'imaginer  que  nous  pouvions  nous  dérober  aux 
lois  qui  la  régissent,  nous  dépasser  nous-mêmes, 
nous  placer  par  conséquent  en  dehors  et  au-dessus 
de  noire  propre  constitution ,  et  faire  convention- 
nellement,  et  en  quelque  sorte  par  caprice,  des 
choses  qui  ne  tiennent  pas  à  l'essence  même  de 
notre  organisation. 

Le  sentiment  de  propriété,  qui  remue  si  profon- 
dément l'entendement  humain,  qui  en  assujetlit  si 
fréquemment  les  plus  hauts  pouvoirs ,  et  qui  en  sert 
aussi  quelquefois  si  bien  les  grandes  inspirations, 
n'a  point  échappé  à  cette  fausse  appréciation  :  on 
l'a  regardé  comme  le  produit  artificiel  des  institu- 
tions sociales,  et  de  celte  hypothèse  toute  gratuite, 


238  SIÙNTIMILNT  DE  PROPRIÉTÉ. 

acccplôe  comme  un  fait  irrécusable,  sonl  sortis  des 
systèmes  qui  ont  d'autant  plus  violemment  jeté  la 
perturbation  dans  l'ordre  social,  que,  par  l'applica- 
tion qu'on  en  voulait  faire,  ils  allaient  en  toucher 
la  racine  et  la  base. 

En  démontrant,  comme  nous  allons  nous  efforcer 
de  le  faire,  que  la  propriété  a  bien  réellement  son 
principe  dans  l'essence  n.ême  de  la  nature ,  nous 
mettrons  un  terme  aux  divagations  des  anciens 
métaphysiciens  et  des  utopistes  du  jour,  qui ,  au 
mépris  de  toute  observation  positive,  en  ont  spécia- 
lement cherché  l'origine  et  la  théorie.  Ainsi ,  par 
ce  seul  fait,  dont  rien  ne  peut  affaiblir  l'imposante 
autorité,  se  trouvent  condamnées  ces  doctrines  sub- 
versives qui  voulaient  abolir  la  propriété  et  établir 
la  communauté  des  biens.  Toutes  ces  idées  s'éva- 
nouissent devant  la  simple  constatation  d'une  faculté 
qui  nous  porte  invinciblement  à  acquérir  et  à  con- 
server pour  nous  et  les  nôtres  les  choses  nécessaires 
au  soutien  de  la  vie. 

Du  moment  que  la  nature  a  mis  en  nous  cette 
disposition,  ce  désir,  cette  force,  cet  instinct,  nous 
ne  pouvons  pas  ne  pas  admettre  sa  légitimité. 
L'homme  ne  se  donne  rien,  il  reçoit  tout  de  la  divine 
Providence.  11  ne  peut  augmenter  ni  diminuer  le 
nombre  de  ses  facultés,  il  est  ce  qu'il  est,  et  ne 
peut  être  que  ce  qu'il  est.  Néanmoins,  si,  dans  une 
tête  humaine,  la  présence  d'une  faculté  en  comporte 


SEINTIMEIST  DIl  PROPRIÉII-:.  239 

l'exercice  et  l'emploi,  et  révèle  les  intentions  for- 
melles du  Créateur,  l'obligation  où  nous  sommes  de 
la  maiî  tenir  en  activité,  n'en  entraîne  ni  n'en  excuse 
le  désordre  et  l'abus.  Nous  sommes  comptables  de  nos 
actions ,  nous  ne  sommes  pas  soumis  aux  nécessités 
des  brutes.  Les  forces  qu'elles  possèdent  son!,  rela- 
tivement aux  nôtres,  peu  nombreuses  et  sans  contre- 
poids. Le  cercle  dans  lequel  elles  roulent  est  inévi- 
table et  fatal. 

La  liberté  morale  ressort  de  la  mulliplicilé  et  de 
l'excellence  de  nos  facultés  :  plus  nous  avons  d'in- 
telligence et  de  sentiments  moraux,  plus  on  déve- 
loppe en  nous  ces  belles  facultés,  et  plus  nous 
avons  de  puissance  pour  éclairer,  modifier  l'activité 
de  nos  penchants  inférieurs  et  prendre  de  nobles 
déterminations.  Nous  sommes  donc  dans  l'ordre 
voulu  par  Dieu  lui-même  lorsque  nous  écoulons  la 
voix  de  nos  facultés  de  conservation,  et  que  nous 
obéissons  à  leurs  suggestions  naturelles  ;  mais  il 
nous  appartient,  comme  hommes,  c'est-à-dire  comme 
êtres  intellectuels  et  moraux,  et  c'est  notre  devoir 
et  notre  intérêt,  il  nous  appartient  d'en  régulariser 
constamment  l'essor  et  les  fonctions. 

Il  était  d'autant  plus  important  que  l'homme  eût 
en  lui  un  instinct  qui  le  portât  à  recueillir  et  à  con- 
server les  choses  nécessaires  à  sa  vie,  que  ses  besoins 
sont  réguliers  et  continus,  et  que  les  choses  qui  lui 
sont  indispensables    sont  bien  loin  d'être  inces- 


2/40  SEISTIMKNT  1)1',  l'itnpuiK'rï:. 

samment  à  sa  portée.  Sans  cet  instinct  tutélaire , 
l'homme  eût  été  à  tout  moment  obligé  de  veiller  aux 
soins  de  son  existence  matérielle,  et  de  s'astreindre 
dans  ce  but  exclusif  aux  plus  pénibles  labeurs;  ja- 
mais il  n'aurait  eu  le  temps  ni  le  pouvoir  de  vivre  de 
sa  vie  propre,  de  sa  vie  morale  et  intellectuelle.  Il 
aurait  vécu  dans  une  éternelle  animalité.  En  con- 
servant le  superflu  de  sa  chasse,  de  ses  récoltes,  de 
ses  produits  industriels,  il  se  donne  du  loisir  et  du 
temps,  il  est  et  se  maintient  dans  les  voies  providen- 
tielles et  sauve  sa  débile  vieillesse  du  dénûment,  en 
môme  temps  qu'il  vient  en  aide  à  l'incapacité  de  ses 
faibles  enfants.  Ainsi,  par  la  présence  de  cette  force 
dans  l'organisme  humain,  par  le  travail  qui  en  est  le 
résultat,  par  Tinlelligence  qui  en  connaît  l'utilité  et 
qui  en  subit  l'esprit  de  conservation,  se  trouve  con- 
sacrée, légitime,  inviolable,  la  propriété  de  toutes  les 
œuvres  de  l'homme,  de  tous  les  produits  des  arts,  de 
l'agriculture,  du  commerce  et  de  l'industrie,  et  ainsi 
se  trouvent  en  même  temps  expliquées  ces  notions  du 
tien  et  du  mien  répandues  sans  exception  chez  tous 
les  peuples  de  la  terre,  et  en  dehors  de  l'application 
desquelles  nulle  société  ne  peut  se  fonder  et  établir 
pour  longtemps  les  conditions  de  sa  puissance. 

Je  n'ai  pas  encore  tout  dit  sur  ce  point  :  c'est  à 
l'incessante  énergie  de  cette  faculté  que  viennent 
se  retremper  presque  tous  les  autres  pouvoirs  de 
Tàme  humaine  ;  c'est  le  désir  d'avoir,  c'est  l'amour 


.SE.NTIMKNT  DE  PROPRIÉTÉ.  241 

de  la  propriété,  c'est  le  besoin  de  s'affranchir  des 
premières   nécessités    de  l'existence   qui   mettent 
l'homme  en  activité  perpétuelle  sur  ce  globe.  Nous 
ne  relevons  que  de  notre  travail  et  de  notre  indus- 
trie. Examinons  notre  situation,  et  sachons  tirer  de 
l'observation  des  inductions  sévères.  Nous  naissons 
faibles  et  dépourvus  de    tout  ,  les  conditions  de 
notre  première  enfance  sont  inférieures  à  celles  des 
animaux.  Ceux-ci,  par  exemple,  trouvent  dans  leurs 
fourrures  ou  leurs  écailles  une  enveloppe  qui  les 
protège  et  les  garantit  des  influences  extérieures, 
tandis  qu'on  est  obligé  de  fabriquer  pour  nous  des 
vêlements  pour  jouir  du  même  avantage;  faut-il 
dire  que  nous  ne  pouvons  nous  percher  sur  des 
branches  d'arbres  et  nous  blottir  dans  des  trous,  et 
qu'il  nous  faut  par  conséquent  construire  des  habi- 
tations pour  nous  mettre  à  l'abri  des  intempéries  des 
saisons.  Avons-nous  également  besoin  de  faire  re- 
marquer que  nous  ne  trouvons  point,  comme  les 
oiseaux  du  ciel,  la  pâture  sous  nos  pas,  et  qu'il 
faut,  de  toute  nécessité,  nous  ingénier  pour  trouver 
dans  la  chasse,  la  pêche  ou  la  culture,  les  ressources 
indispensables  à   notre  alimentation.  A  cet  effet, 
nous  avons  reçu  de  la  nature  un  organisme  admira- 
blement ordonné   pour  le  travail  et  l'activité,  en 
même  temps  que  nous  avons  été  placés  dans  un 
monde  extérieur  merveilleusement  bien  adapté  à 
nous-mêmes.  Rien  ne  nous  manque  pour  nous  dé- 


242  SENTIMENT  DE  PlîOPRIÉTÉ. 

battre  dans  co  vaste  champ  clos,  pour  faire  face  à 
ces  besoins  et  remplir  ces  devoirs.  Voyez  la  con- 
struction de  la  charpente  humaine  :  pourquoi  ces 
os,  ces  muscles,  ces  nerfs,  ces  appareils  sensoriaux; 
pourquoi  ces  instincts  énergiques,  ces  sentiments 
moraux,  ces  facultés  intellectuelles,  industrielles 
et  artistiques?  dans  quel  but  toutes  ces  puissances 
d'action,  si  ce  n'est  pour  l'exercice,  l'application,  le 
mouvement,  le  bonheur  et  la  vie. 

Ces  idées  ne  s'accordent  pas,  je  le  sais,  avec 
celles  que  nous  ont  inculquées  dès  la  plus  tendre 
enfance  nos  instructeurs  religieux.  A  les  en  croire, 
le  travail  est  une  malédiction,  et  il  fut  imposé  à 
l'homme  par  le  créateur  comme  punition  d'une 
offense.  Que  le  péché  soit  ou  ne  soit  pas  la  cause 
qui  engagea  le  Tout-Puissant  à  constituer  l'homme 
tel  que  nous  le  voyons  aujourd'hui,  toujours  est-il 
que,  si  nous  admettons  la  vengeance,  elle  porte  le 
cachet  d'une  miséricorde  infinie,  et  qu'il  était  im- 
possible de  mieux  harmoniser  le  coupable  avec  le 
milieu  dans  lequel  il  devait  vivre,  et  de  lui  pro- 
curer, par  le  simple  jeu  de  ses  appareils  de  tout 
ordre,  plus  d'avantages  et  de  plaisirs.  En  prenant 
donc  le  monde  tel  qu'il  est,  et  en  nous  prenant 
nous-mêmes  tels  que  nous  sommes,  il  me  paraît 
humblement,  à  moi,  que  le  travail  n'est  point  une 
calamité  ;  qu'il  est,  si  je  puis  dire  ainsi,  une  consé- 
quence de  toutes  les  dispositions  prises  dans  l'arran- 


SENTIMFJNT  DK  PROPRIÉTÉ.  2/i3 

gemcntet  la  formation  de  notre  être,  et  qu'il  doil  i)ar 
cela  même  être  considéré  comme  une  loi  positive  du 
Diou  sage  et  bienveillant  qui  nous  a  mis  sur  la  terre. 
Et  la  sanction  de  cette  loi  existe  :  elle  se  trouve 
dans  la  langueur  et  le  malaise  de  Forganismo,  l'af- 
faiblissement ou  la  perte  de  la  santé,  sans  compter 
la  misère  et  le  malheur  qui  suivent  infailliblement 
sa  désobéissance.  Toute  infraction  aux  lois  erj^ani- 
ques  est   punie  comme  toute   infraction  aux  lois 
physiques,  comme  toute  infraction  aux  lois  inlel- 
lectuelles  et   morales.   Dans   l'ordre  et  le  travail 
seuls  se  trouvent  le  bien-être,  la  force  et  la  [gratifi- 
cation  de   nos  différentes  facultés.   Je   le  répète, 
constitués  comme  nous  le  sommes,  ce  n'est  point  le 
travail,  mais  l'inactivité  qui  est  un  mal  que  Dieu 
punit  parla  souffrance  et  la  maladie  ;  plus  nos  facul- 
tés sont  actives,  en  les  subordonnant  néanmoins  au 
contrôle  de  l'intelligence  et  des  sentiments  moraux, 
plus   nos  pouvoirs  s'étendent ,    plus    notre   santé 
s'affermit,  plus  nous  sentons  la  plénitude  de  l'exis- 
tence. Mieux  nous  répondons  aux  faveurs  que  nous 
avons  reçues,   mieux  nous  pouvons  apprécier  ce 
que  nous  devons  de  reconnaissance  et  d'amour  à 
celui  qui  a  ainsi  ordonné  les  conditions  de  notre  vie. 
Le  fouriérisme,  comme  l'a  fort  bien  dit  un  des 
hommes  les  plus  éloquents  de  notre  époque,  mé- 
connaît, dans  son  organisation   du    travail,    deux 
principes  qui  sont  les  deux  bases  primordiales  et 


2/li  SEMTl.MIÎNT  1)H  I'HOPUIKH:. 

données  par  Dieu  môme  de  toute  combinaison  so- 
ciale, industrielle  ou  politique  :  ces  deux  bases  sont 
l'instinct  de  la  famille  et  l'instinct  de  la  propriété. 
Absorber  la  famille  personnelle  dans  la  grande  fa- 
mille générale,  absorber  la  propriété  personnelle 
dans  la  communauté  de  la  propriété  collective,  ce 
n'est  ni  perfectionner  la  famille,  ni  perfectionner  la 
propriété,  c'est  les  anéantir.  Or,  la  nature  proleste, 
depuis  qu'elle  existe,  contre  cet  anéantissement  de 
deux  instincts  qui  perpétuent  et  qui  sanclitient 
l'humanité. 

Si  Dieu  avait  voulu  que  l'homme,  une  fois  né, 
s'absorbât  dans  l'association  générale  sans  transi- 
lion  par  la  famille,  comme  la  goutte  d'eau  dans 
l'Océan,  ou  comme  l'animal  dans  le  troupeau,  il 
n'aurait  donné  ni  à  la  mère,  ni  au  père,  ni  à  l'en- 
fant ces  admirables  attachements  personnels  exclu- 
sifs, d'autant  plus  forts  qu'ils  sont  plus  étroits.  Cet 
esprit  de  fauiille  n'est  pas  l'opposé  de  l'esprit  so- 
cial, il  en  est  la  racine  ;  c'est  de  ces  groupes  de  fa- 
milles que  se  forme  le  groupe  social.  La  société 
n'est  qu'une  famille  élargie  ;  mais  pour  élargir  cette 
famille,  il  ne  faut  pas  la  détruire  à  son  germe.  Que 
devient  la  famille  dans  votre  association  univer- 
selle? Que  devient-elle  dans  vos  monastères  indus- 
triels? Elle  s'absorbe,  s'oublie,  se  dénature,  et  se 
perd  inévitablement  dans  la  masse  où  la  mère  n'est 
qu'une  femme  enceinte,  où  le  père  n'est  qu'un 


SENTIMEN  r  DE  PROPRIÉTÉ.  2Z|5 

homme  qui  enj^ondre,  où  l'enfant  n'est  qu'un  pro- 
duit des  deux  sexes  et  ne  connaît  ses  parents  que 
quand  on  les  lui  nomme.  La  promiscuité  n'est  pas 
plus  la  fraternité  que  l'instinct  de  la  génération 
n'est  l'amour.  Une  telle  association  enlève  tous  ces 
sentiments  à  la  famille.  Môme  en  conservant  les 
noms  et  les  formes  du  mariage,  elle  matérialiserait 
ce  qu'une  société  bien  faite  a  dû  le  plus  ^piritua- 
liser  dans  l'humanité  :  la  génération  de  l'homme. 

Mais  le  système  sociétaire  ne  méconnaît  pas 
moins  le  caractère  de  l'instinct  de  la  propriété  chez 
les  hommes,  en  faisant  de  celte  propriété  une  sim- 
ple action  en  commandite  dans  une  association  gé- 
nérale de  travailleurs.  L'amour  de  la  propriété,  ce 
stimulant  que  Dieu  a  donné  à  l'homme  pour  le 
passionner  au  travail,  est-il  donc  simplement  le 
sentiment  de  la  possession  d'une  part  abstraite 
d'un  dividende  idéal  dans  la  richesse  générale  de 
la  société?  Evidemment  non.  Ceux  qui  raisonnent 
ainsi  n'ont  jamais  possédé  un  pouce  de  terre,  cul- 
tivé un  pot  de  fleur  sur  leur  fenêtre,  arrosé  une 
herbe,  planté  ni  aimé  un  arbre;  il  y  a  tout  autre 
chose  qu'un  avoir  dans  l'appropriation  à  l'homme 
et  à  la  famille  d'une  part  de  la  terre,  d'une  maison 
ou  d'un  champ,  il  y  a  un  sentiment.  L'homme  n'est 
pas  seulement  composé  d'intelligence,  il  a,  de  plus, 
un  cœur,  des  sens,  une  âme,  par  lesquels  il  s'at- 
tache à  ce  qui  lui  appartient,  et  il  attache  ce  qui 


246  SENTIMENT  DE  PROPHIÉTÉ. 

lui  apparlicnt  à  lui  et  aux  siens  :  c'est  la  incillcurc 
part  de  sa  nature,  et  vous  retranchez  ce  cœur,  ces 
sens,  cette  âme  de  vos  calculs  abstraits  sur  la  pro- 
priété. La  nature  ne  se  prête  point  à  ces  mutila- 
tions. L'homme  s'approprie  et  s'identifie  en  quelque 
sorte,  par  la  propriété,  certaines  parties  de  la  terre 
qu'il  semble  assimiler  à  sa  propre  substance,  et 
auxquelles  il  infuse  avec  sa  sueur  une  partie  de  sa 
sensibilité  et  de  son  individualité.  C'est  cet  amour, 
c'est  cette  consubstantialité  de  la  terre  et  de 
l'homme  qui  ennoblit,  qui  sanctilio  !a  propriété  en 
élevant  jusqu'à  la  puissance  d'un  sentiment  ce  que 
vous  rabaissez  par  votre  système  au  niveau  d'un 
simple  et  froid  calcul  de  valeur  dans  le  dividende 
d'une  action.  Ah  !  toute  la  partie  morale  et  sensible 
de  la  propriété  vous  échappe  ;  vous  l'efïacez  d'un 
trait  de  plume,  et  vous  croyez  connaître  le  cœur 
humain?  Non-,  vous  ne  connaissez  que  l'arithmé- 
tique. 

Les  réflexions  suivantes,  dont  on  remarquera  sans 
doute  la  justesse  et  la  profondeur,  sont  ép,alement 
empruntées  par  l'honorable  M.  Guizot  à  l'école 
à  laquelle  j'appartiens.  Elles  trouveront  ici  leur 
véritable  place,  et  mes  lecteurs,  qui  ont  quelque 
érudition  ,  se  convaincront  qu'à  force  de  cou- 
rage ,  do  patience  et  de  temps  ,  les  idées  saines 
et  fondées  sur  l'observation  finissent  par  faire  jus- 
tice des  préjugés   des   savants   et   prendre   dans 


SK^TIMKiNT  DE  PROPRlÉTi:.  2'i7 

l'opinion  publique  l'autorité  scientifique  qui  leur 
npparlient. 

«  C'est  la  gloire  de  la  civilisation  moderne,  a  dit 
cet  homme  d'État,  d'avoir  compris  et  mis  en  lumière 
la  valeur  morale  et  l'importance  sociale  du  travail, 
de  lui  avoir  restitué  l'estime  et  le  rang  qui  lui 
appartiennent.  Si  j'avais  à  rechercher  quel  a  été  le 
mal  le  plus  profond,  le  vice  le  plus  funeste  de  cotte 
ancienne  société  qui  a  dominé  en  France  jusqu'au 
xvi^  siècle,  je  dirais  sans  hésiter  que  c'est  le  mé- 
pris du  travail.  Le  mépris  du  travail,  l'orgueil  de 
l'oisiveté  sont  des  signes  certains,  ou  que  la  société 
est  sous  l'empire  de  la  force  brutale,  ou  qu'elle 
marche  à  la  décadence.  Le  travail  est  la  loi  que 
Dieu  a  imposée  à  l'homme.  C'est  par  le  travail  qu'il 
développe  et  perfectionne  toutes  choses  autour  do 
lui,  qu'il  se  développe  et  se  perfectionne  lui-même. 
C'est  le  travail  qui  est  devenu,  entre  les  nations,  le 
gage  le  plus  assuré  de  la  paix;  c'est  le  respect  et  la 
liberté  du  travail  qui,  malgré  tant  do  raisons  de 
sollicitude,  peuvent  nous  faire  beaucoup  espérer 
des  sociétés  humaines. 

»  Par  quelle  fatalité  le  mot  travail ,  si  glorieux 
pour  la  civilisation  moderne  ,  est-il  aujourd'hui, 
parmi  nous  ,  un  cri  de  guerre  ,  une  source  de 
désastres? 

»  C'est  que  ce  mot  couvre  un  grand,  un  déplorable 
mensonge.  Ce  n'est  point  du  travail,  de  ses  inlé- 


248  SEJNTIMENT  DE  PROPUlÉl'l'i. 

rôts  et  de  ses  droits  qu'il  s'agit  dans  l'agitation  sus- 
citée en  son  nom  ;  ce  n'est  point  en  faveur  du  tra- 
vail que  se  fait  et  que  tournerait  celte  guerre  qui 
le  prend  pour  drapeau.  Elle  est  dirigée  au  con- 
traire, elle  tournerait  infailliblement  conlre  le  tra- 
vail lui-même  ;  elle  ne  peut  que  le  ruiner  et 
l'avilir. 

»  Comme  la  famille,  comme  la  propriété,  comme 
toutes  choses  en  ce  monde,  le  travail  a  ses  lois  na- 
turelles et  générales.  La  diversité  et  l'inégalité  entre 
les  travaux,  entre  les  travailleurs,  entre  les  résul- 
tais du  travail,  sont  au  nombre  de  ces  lois.  Le  tra- 
vail intellectuel  est  supérieur  au  travail  manuel. 
Descartes  en  éclairant  la  France ,  Colbert  en  fon- 
dant sa  prospérité,  font  un  travail  supérieur  à  celui 
des  ouvriers  qui  impriment  les  œuvres  de  Descartes 
ou  qui  vivent  dans  les  manufactures  protégées  par 
Colbert;  et,  parmi  ces  ouvriers,  ceux  qui  sont  in- 
telligents, moraux,  laborieux,  acquièrent  légitime- 
ment par  leur  travail  une  situation  supérieure  à 
celle  où  languissent  ceux  qui  sont  peu  intelligents, 
paresseux,  licencieux.  La  variété  des  tâches  et  des 
missions  humaines  est  infinie.  Le  travail  est  partout 
dans  ce  monde,  dans  la  maison  du  père  de  famille 
qui  élève  ses  enfants  et  administre  ses  affaires, 
dans  le  cabinet  de  l'homme  d'État  qui  prend  part  au 
gouvernement  de  son  pays,  du  magistrat  qui  lui 
rend  la  justice,  du   savant  qui  l'instruit,  du  poêle 


SENTIMENT  DK  PROPJIIKTÉ.  2/i9 

qui  le  charme;  dans  les  champs,  sur  les  mers,  sur 
les  roules,  dans  les  ateliers.  Et  partout,  entre  tous 
les  genres  de  travail,  dans  toutes  les  classes  de 
travailleurs,  la  diversité  et  l'inégalité  naissent  et  se 
perpétuent  :  l'inégalité  de  grandeur  intellectuelle, 
de  mérite  moral,  d'importance  sociale,  de  valeur 
matérielle.  Ce  sont  là  les  lois  naturelles,  primitives, 
universelles ,  du  travail ,  telles  qu'elles  découlent 
de  la  nature  et  de  la  condition  de  l'homme,  c'est- 
à-dire  telles  que  les  a  instituées  la  sagesse  de 
Dieu. 

»  C'est  contre  ces  lois  que  se  fait  la  guerre  dont 
nous  sommes  les  témoins.  C'est  cette  hiérarchie 
féconde  établie  dans  la  sphère  du  travail  par  les 
décrets  de  la  volonté  divine  et  par  les  actes  de  la 
liberté  humaine,  qu'il  s'agit  d'abolir  pour  y  substi- 
tuer... Quoi?,.,  l'abaissement  et  la  ruine  du  travail 
par  le  nivellement  des  travaux  et  des  travailleurs. 
Regardez  de  près  au  sens  que  porte  habituellement 
le  mot  travail  dans  le  langage  de  cette  guerre  anti- 
sociale. On  ne  dit  pas  que  le  travail  matériel  et 
manuel  soit  le  travail  véritable.  On  rend  même  de 
temps  en  temps  au  travail  purement  intellectuel  de 
pompeux  hommages.  Mais  on  oublie,  on  laisse  dans 
l'ombre  la  plupart  des  travaux  variés  qui  s'accom- 
plissent à  tous  les  degrés  de  l'échelle  sociale.  C'est 
du  seul  travail  matériel  qu'on  se  préoccupe  ;  c'est 
celui-là    qu'on  présente  incessamment  comme  le 


250  SENTIMEiST  DE  PROPRIÉTÉ. 

Iravail  par  excellence,  celui  devant  lequel  s'effacent 
tous  les  autres.  On  parle  cnlîn  <le  manière  à  faire 
naître  et  à  entretenir  clans  Tesprit  des  ouvriers,  à 
donner  au  Iravail  matériel  le  sentiment  que  c'est 
leur  Iravail  seul  qui  mérite  ce  nom  et  en  possède  les 
droits.  Ainsi,  d'une  part,  on  abaisse  le  niveau  des 
choses,  de  l'autre  on  enfle  l'orgueil  des  hommes  ;  et 
quand  il  s'agit  des  hommes  eux-mêmes,  quand  on 
parle  non  plus  du  Iravail,  mais  des  travailleurs,  on 
procède  de  la  môme  façon,  toujours  par  voie  d'abais- 
sement. C'est  à  la  qualité  abstraite  d'ouvrier,  indé- 
pendamment du  mérite  individuel,  qu'on  attache 
tous  les  droits  du  travail.  C'est  ainsi  le  travail  le 
pluscommun,  ledernierdans  l'échelle,  qu'on  prend 
pour  base  et  pour  règle,  lui  subordonnant,  c'est-à- 
dire  lui  sacrifiant  tous  les  degrés  supérieurs,  et  abo- 
lissant partout  la  diversité  et  l'inégalité  au  profit 
de  ce  qu'il  y  a  de  moindre  et  de  plus  bas. 

»  Est-ce  là  servir,  est-ce  là  seulement  comprendre 
la  cause  du  travail? est-ce  là  avancer  ou  seulement 
persévérer  dans  celte  voie  glorieuse  de  notre  civi- 
lisation, où  le  travail  a  grandi  et  reconquis  son 
rang?  N'est-ce  pas,  au  contraire,  mutiler,  avilir, 
compromettre  le  Iravail,  et  lui  enlever  ses  beaux 
titres  et  ses  vrais  droits  pour  y  substituer  des  pré- 
tentions absurdes  et  basses  malgré  leur  insolence? 
N'est-ce  pas  enfin  méconnaître  grossièrement  et 
torturer  violemment,  dans  la  sphère  du  travail,  les 


SENTIMEIST  DE  PROPHlÉrÉ.  '_>5I 

faits  naturels,  les  éléments  réels  et  essentiels  de 
notre  société  civile,  qui,  en  se  fondant  sur  l'unité 
des  lois  et  l'égalité  des  droits,  n'a  certes  pas  pré- 
tendu abolir  la  variété  des  mérites  et  des  destinées, 
loi  mystérieuse  de  Dieu  dans  ce  monde,  et  résultat 
indomptable  de  la  liberté  de  l'homme?  » 

Si  les  savants  dont  nous  combattons  l'opinion 
avaient  eu  moins  de  confiance  dans  leurs  idées 
préconçues,  il  leur  aurait  suffi  de^  plus  simples  ob- 
servations pour  se  convaincre  de  la  fausseté  de  leur 
système  ;  car  ce  n'est  pas  seulement  chez  l'homme 
que  l'on  constate  l'existence  et  î'innéité  du  senti- 
ment de  propriété ,  on  l'observe  également  chez 
plusieurs  espèces  inférieures.  «  Les  animaux,  a  fort 
bien  remarqué  un  de  mes  illustres  maîtres  ,  le  doc- 
leur  Gall ,  n'ont  ni  ces  lois  ni  ces  conventions  so- 
ciales dont  on  dit  que  résulte  la  propriété  chez  les 
hommes,  et  cependant  la  propriété  existe  chez  eux, 
et  ils  en  ont  un  sentiment  très  vif.  Ils  ont  leur 
demeure  fixe,  et  l'ardeur  qu'ils  mettent  à  la  dé- 
fendre contre  toute  usurpation  prouve  bien  qu'ils 
la  regardent  comme  leur   propriété. 

«  Le  chien  et  le  chat,  qui  cachent  des  provisions 
auxquelles  ils  ne  recourent  que  lorsque  la  faim  les 
presse;  l'écureuil,  le  hamster,  le  geai,  qui  s'ap- 
provisionnent pour  l'hiver,  n'auraient-ils  pas  le 
sentiment  que  leur  grenier  d'abondance  est  leur 
propriété?  Sans  ce  sentiment,  pourquoi  cette  ardeur 


252  SKiNTI.MKNl'  1)K  l'I'.Ol'mKi'K, 

d'amasser  des  provisions ,  celle  sollicilude  do  les 
cacher?  Où  voyons  nous,  dans  la  nalure  ,  une  con- 
Iradiclion  semblable  enlre  les  inslincls  des  animaux 
et  le  but  de  ces  inslincls? 

y>  En  arrivant  à  l'homme,  nous  faisons  des  obser- 
vations toutes  semblables  :  l'enfant  on  bas  âge  veut 
avoir  déjà  une  propriété,  il  vent  avoir  des  joujoux  ; 
le  petit  garçon  veut  avoir  ses  soldats,  la  petite  fdle 
sa  batterie  de  cuisine.  Quels  cris  forcenés  lorsque 
d'aulres  petits  garçons  voulaient  m'enlever  mes 
coquillages,  mes  papillons,  mes  nids  d'oiseaux; 
nous  avions  chacun  nos  livres,  nos  plumes,  notre 
petit  jardin.  Si  Ton  voulait  que  les  poules,  les 
lièvres,  les  pigeons  fussent  bien  soignés,  il  ne  fal- 
lait pas  qu'ils  fussent  en  commun,  l'un  était  à  lui, 
l'autre  à  toi,  le  troisième  à  moi.  Qui  aurait  voulu 
s'inquiéter  de  la  propriété  d'autrui? 

»  Lorsque  l'homme,  parvenu  à  l'âge  adulte,  de- 
vient époux,  chef  de  famille,  citoyen,  homme 
industrieux,  comment  voulez-vous  que,  sans  le  sen- 
timent d'nn  droit  de  propriété,  il  déploie  la  moindre 
activité?  comment  pourrait-il  désirer  la  possession 
de  certaines  choses,  s'il  ne  supposait  pas  dans  les 
autres  le  respect  de  la  propriété  ?  Comment ,  en 
général,  si  ce  sentiment  n'existait  pas,  pourrait-on 
concevoir  un  état  de  société? 

»  L'homme  qui  amasse  des  provisions ,  comme 
celui  qui   les  ravit,   prouve  le  penchant  à  la  pro- 


SENTIMEINT  DE  PROPRIÉTÉ.  'J53 

priété.  Il  en  est  de  ce  senlimenl  comme  de  toutes 
les  autres  qualités  :  si  la  nature  ne  l'eùl  donné  à 
l'homme  ,  il  n'en  eùl  jamais  eu  la  moindre  idée  ,  et 
jamais  il  ne  lui  fût  entré  dans  l'esprit  de  faire  des 
lois  pour  réprimer  son  activité  démesurée.  » 

Au  plus  Las  degré  de  l'éclielle  intellectuelle  de 
l'humanité,  chez  les  idiots,  le  sentiment  de  pro- 
priété se  manifeste  aussi  très  clairement  à  tous  les 
yeux  ;  même  observation  chez  le  sourd-muet,  chez 
l'aliéné  et  chez  l'homme  en  démence;  et  cependant 
les  uns  n'ont  pas  fait  de  codes,  et  les  autres  agis- 
sent indépendamment  et  en  dehors  des  obligations 
qu'ils  ont  contractées  lorsqu'ils  jouissaient  du  libre 
exercice  de  leurs  facultés.  Voyez-les  dans  nos  hos- 
pices, là  oîi  le  malheur  les  a  réunis  en  grand  nom- 
bre; dans  la  faililesse  ou  le  trouble  de  leur  esprit , 
ils  agissent  sous  l'aveugle  impulsion  de  l'instinct. 
Sans  faire  de  choix  et  de  distinction,  sans  but,  sans 
utilité,  sans  intention,  sans  prévoyance,  sans  be- 
soin ,  sans  aucun  de  ces  mobiles  auxquels  les  idéo- 
logues ont  voulu  rapporter  l'existence  de  ce  senti- 
ment ,  on  les  voit  s'emparer  de  tout  ce  qui  peut 
leur  tomber  sous  la  main  :  de  la  paille,  des  cailloux, 
des  chiffons,  des  chandelles,  des  moucheltes,  des 
cuillères  ,  des  sébiles ,  des  bouchons ,  de  petits 
morceaux  de  bois,  etc.,  tout  sert  indistinctement 
à  satisfaire  l'activité  de  leur  faculté  innée  et  sans 
contre-poids.  Voilà  les  faits  positifs,  invariables, 


25/l  SENTIMENT  DE  l'HOPllIÉTÉ. 

universels  ,  en  vciiu  desquels  la  propriété  s'est 
établie  sur  la  terre  ;  elle  ne  lient  à  rien  de  conven- 
tionnel et  de  factice.  Elle  est  le  résultat  d'un  pen- 
chant inhérent  à  la  nature. 

Lorsqu'un  des  écrivains  les  plus  célèbres  des 
époques  d'a!]itation  que  nous  avons  traversées  a  dit  : 
«  La  propriété,  c'est  le  vol  »,  il  s'est  tout  simplement 
inscrit  contre  l'ordre  inévitable  des  choses ,  contre 
la  création,  contre  un  fait  de  la  nature  humaine  et 
contre  les  institutions  sociales,  qui  en  sont  les  effets 
nécessaires,  et  il  a  pris  tout  simplement  le  désordre 
d'une  faculté  pour  son  emploi  légitime  et  moral. 
Son  système,  j'aime  mieux  dire  son  paradoxe  émou- 
vant, est  la  négation  de  l'une  des  facultés  les  plus 
vivaces  de  notre  organisation ,  de  celle  qui  est,  en 
quelque  sorte,  le  pivot  de  tout  notre  être ,  et  sans 
laquelle  nous  ne  pouvons,  pour  ainsi  dire,  nous 
concevoir.  L'homme  cesserait  d'exister  et  de  vivre, 
de  penser  et  d'agir ,  s'il  n'avait  pas  en  lui  cette 
puissance  d'action  ,  s'il  ne  s'appropriait  et  ne  con- 
servait pas  les  fruits  de  son  travail  et  de  sa  peine, 
et  s'il  ne  les  défendait  pas  contre  ceux  qui  vou- 
draient les  lui  enlever.  Tout  mobile  d'action  cesse- 
rait immédiatement  pour  l'humanité  ,  si  l'on  par- 
venait à  étouffer  chez  elle  celle  tendance  irrésistible 
et  innée.  C'est  cependant  par  là  qu'il  faudrait  com- 
mencer ,  si  l'on  voulait  établir  le  communisme 
comme  système  de  gouvernement. 


SENTIMENT  DE  PROPHIÉIÉ.  ^'uy 

OEuvre  impossible  dont  on  no  peut  même  ad- 
mettre la  supposition,  et  contre  laquelle  s'élèveraient 
incessamment  l'inégalité  des  dons  de  la  luiture  et 
l'activité  incessante  et  fatale  du  sentiment  de  pro- 
priété. A  ce  point  de  vue,  la  société  restera  ce  qu'elle 
est;  on  n'a  point  encore  trouvé,  et  l'on  ne  trouvera 
jamais  le  secret  ou  le  moyen  de  concilier  la  liberté 
et  l'activité  individuelle  avec  l'absence  de  la  pro- 
priété. 

Ah!   si  l'on  nous  disait  que  l'homme  a  fait  do 
ce  penchant  inférieur  ce  qu'il  a  fait  des  autres,  qu'il 
en  a  extraordinairement  dépassé  la  mesure  et  l'em- 
ploi 5  si  l'on  nous  disait  que,  sous  les  prétextes  po- 
litiques  les  plus  élevés  ,   que  sous   les  prétextes 
religieux  les  plus  nobles  ,  il  a  commis  des  spolia- 
tions indignes  et  des  extorsions  infâmes,  et  qu'en 
fait,  dans  l'enfance  des  sociétés ,  surtout,  il  s'est 
placé  comme  déprédateur  en  dehors  des  lois  de  sa 
propre  constitution  ,  nous  pourrions  peut-être  ne 
pas  protester  contre  une  semblable  formule,  et  dé- 
plorer le  malheur  des  circonstances  et  la  lenteur 
avec  laquelle  se  fait  l'évolution  intellectuelle  et 
morale  de  notre  espèce.  Mais,  encore  une  fois,  ne 
confondons  pas  l'abus  de  nos  facultés  avec  l'usage 
légitime  et  raisonnable  que  nous  pouvons  en  faire. 
Sous  ce  rapport,  aucune  faculté  de  conservation  ne 
serait  bonne  en  elle-même  et  dans  sa  destination. 
Autant  vaudrait-il,  généralisant  sur  elles  toutes  des 


256  SENTIMENT  DE  PROPRlKli:. 

observations  parliculières  qui  s'expliquent  par  une 
aberration  exceptionnelle  de  la  nature  ou  par  le 
silence  que  nous  imposons  encore  trop  souvent  à 
nos  facultés  inlellecluelles  et  morales  ;  autant,  ilis- 
je,  vaudrait- il  soutenir  que  naturellement  elles 
nous  incitent  toutes  au  mal;  que  l'amour  physique, 
par  exemple,  ne  porte  qu'à  la  luxure  et  à  tous  les 
désordres  des  sens  ;  que  l'amour  des  enfants  con- 
duit à  leur  sotte  idolâtrie  et  au  malheur  de  leur 
existence  ;  que  rallachoment  au  pays  natal  produit 
la  nostalffie  et  quelquefois  même  le  suicide;  que  les 
affections  de  famille  nous  font  tomber  dans  un 
déplorable  égoïsme;  que  l'attachement  et  l'amitié, 
par  leurs  préférences  exclusives ,  nous  font  inces- 
samment commettre  des  dénis  de  justice;  que  le 
courage  nous  donne  un  caractère  querelleur,  diffi- 
cile, hargneux  ;  que  l'esprit  d'ordre  et  d'économie 
se  tourne  en  avarice  ;  que  le  tact  et  le  savoir-faire 
sont  de  la  ruse  et  de  la  dissimulation;  que  l'énergie 
de  l'àme  décèle  un  instinct  féroce  et  destructeur; 
que  le  penchant  qui  nous  porte  à  construire  excite 
à  démolir  pour  démolir  encore;  que  les  nécessités 
de  l'alimentation  font  de  nous  tous  des  gourmands 
et  des  goinfres,  et,  qu'en  un  mot,  les  traits  propres 
à  représenter  l'humanité  doivent  se  prendre  exclu- 
sivement et  entièrement  dans  le  tableau  de  ses 
aveuglements ,  de  ses  faiblesses,  de  ses  misères,  de 
ses  excès,  de  ses  crimes  et  de  ses  folies. 


SbllNTIMlilNT  Dli  PKOPRUiTH.  L'57 

Dans  le  sens  que  nous  venons  d'indiquer,  c'est- 
à-dire  au  point  de  vue  de  l'activité  désordonnée  de 
l'acquisivité,  Voltaire,  lon[]temps  avant  l'écrivain 
distingué  dont  nous  avons  cité  les  paroles ,  avait 
dit ,  dans  son  Essai  sur  les  mœurs  et  l'esprit  des 
nations,  que  l'histoire  n'est  autre  chose  que  la  liste 
de  ceux  qui  se  sont  accommodés  du  bien  d'autrui. 

Dans  les  temps  anciens,  en  effet,  et  même  à  des 
époques  qui  ne  sont  pas  extrêmement  éloignées  de 
nous,  la  conquête  a  été  presque  partout  et  bien  sou- 
vent l'origine  de  la  propriété.  On  le  sait,  la  conquête 
est  presque  toujours  le  résultat  de  l'abus  de  la 
force  qui  s'approprie  ce  qui  appartient  à  d'autres. 
Dans  ce  cas,  tout  le  monde  est  d'accord  pour  recon- 
naître que  la  propriété  ainsi  acquise  est  un  vol,  au 
point  de  vue  des  principes,  alors  même  qu'au  bout 
d'un  certain  temps  la  loi  déclare  qu'il  y  a  prescrip- 
tion ,  et  ne  cherche  plus  la  manière  illégitime  et 
violente  dont  la  propriété  a  été  acquise,  à  cause  des 
difficultés  insurmontables  qu'on  rencontrerait  pour 
la  rendre  à  son  premier  possesseur  ou  à  ses  ayants 
cause.  Dans  ce  cas ,  aux  yeux  de  la  loi ,  possession 
vaut  titre,  quoique,  au  point  de  vue  des  principes, 
comme  je  viens  de  le  dire  ,  il  y  ait  eu  violation  du 
droit  d'autrui,  et  par  conséquent  usurpation  et  vol, 
de  l'avis  de  tous. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  nations  ne  doivent  pas  être 
jugées  sur  des  Faits  qui  sont  comme  des  hasards  ou 


258  SENTIMENT  DK  PROPRIÉTÉ. 

des  accidents  dans  leur  vie.  Les  passions ,  les  inté- 
rêts ,  les  faits  et  gestes  des  chefs  qui  les  dominent 
et  les  entraînent,  n'engagent  pas  d'ailleurs  leur 
responsabilité.  D'autre  part,  elles  ne  sont  pas  tou- 
jours en  guerre  et  en  révolution  ni  placées  vis-à-vis 
les  unes  des  autres  dans  un  état  violent  d'hostilité. 
Elles  finissent  par  prendre  leur  assise,  et,  en  géné- 
ral, chez  elles  toute  la  propriété  n'est  point  le  pro- 
duit du  vol,  elle  est  le  produit  du  travail,  du  talent, 
de  la  conduite  ,  de  l'ordre  et  de  la  persévérance; 
elle  est  le  fruit  d'une  faculté  innée  respectable 
dans  sa  nature  et  son  essence,  et  qui,  pour  son 
emploi  légitime,  a  seulement  besoin,  comme  toutes 
les  autres  du  même  ordre  inférieur,  de  s'éclairer 
aux  lumières  de  l'intelligence  et  de  s'épurer  sous 
l'impression  des  nobles  sentiments. 

En  partant  de  ces  observations  positives  de  cette 
puissance  innée  du  sentiment  de  propriété,  des 
séductions  qu'il  présente  journellement  à  l'esprit , 
et  des  désordres  qu'il  occasionne  lorsqu'il  est  aban- 
donné à  sa  force  instinctive  ,  on  conçoit  le  sens  des 
paroles  de  Philippe,  roi  de  Macédoine  ,  qui  ne  de- 
mandait que  trois  choses  pour  réussir  dans  ses 
guerres  :  de  l'argent,  de  l'argent,  et  encore  de 
l'argent. 

Charron  n'ignorait  pas  non  plus  cette  disposition 
bien  marquée  de  notre  nature.  «  Les  finances  dans 
un  gouvernement,  a-t-il  dit,  sont  les  nerfs,  les  pieds 


SENTIMENT  DE  PROPUIÉTÉ.  259 

et  les  mains  de  l'Étal.  Il  n'y  a  glaive  si  tranchant 
et  si  pénétrant  que  celui  d'ar^rent ,  ni  maître  si  im- 
périeux ,  ni  orateur  si  gagnant  les  cœurs  et  les 
volontés,  ni  conquérant  tant  preneur  de  places  que 
les  richesses.  » 

C'est  d'après  cette  faiblesse  de  la  nature  que  l'on 
s'explique  comment  les  hommes  les  plus  abomi- 
nables, les  Caligula,  les  Tibère,  les  Néron,  les 
Henri  VIlï,  les  Borgia ,  ne  manquent  jamais  de 
lâches  qui  les  servent,  de  courtisans  qui  les  llattont, 
et  de  vils  sophistes  qui  les  juslilient  :  l'intérêt  les 
leur  donne,  ou  plutôt  les  leur  vend.  Soif  insatiable 
de  l'or;  à  quoi  ne  réduis-tu  pas  les  mortels. 

L'admiration  que  nous  manifestons  pour  tous  les 
actes  de  désintéressement  vient  encore  par  un  beau 
côté  trahir  notre  convoitise  et  notre  âpreté  pour  le 
gain  ;  ce  noble  mouvement  de  notre  âme  prouve 
que  nous  sentons  profondément  tout  ce  que  de- 
mand(!  de  sacriticcs ,  d'efforts,  une  pareille  abné- 
gation du  sentiment  de  propriété. 

Contradictoirement  à  l'opinion  généralement  ac- 
créditée, il  est  donc  bien  certain  que  le  sentiment 
de  propriété  est  donné  par  la  nature,  qu'il  doit  èlre 
mis  au  nombre  des  forces  vives  et  innées  de  l'éco- 
nomie ,  et  qu'il  n'est  pas  le  produit  artificiel  des 
institutions  sociales.  En  y  regardant  de  plus  près, 
les  législateurs  et  les  moralistes  l'auraient  trouvé, 
comme  nous,  tout  étabîidans  la  tétehumaine.el.  sans 


i>(JO  .SKNTlMEiN'l'  1)K  PROPRIÉTÉ. 

se  perdre  dans  des  discussions  mélapliysiqnes  inter- 
minables, ils  auraient  pu  nous  devancer,  et  chercher, 
comme  nous  allons  le  faire,  à  donner  des  règlements 
et  des  principes  propres  à  conlre-balancer  son  em- 
pire exclusif  et  à  nous  ramener  à  des  manifestations 
moins  aveu[;les  ,  moins  instinctives,  moins  désor- 
données et  mieux  en  rapport  avec  les  droits  respec- 
tifs de  tous  les  membres  de  la  société. 

Quelque  nombreux  et  incontestables  que  soient 
les  faits  que  je  viens  tout  à  l'heure  de  presser  les 
ims  sur  les  autres,  et  dont  la  plus  grande  part  fait 
si  bien  ressortir  l'innéité  en  même  temps  que  les 
écarts  et  les  abus  de  l'acquisivité,  je  ne  crains  pas, 
néanmoins ,  messieurs ,  de  vous  voir  en  tirer  les 
conséquences  défavorables  à  la  dignité  de  votre 
espèce,  et  frapper  par  cela  même  de  votre  réproba- 
tion l'origine  et  la  source  de  la  propriété. 

Nous  avons  déjà  depuis  longtemps  pris  ensemble 
l'habitude  de  ne  point  rendre  l'homme  comptable 
des  choses  qui  ne  sont  pas  de  sa  constitution  propre. 
Des  sauvages  et  des  cannibales,  des  nations  incultes 
etl)arbares  qui  se  ruent  sur  des  peuples  plus  avancés 
qu'elles  en  civilisation,  et  (jui  les  dépossèdent  de 
leurs  biens,  ne  représentent  pas  l'espèce  humaine  ; 
je  dis  plus,  des  hommes  dont  on  a  développé  l'in- 
telligence ,  mais  (jui  n'ont  pas  reçu  d'éducation 
morale  ou  qui  n'en  ont  pas  protité,  et  qui,  en  con- 
séquence ,  ne  possèdent  qu'en  germe  les  grandes 


SEiNTlMENT  DE  PROPRIÉTÉ.  261 

qualités  d'ame  inhérentes  à  notre  nature,  ne  peuvent 
pas  davantage  être  donnés  comme  ses  types  et  ses 
représentants.  En  général ,  ils  n'en  représentent  et 
n'en  peuvent  représenter  que  les  plus  bas  instincts. 
En  ce  sens,  l'homme  qui  pense  est  un  animal 
dangereux. 

Quel  renversement  de  la  logique ,  quelles  exi- 
gences ridicules ,  quelle  ignorance  des  premiers 
principes  de  la  science  !  Quoi  !  vous  voulez  qu'un 
animal,  même  intelligent,  soit  un  homme,  qu'il 
se  maniFeste  comme  un  homme  homme,  c'est-à- 
dire  comme  un  être  qui  sait  subordonner  l'énergie 
de  ses  instincts  au  contrôle  et  à  la  suprématie  de 
ses  facultés  caractéristiques,  de  ses  facultés  supé- 
rieures !  Vous  ne  voyez  donc  pas  que  ce  sont  deux 
êtres  tout  à  fait  dissemblables  ;  que  l'un  est  homme 
et  que  l'autre  ne  l'est  pas,  et  que  vous  ne  pouvez 
attendre  de  ces  deux  individus  les  mêmes  mani- 
festations. 

Quoi  qu'il  en  soit,  j'aime  à  le  répéter,  l'espèce 
humaine  a  progressé  ;  elle  n'a  point  roulé  et  ne 
roule  point  dans  le  même  cercle  que  ses  pôies, 
comme  on  se  plaît  encore  à  le  dire  de  nos  jours  : 
les  hommes  qui  l'ont  aimé,  qui  ont  vouhi  la  servir, 
qui  ont  souffert  ou  qui  sont  morts  pour  elle,  ont  fini 
par  l'éclairer,  la  modifier,  l'ennoblir.  Malgré  tout 
ce  que  nous  avons  à  désirer  encore  touchant  son 
perfectionnement,  l'homme  des  sociétés  modernes , 


262  SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ. 

pris  en  masse  et  considéré  au  point  do  vue  de  la 
moralité  des  actions,  l'emporte  certainement  sur 
l'homme  des  sociétés  antiques  :  rien  n'a  été  perdu, 
tout  a  porté  fruit;  s'il  y  a  des  comparaisons  à  établir, 
elles  sont  toutes  à  son  avantage.   L'augmentation 
successive  du  bien-être  général,  le    progrès  des 
sciences,  les  enseignements  de  la  morale  et  de  la 
philosophie,  la  promulgation  dos  grands  principes 
du  christianisme,  tout  a  contribué  à  transformer  le 
vieil  homme;  la  lumière  a  lui  dans  les  ténèbres,  et 
les  ténèbres  se  sont  évanouies  devant  elle.  L'intelli- 
gence s'est  développée,  les  sentiments  moraux  se 
sont  éveillés  à  la  vie,  et  les  rudes  instincts  de  la 
conservation  eax-mémes,   qui    faisaient  autrefois 
presque  exclusivement  de  la  vie  de  l'homme  une 
vie  épouvantable  de  déprédations,  de  violences  et 
d'infamies,   tout  en  conservant  quelque  chose  de 
leur  énergie  native,  finissent  par  adoucir  la  force  de 
leurexpression,  parsesoumettreaux  activitésélevées 
de  l'âme,  et  par  amener  graduellement  l'homme  à 
rentrer  dans  l'ordre  et  les  destinées  de  sa  constitu- 
tion. Les  promesses  faites  il  y  a  déjà  bien  longtemps 
au  faible  roi  de  la  création  auraient-elles  donc  un 
jour  leur  entier  accomplissement? 

Ne  faisons  pas  d'anachronismes,  et  défions-nous 
de  toute  exagération.  A  ne  considérer  que  la  maté- 
rialité des  faits  ci-dessus  rapportés,  on  serait  cer- 
tainement   tenté    de   regarder    l'espèce    humaine 


SENTIMEÎNT  DE  PROPRIÉTÉ.  263 

comme  invinciblement  portée  au  vol,  à  la  rapine, 
au  brigandage  ;  mais  que  les  bons  esprits  ne  s'ar- 
rêtent point  aux  faits  particuliers  à  telle  ou  (elle 
époque;  qu'ils  multiplient  leurs  observations,  et  ils 
verront  qu'à  mesure  que,  par  un  concours  favorable 
de  circonstances,  l'homme  arrive  à  pouvoir  vivre 
de  la  vie  de  l'homme,  à  pouvoir  cesser  de  disputer 
sa  vie  au  monde  extérieur  et  même  à  ses  semblables, 
à  mesure  aussi  on  le  voit  développer  son  inlelli- 
(ïence,  manifester  ses  sentiments  moraux,  com- 
mander à  ses  penchants  inférieurs,  et  non-seulement 
respecter  la  propriété  d'aulrui,  mais  dans  une  mul- 
titude de  choses  et  d'occasions  montrer  encore  dans 
sa  conduite  le  plus  parfait  désintéressement. 

Ce  fait  est  positif,  et  il  est  invariable.  Observez 
tous  les  peuples  actifs  et  industrieux  qui  se  sont 
affranchis  des  nécessités  les  plus  impérieuses  de 
l'existence  matérielle,  partout  vous  les  voyez  sortir 
de  l'animalité,  entrer  dans  la  vie  de  l'esprit  et  du 
cœur  et  représenter  l'homme  sous  son  vrai  caractère. 

Voilà  l'homme,  messieurs,  voilà  ce  que  nous 
sommes  et  ce  que  nous  pouvons  être,  lorsque  rien  ne 
s'est  opposé  au  développement  et  au  perfectionne- 
ment de  notre  constitution  individuelle  et  morale; 
et  tant  que  chez  un  peuple  vous  n'apercevez  pas 
le  mouvement  et  l'application  des  facultés  élevées 
de  sa  nature  propre,  il  est  ridicule  et  absurde  de 
soutenir  que  l'homme,  créature  spéciale,   ordonné 


264  SKINTIMENT  DK  l'HOPlilKlÉ. 

pour  briller  par  l'inlelligenco  el  par  l'àme,  ait  ap- 
paru dans  ce  monde.  Des  nations  barbares,  je  le 
redis  encore,  no  représentent  pas  l'bumanité,  non 
que  les  précieux  attributs  de  notre  espèce  fassent 
défaut  à  leur  constitution,  ils  y  sont  en  germe  ;  mais 
n'ayant  été  développés  ni  par  l'instruction  ni  par 
l'éducation  ,  ils  sont  restés  dans  la  torpeur  et  l'iner- 
tie. Voilà  comment  ces  nations,  réduites  qu'elles 
sont  à  l'activité  des  penchants  des  brutes,  s'orga- 
nisent en  bandes  de  brigands  et  vont  porter  partout 
la  guerre  et  la  dévastation. 

C'est  seulement  dans  ce  sens  que  l'on  peut  dire 
que  le  vol  est  un  phénomène  naturel  tant  chez 
l'homme  que  chez  les  animaux  ;  tout  alors  est  au 
plus  fort  et  au  plus  adroit  :  et,  suivant  cette  juris- 
prudence, les  côtes  de  la  mer  Egée  sont  dévastées 
par  les  héros  d'Homère  sans  autre  raison,  si  ce 
n'est  que  ces  héros  aimaient  à  s'emparer  de  ce  qu'ils 
trouvaient  d'airain,  de  fer,  de  bestiaux,  d'esclaves  et 
de  femmes  chez  les  peuples  d'alentour. 

En  France,  jusqu'aux  xv'  et  xvi'  siècles,  nos 
j^rands  seigneurs,  nos  ducs,  nos  comtes  et  nos  ba- 
rons, ressemblaient  en  tout  point  aux  héros  d'Ho- 
mère. Leurs  châteaux  n'étaient  que  des  repaires  de 
pirates  et  de  voleurs;  ils  passaient  leur  temps  dans 
la  satisfaction  des  plus  grossiers  instincts,  et  n'en 
sortaient  que  pour  détrousser  les  passants  et  pour 
se  livrer  entre  eux  des  guerres  de  dévastation  dont 


SKNTIMENI'  DE  PHOPRIÉTK.  1265 

les  pauvres  paysans  faisaient  bien  souvent  tous  les 
frais. 

Ces  abus,  ces  désordres,  ont  disparu  devant  les 
progrès  de  la  morale  et  de  la  civilisation  ;  et  relati- 
vement aux  atteintes  portées  à  la  propriété,  ce  n'est 
plus  aujourd'hui  que  dans  les  dernières  classes  de 
la  société,  dernières  classes  qui  n'ont  point  suffi- 
samment reçu  les  bienfaits  de  l'instruction  et  de 
l'éducation,  et  qui  ne  sont  point  encore  partout 
complètement  à  l'abri  des  terribles  suggestions  de 
la  misère,  que  l'on  continue  d'observer  plus  parti- 
culièremenl  ce  genre  d'infractions  légales. 

Dans  un  assez  grand  nombre  de  circonstances,  en 
effet,  pour  donner  aux  actes  incriminés  leur  véri- 
table signification,  l'homme  no  vole  pas  pour  voler, 
il  n'agit  pas  sous  l'empire  ou  la  tyrannie  d'une  con- 
voitise ardente  et  déréglée.  Ne  sait-on  pas,  par  suite 
des  discussions  et  des  débals  qui  s'établissent  de- 
vant nos  tribunaux,  que  le  vol,  comme  je  le  faisais 
entendre  tout  à  l'heure,  reconnaît  souvent  pour 
cause  les  nécessités  du  besoin,  et  qu'en  preuve  de 
la  vérité  de  cette  observation,  on  le  voit  se  multi- 
plier en  raison  directe  de  la  rigueur  des  saisons,  de 
la  cherté  des  vivres,  de  la  cessation  des  travaux,  de 
la  disette  ou  de  l'insuffisance  des  récoltes  et  de 
toutes  les  autres  causes  qui  privent  le  peuple  de  ses 
moyens  d'existence  ? 

Dans  toutes  ces  circonstances,  chez  les  individus 


266  SEiNTlMEîST  DK  PROPRIl  1 É. 

rapaces,  comme  chez  ceux  qui  ne  le  sont  pas,  les 
inslincls  de  conservation,  surexcités,  parlent  plus 
haut  que  les  sentiments  élevés  de  la  justice,  de  la 
vénération  et  de  la  bienveillance,  parlent  plus  haut 
que  la  morale  et  les  lois  :  il  n'y  a  pas  de  distinction 
à  faire  entre  des  gens  affamés;  la  souffrance  les 
réduit  tous  à  un  sentiment  de  besoin  qui  absorbe 
tous  les  autres.  Que  le  désir  de  la  propriété  soit  plus 
prononcé  chez  les  uns  ou  chez  les  autres,  la  chose 
est  tout  à  fait  indifférente  :  il  faut  de  toute  néces- 
sité qu'ils  vivent  tous,  ainsi  le  veut  la  nature  im- 
périeuse et  maîtresse;  et  si  les  moyens  légitimes  et 
honnêtes  de  sauver  leur  vie  ne  se  présentent  bien 
vite  à  eux,  on   les  voit  se  porter  alors  aux  plus 
grands  excès,  et  ne  respecter  dans  leur  inévitable 
exaltation  ni  les  personnes  ni  les  choses. 

Qui  ne  connaît  l'histoire  de  certaines  villes  long- 
temps assiégées  ,  et  dont  un  blocus  rigoureux  a  ré- 
duit les  habitants  à  la  famine  ? 

Qui  n'a  pas  lu  les  récits  de  quelques  navigateurs 
surpris  en  pleine  mer  par  un  calme  plat,  et  qui  ont 
épuisé  les  dernières  ressources  de  leur  alimenta- 
tion? Qui  peut  ignorer  aussi  les  extrémités  terribles 
auxquelles  se  portent  les  marins  naufragés  sur  des 
plages  désertes,  et  qui  n'ont  pu  retirer  de  leurs 
bâtiments  mis  en  pièces  qu'une  faible  quantité 
d'aliments?  Dans  ces  situations  critiques  et  déses- 
pérées, personne  ne  veut  mourir;  on  se  vole,  on 


SFaNTIMENT  de  PROPRII^yri".  267 

se  pille,  on  s'arrache  violemment  la  moindre  por- 
tion alimentaire.  On  se  bat  comme  des  tigres,  on 
s'égorge;  et  si  la  situation  ne  change  pas,  si  toutes 
les  provisions  sont  consommées,  on  descend  jusqu'à 
Tanthropopliagie.  Voilà  tout  ce  que  le  monde  sait, 
ce  que  tout  le  monde  déplore,  ce  que  tout  le  monde 
explique,  et  ce  qui  ne  peut  servir  à  personne  pour 
déprécier  la  nature  humaine.  Tous  ces  faits  anciens 
et  nouveaux  ne  sont  point  de  l'homme  proprement 
dit,  et  ils  ne  peuvent  pas  eux-mêmes  entacher  de 
fraude,  de  spoliation,  de  brigandage  et  d'infamie 
l'origine  et  la  source  de  la  propriété. 

Le  sentiment  de  propriété  agissant  assez  fré- 
quemment en  dehors  de  son  activité  propre,  cétlant 
souvent  à  l'impulsion  des  autres  facultés  prédomi- 
nantes ou  surexcitées  ,  présente  en  quelque  sorte 
autant  d'applications  diverses  que  nous  avons  de 
facultés  différentes  dans  la  tête.  Sous  ce  rapport,  il 
est  sage  de  se  défier  de  toutes  les  têtes  à  manies  et 
à  fortes  passions.  Tout  amateur  est  dangereux  :  tel 
individu  incapable  de  dérober  à  qui  que  ce  soit  une 
maille,  une  obole,  un  denier,  volera  sans  répu- 
gnance et  sans  scrupule,  dans  vos  collections,  une 
lettre  autographe,  un  livre  rare,  un  coquillage  pré- 
cieux, une  médaille  d'un  grand  prix,  etc. 

Admis  dans  votre  intimité  et  suivant  la  nature 
des  amours  qu'il  renferme  en  lui-même,  il  peut  à 
tout  moment  trahir  votre  confiance,  vous  enlever 


268  SFATIMKM  l)K  IMiOPI'.lÉn';. 

VOS  amis,  s'emparer  de  vos  places,  el  ne  pas  même 
respecter  les  objets  les  plus  cliers  de  votre  affec- 
tion. Le  léfjislatour  des  Hébreux  reconnaissait  tou- 
tes ces  tendances  de  la  nature.  Ouvrez  son  Déca- 
loguc  :  «  Tu  ne  désireras  pas  la  femme  de  ton  pro- 
chain; tu  ne  désireras  pas  sa  maison,  ni  son  servi- 
teur, ni  sa  servante,  ni  son  bœuf,  ni  son  àne,  ni 
aucune  chose  qui  lui  appartienne.  » 

Dans  l'esprit  humain,  la  convoitise  s'applique  à 
tous  ces  objets. 

Avant  de  terminer  mes  considérations  sur  l'exer- 
cice et  les  applications  du  sentiment  de  propriété, 
qu'il  me  soit  permis  de  vous  citer  un  passage  de  mon 
livre  sur  l'homme  animal  (l),  dans  lequel  je  m'élève 
contre  les  inductions  trop  absolues  qui  ont  été  tirées 
de  mes  observations  ,  relativement  à  quelques 
grands  personnages  historiques  dont  on  a  cherché 
à  flétrir  le  caractère  et  à  déshonorer  la  mémoire 
en  les  représentant  comme  exclusivement  incités 
à  l'action  par  un  amour  dés.ordonné  des  richesses. 

Les  temps  passés  sont  si  loin  de  nous,  et  le 
temps  présent  nous  appartient  si  peu,  que,  malgré 
l'activité  de  mon  sentiment  consciencieux,  je  ne 
reviendrais  point  sur  l'iniquité  de  ces  jugements, 
si,  en  étudiant  l'histoire  mémorable  des  cinquante 
dernières  années  de  mon  propre  pays,  je  ne  m'étais 

(1)  De  l'homme  avivial,  1  vol.  in-8,  Paris,  1839,  .I.-H.  Bailli(>re. 


SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ.  269 

aperçu  que  l'on  avait  considéré  de  la  môme  ma- 
nière les  principaux  acteurs  des  événements  de  cette 
grande  époque,  et  qu'on  les  avait  représentés  comme 
obéissant  en  toutes  choses,  aussi  au  penchant  de 
l'acquisivité. 

Certes,  les  grands  hommes  ne  sont  point  à  l'abri 
des  misères  et  des  faiblesses  de  l'humanité,  je  sais 
qu'ils  ne  sont  point  grands  sous  toutes  les  faces  et 
sous  tous  les  rapports  ;  je  sais  plus,  je  sais  qu'en 
raison  môme  de  leur  riche  organisation  et  de  ses 
grands  pouvoirs,  ils  ont  plus  de  l)esoins  et  de  pas- 
sions que  les  hommes  vulgaires  ;  j'ajouterai  que  les 
faits  journaliers  dont  ils  sont  partout  les  témoins  ne 
sont  guère  capables,  par  la  réflexion,  et  l'imitation, 
de  les  porter  à  bien  faire.  J'admets,  et  cela  doit  être, 
qu'ils  ne  sont  point  insensibles  aux  plaisirs  de  la 
propriété;  mais  lorsque  j'entends  dire  à  des  savants, 
à  des  professeurs  de  l'université,  à  des  hommes 
politiques,  que  les  gens  les  plus  dangereux  dans 
les  temps  de  crise  et  de  révolution  sont  des  hommes 
pauvres  qui  n'ont  rien  à  perdre,  et  qui  ont  tout  à 
gagner  ;  quand  j'entends  dire  et  soutenir  que  leurs 
plus  hautes  et  leurs  puissantes  facultés  relèvent  de 
leur  indigence,  et  que  sans  le  désir  extrême  qu'ils 
ont  de  s'enrichir,  ils  n'auraient  point  pris  ou  ne 
prendraient  point  un  rang  élevé  parmi  leurs  con- 
temporains, je  ne  puis  ne  pas  signaler  une  pareille 
erreur  ou  un  pareil  mensonge,  et  ne  pas  faire  servir 

20 


270  SEîiTiMENÏ  DE  PROPRIÉTÉ. 

les  principes  de  la  science  h  la  réhabilitation  de  leur 
grandeur  et  de  leur  renommée. 

A  entendre  de  pareilles  choses,  ne  dirait-on  pas 
qu'il  suffit  d'être  misérable  pour  avoir  des  talents 
supérieurs  et  pour  montrer  un  caractère  énergique. 
Ne  dirait-on  pas  que  c'est  là  la  condition  sans  laquelle 
on  ne  peut  s'élever  à  la  hauteur  des  circonstances 
et  prendre  sa  place  et  son  rang  dans  la  société  ? 
Comment  se  fait-il  alors  que  dans  des  temps  sem- 
blables, les  hommes  les  plus  nécessiteux  ne  soient 
pas  toujours  les  plus  remarquables.  Quel  rapport 
y  a-t-il  donc  entre  une  faculté  tout  animale,  et  par 
conséquent  tout  inférieure,  et  les  puissances  toutes 
d'homme,  les  puissances  toutes  supérieures  du 
cerveau?  Comment  la  convoitivité,  si  la  nature  n'a 
fait  primitivement  tous  les  autres  frais,  et  si  les 
circonstances  extérieures,  par  l'instruction  du  mal- 
heur même,  n'ont  pas  été  favorables  au  développe- 
ment et  au  perfectionnement  de  l'individu  ;  com- 
ment la  convoitivité,  dis-je,  peut-elle  donner  par 
elle-même  de  l'esprit,  de  l'intelligence  ou  du  génie? 
comment  peut-elle  donner  du  courage,  de  la  gran- 
deur, de  la  fermeté,  delà  noblesse  d'âme,  de  l'es- 
pérance et  un  ascendant  en  quelque  sorte  magique 
sur  les  hommes  et  les  choses  de  l'époque?  Quelles 
sont  donc  les  grandes  vertus  et  les  grandes  qualités 
des  personnes  chez  lesquelles  prédomine  le  senti- 
ment de  propriété  ?  La  misère,  messieurs,  n'exclut 


SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ.  271 

point  les  jgrandes  puissances  intellecluelles  et  mo- 
rales, mais  elle  ne  les  fait  point  naître;  et  la  cupi- 
dité, à  laquelle  on  voudrait  faire  honneur  de  tant 
de  grandes  choses,  rétrécit  en  général  le  cercle  des 
idées,  dégrade  le  caractère,  et  paralyse  tous  les 
mouvements  généreux  du  cœur  humain. 

Lors  donc  qu'aux  époques  critiques  de  l'histoire 
de  l'humanité,  on  voit  apparaître  des  individus  qui 
saisissent  d'un  coup  d'œil  tout  ce  qui  se  passe  au- 
tour d'eux,  quand  on  les  voit  diriger  le  mouvement 
social,  soutenir  par  leurs  actes  et  leurs  paroles  les 
principes  généraux,  résumer  en  leur  personne  les 
intérêts  des   masses,   marcher   intrépidement  en 
avant,  et  tout  entraîner  avec  eux,  soyez  convaincus 
qu'il  y  a  chez  ces  hommes  autre  chose  que  les  cal- 
culs de  l'avarice,  et  les  pressantes  sollicitations  des 
premiers  besoins.  Messieurs,  on  n'usurpe  point  les 
lauriers  et  les  couronnes  en  ce  monde,  et  à  moins 
d'avoir  en  soi  l'incontestable  supériorité  d'une  tête 
d'homme,  il  n'est  point  donné  au  premier  individu 
cupide  ou  obéré  d'un  pays  de  venir  bouleverser  la 
société  et  d'y  faire  sentir  puissamment  son  in- 
fluence. 

Il  n'est  donc  point  exact  de  dire  que  dans  des 
temps  de  crise  et  de  révolution,  les  hommes  qui 
s'imposent  à  la  foule  et  qui  arrivent  à  la  direction 
des  affaires  puisent  leurs  forces  et  leurs  inspirations 
dans  l'activité  du  sentiment  de  propriété,  et  surtout 


272  SENTIMENT  DE  PROPRIÉTK. 

que  les  qualités  supérieures  qu'ils  déploient  sur  la 
scène  soient  enfantées  par  lui.  On  ne  saurait  trop 
le  redire,  nos  focultés  sont  indépendantes  les  unes 
des  autres  :  une  faculté  bien  développée  ne  com- 
porte point,  n'entraîne  point  un  développement  ana- 
logue au  sien  dans  les  autres  facultés.  Ainsi  donc, 
quelque  prononcé,  quelque  impérieux  que  puisse 
êlre  le  désir  d'amasser  des  richesses,  il  ne  peut 
jamais  changer  la  nature  déterminée  d'un  individu, 
transformer,  par  conséquent,  un  homme  en  un  au- 
tre homme,  et  faire  d'un  imbécile  une  médiocrité, 
ni  d'une  médiocrité  un  talent  supérieur.  Pour  être 
un  Scvlla,  un  Marius,  un  Cromwell,  un  Napoléon, 
il  faut  avoir  autre  chose  que  des  dettes  et  de  la 
cupidité.  Que  vous  soyez  pauvre  ou  riche  au  mo- 
ment où  s'opèrent  de  grands  événements  dans  la  vie 
des  peuples,  vous  ne  parviendrez  jamais  à  servir 
puissamment  ces  événements  ou  à  les  gouverner, 
si  la  nature,  avant  tout,  ne  vous  a  point  donné 
nne  grande  intelligence  et  un  grand  caractère. 

D'ailleurs,  messieurs,  il  nous  suffit  de  la  moindre 
réflexion  pour  être  convaincus  que  dans  le  premier 
mouvement  d'une  révolution  générale,  les  intérêts 
égoïstes  d'un  simple  particulier  n'ont  pas  de  signi- 
fication, à  côté  des  intérêts  immenses  de  la  nation 
qui  se  soulève;  et  que,  d'autre  part,  le  révolution- 
naire le  plus  passionné  et  le  plus  éclairé  n'a  de  puis- 
sance qu'autant  fju'il  est  le  représentant  des  idées, 


SEISTlMEiNT  DE  l'ROPRIlil É.  273 

des  besoins,  des  vœux  et  des  droits  de  ses  conci- 
toyens. 

Si,  dans  ces  circonstances  solennelles  et  ter- 
ribles où  un  peuple  se  lève  en  masse  pour  sou- 
tenir ses  droits  et  proclamer  sa  liberté,  quelques 
individus  sont  à  redouter  pour  la  société  tout  en- 
tière, si  quelques  hommes  sont  dangereux,  évidem- 
ment ce  sont  ceux  qui  non  contents  de  voir  res- 
pecter leur  personne  et  leurs  biens,  gorgés  de  ri- 
chesses et  d'honneurs,  se  servent  de  leur  influence 
pour  éterniser  le  slaiu  qiio  des  choses,  et  relarder 
autant  que  possible  la  marche  de  la  civilisation  et 
le  bien-être  général.  Pour  eu  revenir  à  l'histoire 
particulière  de  notre  pays,  on  peut  le  dire  en  toute 
vérité,  c'est  sur  la  plupart  de  ces  hommes  que  doi- 
vent retomber  les  malheurs  de  noire  révolution 
de  89.  La  noblesse  et  le  clergé,  en  s'opposant 
aux  réformes  que  demandaient  la  morale,  la  reli- 
gion, le  progrès  des  lumières ,  les  intérêts  nou- 
veaux ;  la  noblesse  et  le  clergé,  en  ne  voulant  pas 
faire  la  moindre  concession,  en  refusant  au  roi  les 
sacrifices  qu'il  leur  demandait,  en  invoquant  l'ap- 
pui de  l'étranger,  en  inquiétant  la  nation,  amenèrent 
seuls  les  violentes  réactions  dont  nos  pères  ont  été 
les  témoins.  Sans  leur  égoisme  et  leur  cupidité, 
sans  le  désir  qu'ils  avaient  de  conserver  pour  eux 
seuls  les  jouissances  de  ce  monde,  la  tète  de 
Louis  XVI   n'eût  pas  roulé  sur  l'échafaud,  et  les 


274  SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ. 

excès  auxquels  s'est  laissé  entraîner  la  Convention 
dans  ses  moments  de  colère  et  de  crainte  ne  ser- 
viraient point  encore  aujourd'hui  de  prétexte  aux 
déclamations  des  despotes. 

En  résumé,  l'amour  de  la  propriété  est  réelle- 
ment un  fait  de  la  nature  humaine  ;  nous  ne  le 
devons  ni  à  la  société,  ni  à  l'éducation,  il  n'est  point 
factice;  il  s'accommode  et  se  façonne  aux  lois  de 
chaque  pays,  mais  il  est  naturel  dans  son  fond  :  c'est 
lui  parliculièrement  qui  porte  l'homme  à  se  déhattre 
en  ce  monde  afin  de  pourvoira  ses  besoins  et  à  ceux 
de  sa  famille,  et  c'est  lui  qui,  à  l'aide  de  l'ordre  et 
de  l'économie,  lui  procure  le  repos  et  la  tranquiUilé 
nécessaire  pour  cultiver  son  intelligence,  dévelop- 
per son  moral,  et  revêtir  le  caractère  propre  de  son 
espèce.  Voici  telle  que  je  la  trouve  encore  révélée 
dans  notre  constitution  ,  la  loi  d'activité  de  ce  pou- 
voir conservateur. 


SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ. 

Je  vous  ai  donné  le  monde  et  rendu  sen- 
sibles aux  avantages  et  aux  plaisirs  de  la  pro- 
priété. L'amour  de  la  propriété  est  inhérent 
à  votre  être.  Il  n'est  point  le  produit  artificiel 
des  conventions  sociales  :  vos  législateurs  sont 
seulement  intervenus  pour  en  régler  la  me- 
sure et  l'emploi;  il  n'est  ni  un  vice,  ni  une 
imperfection,  ni  un  principe,  ni  une  abstrac- 
tion. C'est  un  des  instincts  les  plus  sûrs  de 
votre  conservation,  et,  par  sa  force  et  par  son 
activité,  je  l'ai  mis  en  rapport  avec  le  nombre 
et  les  besoins  de  vos  autres  facultés,  qui  vont 
presque  toutes  lui  demander  assistance. 

Le  travail,  surlequelreposentvotreexistence 
matérielle  et  votre  grandeur  intellectuelle  et 
morale,  manquerait  du  stimulant  le  plus  essen- 
tiel, si  je  ne  vous  avais  pourvus  de  cet  instinct 
tutélaire.  Il  donne  aux  sociétés  du  monde  leur 
assise  et  leur  mouvement  général. 

L'agriculture,  le  commerce,  les  découverles 


276  SKN'IIMEKT  DK  IMIOIMIIKI'K. 

scientifiques,  les  relations  des  peuples  entre 
eux,  les  échanges  des  produits  de  leur  sol  ou 
de  leur  industrie,  les  chefs-d'œuvre  des  arts, 
les  inventions  de  la  mécanique,  toutes  les 
spontanéités  qui  mettent  l'homme  en  travail 
sur  la  surface  de  ce  globe  dont  je  l'ai  fait 
gérant,  reposent  plus  ou  moins  sur  l'énergie 
de  cette  faculté,  et  viennent  incessamment  y 
ranimer  leur  force  et  leur  vie. 

Quel  enveloppement  est  le  vôtre!  Que  de 
temps  il  vous  faut  pour  apprécier  la  sagesse 
de  ma  création  et  l'étendue  de  mes  bienfaits  ! 
Sans  les  ressources  que  l'amour  instinctif  de  la 
propriété  a  mises  dans  vos  mains,  que  fussiez- 
vous  devenus?  Jamais  vous  n'eussiez  pu  vous 
révéler  comme  hommes;  votre  état  d'hommes 
tient  à  l'activité  de  cette  faculté  et  au  bien- 
être  général  et  particulier  qui  en  est  la  con- 
séquence. 

Comment  n'avez-vous  pas  compris  depuis 
longtemps  des  choses  aussi  simples?  Ne  faut-il 
pas  que  vous  soyez  complètement  rassurés  sur 
votre  existence  et  sur  celle  de  vos  enfants, 
pour  trouver  le  temps  et  la  tranquillité  d'es- 
prit nécessaires  à  l'élude  des  belles-lettres, 
à  la  culture  des  sciences  et  des  beaux-arts,  à 


SKMI.MKNT  DM  l'IîOI'RIKI'K.  177 

tout  ce  qui  peut,  en  un  mot,  agrandir  le  cercle 
de  votre  intelligence?  et  ne  faut-il  pas  égale- 
ment que  vous  soyez  affranchis  de  la  misère, 
pour  vivre  de  la  vie  morale,  pour  ouvrir  votre 
âme  à  la  nature  et  à  vos  semblables,  fortifier 
votre  indépendance,  et  revêtir  dans  son  en- 
semble et  sa  force  le  caractère  de  l'humanité? 

La  bienveillance,  la  vénération,  l'idéalité, 
le  désir  de  plaire,  l'estime  de  soi-même,  la 
justice,  tous  ces  sentiments  qui  vous  posent 
en  créatures  supérieures,  se  taisent  et  s'atro- 
phient dans  vos  cerveaux  et  ne  déversent  leurs 
libéralités  sur  personne,  si  l'économie  tout 
entière  fléchit  sous  la  douleur  et  le  poids  de 
l'infortune. 

On  vous  a  trompés,  et  l'on  s'est  trompé  soi- 
même,  lorsqu'on  vous  a  dit  que  le  travail  était 
une  malédiction  :  le  travail  est  la  condition  de 
tous  vos  succès;  c'est  le  déploiement  de  toutes 
les  forces  de  votre  être;  c'est  le  premier  de 
vos  devoirs,  et  voire  plus  grand  intérêt;  c'est 
une  de  mes  gloires  à  moi,  et  c'est  une  de  nos 
bénédictions  sur  vous.  Comprenez  bien  ces 
paroles  nouvelles,  repétez-les  en  tous  lieux,  et 
agissez  en  conséquence. 

On  a  faussé  votre  esprit  sur  ce  point  :  le  tra- 


278  SI-:NTIME!NT  DK  PnOPUlKl'K. 

vail,  loin  d'être  une  tâche,  une  peine,  un 
châtiment,  une  chaîne  d'esclave,  est  l'expan- 
sion naturelle  de  chaque  individu,  le  signe  de 
sa  présence,  et  en  quelque  sorte,  comme  on 
vous  l'a  dit,  son  incarnation  dans  le  monde. 
La  vie,  si  limitée  qu'elle  soit,  est  la  vie;  c'est 
l'action^  c'est  l'application  incessante  de  votre 
être  à  tous  les  objets  du  dehors.  L'homme 
n'est  point  né  pour  l'inertie;  la  paresse  n'est 
point  le  premier  instinct  de  la  nature  :  s'é- 
pandre  et  rayonner  dans  le  monde  extérieur, 
voilà  son  obligation,  sa  loi,  son  bonheur  et 
sa  santé;  il  donne,  mais  c'est  en  donnant,  et 
parce  qu'il  donne,  qu'il  reçoit,  et  qu'il  lui  est 
donné.  Le  phénomène  intime  de  la  vie  n'est 
pas  autre  chose  que  cela  :  donner  et  recevoir, 
assimiler  et  exhaler,  aspirer,  s'agiter  et  re- 
cueillir, tel  est  le  lien  que  vous  n'avez  point 
aperçu,  qui  forme  la  solidarité  du  genre  hu- 
main, et  qui  en  établit  la  durée. 

Entrez  donc  dans  l'esprit  de  mes  institu- 
tions; travaillez,  non  pour  satisfaire  aveuglé- 
ment et  exclusivement  votre  sentiment  de  pro- 
priété, non  pour  entasser  inutilement  l'une 
sur  l'autre  des  pièces  de  métal,  mais  pour 
accomplir  ma  loi,  pour  maintenir  en  activité 


SEiNTIMEKT  DK  PROPRIÉTÉ.  '279 

toutes  les  forces  de  votre  constitution,  et  par- 
venir, en  vous  affranchissant  des  besoins  du 
corps,  à  donner  carrière  et  satisfaction  aux 
facultés  de  votre  esprit  et  de  votre  âme. 

Sous  tous  ces  rapports,  mon  commande- 
ment est  explicite  et  formel  :  je  vous  le  dis 
en  vérité  :  Quiconque  négligera  celte  force 
instinctive  de  son  être,  et  ne  l'emploiera  pas 
conformément  à  mes  volontés  ;  quiconque, 
pour  ne  rien  laisser  à  la  faiblesse  de  vos  inter- 
prétations, n'essaiera  pas  d'améliorer  sa  con- 
dition par  de  nobles  efforts,  et  ne  s'appliquera 
pas  à  se  procurer  au  moins  une  heureuse  mé- 
diocrité, sera  puni  dès  ce  bas  monde  de  sa 
désobéissance.  Il  restera  dans  l'enveloppe- 
ment de  sa  nature  supérieure,  il  ne  parvien- 
dra pas  à  se  connaître  comme  homme,  et  ne 
s'affranchira  jamais  de  sa  propre  servitude  ni 
de  celle  de  ses  semblables. 

Vos  malheurs  et  vos  mécomptes  ne  viennent 
que  de  vous-mêmes  et  de  votre  ignorance.  Il 
y  a  entre  vous  et  la  nature  extérieure  une 
harmonie  calculée,  quoique  cette  harmonie  ne 
soit  pas  parfaite  :  et  c'est  même  en  raison  de 
cette  situation  mixte  et  bien  déterminée,  et  à 
tout  jamais  arrêtée  dans  mes  plans,  que  vos 


280  si:miiMi;nt  dk  nioi'isiKii-:. 

différentes  t'aciillés  trouvent  et  trouveront 
toujours  un  stimulant  nécessaire,  une  cause 
d'action,  une  occasion  de  s'appliquer,  d'en- 
gager la  lutte  et  le  combat,  et  de  vous  procu- 
rer par  ces  agitations  mêmes  les  plaisirs  et 
les  avantages  qui  s'attachent  à  la  longue,  par 
loi  de  ma  Providence,  à  l'exercice  normal  et 
régulier  de  chacun  de  vos  devoirs. 

Le  travail  n'est  pas  simplement  une  obliga- 
tion, c'est  une  nécessité,  et  vous  la  partagez 
avec  la  foule  innombrable  des  êtres  qui  habi- 
tent ce  globe  avec  vous.  Le  travail,  c'est  la 
fonction,  l'activité,  le  jeu,  la  vie,  le  plaisir  et 
la  joie  de  tous  vos  appareils:  tout  organe  qui 
s'y  soustrait  est  mort  ou  comme  mort;  il 
rompt  le  faisceau  de  vos  harmonies  inté- 
rieures et  extérieures,  et  porte  atteinte  à 
l'ordre  établi  dans  ma  création.  Il  n'est  pas 
une  fibre  dans  l'organisme,  il  n'est  pas  un 
muscle,  il  n'est  pas  un  sens,  pas  un  instinct, 
pas  un  sentiment,  pas  un  pouvoir  intellec- 
tuel, industriel  ou  artistique,  pas  une  faculté 
de  perception  qui  n'ait  son  rôle  et  son  but, 
son  importance  et  son  utilité.  Je  vous  ai 
faits  pour  être,  et  non  pour  ne  pas  être.  Sur 
tous  ces  points  vous  avez  les  idées  les  plus 


SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ.  281 

étroites  et  les  plus  Puisses,  el  vous  paraissez 
n'avoir  rien  compris  aux  choses  instituées  par 
ma  sagesse. 

Le  mécanisme  admirable  de  votre  organi- 
sation, la  multiplicité  de  ses  rouages,  les  pou- 
voirs qu'elle  possède  pour  dominer  la  matière, 
le  nombre  et  l'acuité  de  ses  sens,  l'énergie  de 
ses  instincts,  la  noblesse  et  la  vivacité  de  ses 
sentiments,  l'étendue  et  la  variété  de  ses 
facultés  intellectuelles,  industrielles  et  artis- 
tiques, la  richesse  de  ses  perceptions,  rien 
ne  vous  a  fait  soupçonner  l'existence  multi- 
forme et  animée  pour  laquelle  je  vous  ai  si 
largement  constitués.  Rien  n'a  su  vous  donner 
l'idée  du  travail  immense  et  délicieux  auquel 
j'ai  voulu  vous  appeler.  Vous  en  restez  toujours 
aux  facettes;  et  cependant,  en  vous  posant  au 
sein  de  la  nature,  non-seulement  je  vous  ai 
donné  les  moyens  de  la  connaître  et  de  vous 
harmoniser  avec  elle,  mais  j'ai  voulu  que 
vous  lui  donnassiez  votre  empreinte,  qu'elle 
vous  fût  en  tout  point  assujettie,  qu'elle  devînt 
le  théâtre  et  l'instrument  de  vos  activités,  et 
que  vous  arrivassiez  à  lui  arracher  ses  secrets 
el  à  lui  dérober  sa  puissance.  Telle  est  la 
tâche  que  vous  avez  à  remplir;   telle   est  la 


282  sr'.Nii.MEiNT  m:  riioPRiK'i'i':. 

grande  existence  à  laquelle  je  vous  ai  conviés 

dès  les  premiers  âges  de  la  terre. 

Du  moment  qu'un  individu,  du  moment 
qu'un  peuple,  ne  mettent  point  sous  vos  yeux 
la  somme  entière  de  leurs  forces  fondamen- 
tales; du  moment  qu'ils  ne  font  point  usage 
de  toutes  les  parties  de  l'organisme  qui  peu- 
vent leur  donner  l'idée  ou  le  sentiment  de  la 
vie,  que  tous  leurs  appareils  de  sensation  ne 
sont  point  en  contact  avec  leurs  objets  res- 
pectifs, qu'ils  passent  tout  leur  temps  sur  celte 
terre  dans  une  seule  série  d'idées,  dans  l'ex- 
pression machinale  de  quelques  aptitudes 
industrielles,  dans  la  satisfaction  de  quelques 
sentiments  ou  penchants,  dans  la  pratique  de 
quelques  vertus;  du  moment  enfin  qu'ils  ne 
réalisent  point  tout  ce  qu'ils  ont  en  eux- 
mêmes,  quelques  succès  qu'ils  aient  d'ailleurs 
obtenus  dans  leurs  différentes  carrières,  ils  ne 
peuvent  se  féliciter  de  la  place  qu'ils  occu- 
pent et  du  rôle  qu'ils  remplissent  dans  cet 
univers.  On  peut  dire,  en  ce  sens,  qu'ils  sont 
restés  au-dessous  des  libéralités  de  la  nature, 
qu'ils  n'ont  point  répondu  aux  espérances 
que  faisaient  naître  l'importance  et  la  plura- 
lité de  leurs  organes  encéphaliques,   et  l'on 


SENTIMENT  DE  PROPRIÉTÉ.  L>83 

regrette  de  les  voir  ainsi  arriver  au  tombeau 
sans  avoir  eu  conscience  ni  de  ce  qu'ils  étaient 
ni  de  ce  qu'ils  pouvaient  être,  et  sans  avoir 
par  conséquent  complètement  vécu  dans  l'es- 
pace qui  leur  était  ouvert  et  dans  le  temps 
qui  leur  était  déterminé. 

Entre  cette  manière  de  considérer  l'exis- 
tence de  l'humanité  et  les  idées  qui  règlent 
encore  aujourd'hui  le  mode  du  développement 
physique,  instinctif,  intellectuel  et  moral  de 
vos  enfants,  la  différence  est  marquée  ;  et  ce- 
pendant, que  me  voit-on  demander  qui  soit, 
je  ne  dirai  pas  au-dessus  des  forces  de  l'hu- 
manité, mais  qui  ne  soit  dans  son  essence  et 
dans  ses  attributions?  Quoi  !  je  n'aurais  point 
fini  ma  création  dans  l'homme  :  ce  prétendu 
chef-d'œuvre  ne  serait  qu'une  ébauche  impar- 
faite et  grossière.  Les  insectes!  les  poissons, 
les  oiseaux,  les  quadrupèdes,  tous  les  ani- 
maux qui  peuplent  la  terre  se  dessineraient, 
aux  yeux  de  l'observateur,  sous  toutes  les 
formes  et  sous  tous  les  caractères  de  leur 
condition  ;  ils  manifesteraient  en  toute  pléni- 
tude leurs  instincts,  leurs  penchants,  leurs 
aptitudes  industrielles  ;  aucune  faculté,  chez 
çux,  ne  porterait  préjudice  dans  ses  exercices 


28Û  SEiNTlMK^T  DE  Pi'.OPlUKTK. 

u  une aulre  faculté;  chaque  individu  s'agitant 
librement  dans  sa  sphère  suffirait  pour  don- 
ner une  idée  nette  de  son  espèce;  et  par  une 
contradiction  inexplicable,  l'homme  seul,  au 
milieu  de  l'existence  heureuse  et  pleine  de 
tous  les  êtres,  resterait  au-dessous  des  pou- 
voirs de  son  admirable  organisation!  Une  pa- 
reille idée  est  inadmissible,  je  ne  me  joue 
point  ainsi  de  mes  œuvres.  Si  l'homme  réunit 
h  la  surface  extérieure  de  son  corps  tous  les 
appareils  connus  de  la  sensation  ;  si,  en  fait  de 
qualités  et  de  facultés,  il  rassemble  sur  sa  tête 
tout  ce  qui  est  épars  dans  l'animalité;  si  à 
tous  ces  avantages  il  joint  encore  des  formes 
distinclives,  des  sentiments  et  des  talents  qui 
n'ont  point  d'analogues  dans  aucune  espèce 
vivante,  c'est  qu'il  est  appelé  à  la  première 
des  existences.  A  l'aspect  de  tant  de  préroga- 
tives, on  ne -peut  ne  pas  croire  que  ce  but 
élevé  ne  soit  marqué  dans  toute  sa  personne  ; 
il  faut,  de  toute  nécessité,  reconnaître  qu'il 
est  réellement  placé  en  tête  de  la  création,  et, 
en  même  temps,  que  dans  ce  monde  extérieur 
qui  le  circonscrit  de  toutes  paiis,  rien  ne 
manque  à  sa  vie.  Des  rapports  immédiats  ont 
été  établis,  tout  a  été  préparé  pour  (pie  chu- 


SENTIMl-NT  DE  l'UOl'I'.IÉrii".  285 

cun  de  ses  sens,  chacun  de  ses  organes,  y  ren- 
contrât l'objet  de  sa  fonction;  pour  que  ses 
désirs,  ses  besoins,  ses  penchants,  ses  pas- 
sions, son  intelligence,  pussent  simultanément, 
et  sans  aucune  exclusion,  y  trouver  aisément 
leur  emploi. 

L'organisation  du  cerveau,  réduite  à  un 
terme  moyen  de  développement  chez  les 
masses,  n'entraîne  point,  il  est  vrai,  une 
grande  énergie  dans  l'exercice  des  facultés; 
mais  cette  médiocrité  dans  les  forces  morales 
et  intellectuelles ,  n'enlève  aucun  attri- 
but, n'entrave  aucune  manifestation,  n'excluf 
ni  les  qualités  du  cœur,  ni  les  dons  de  l'in- 
telligence :  loin  de  là,  elle  favorise  le  cerveau 
dans  l'ensemble  de  ses  opérations,  elle  sert  à 
l'harmonie  de  ses  différents  pouvoirs,  l'affran- 
chit du  joug  de  tout  organe  prédominant,  et 
le  maintient  dans  la  condition  la  plus  avanta- 
geuse à  rimpression  variée  de  tous  les  objets 
du  dehors. 

Avec  un  pareil  fonds,  avec  de  tels  avan- 
tages, l'homme  doit  infailliblement  arriver  à 
prendre  un  jour  le  rang  qui  lui  appartient. 
L'histoire  que  l'on  cite  peut-être  dans  des  des- 
seins coupables,  ne  prouve  rien  contre  lui; 

21 


28(5  SENTIMENT  DE  PROPRIKTK. 

son  ignorance,  son  fanatisme,  ses  exlrava- 
gances,  ses  fureurs,  son  animalité  grossière, 
ne  doivent  point  lui  être  imputés;  ce  sont  là 
les  effets  de  l'enveloppement  de  sa  nature 
morale  et  intellectuelle  sur  tous  les  points  du 
globe;  ce  sont  là  les  effets  delà  domination 
successive  ou  simultanée  des  castes  militaires, 
sacerdotales  ou  nobiliaires,  dont  pendant  si 
longtemps  il  a  été  la  victime  et  la  propriété. 
Au  lieu  d'obscurcir  les  lumières  de  son  enten- 
dement, de  fausser  les  inspirations  de  sa  con- 
science, d'entretenirl'activité  de  ses  penchants 
inférieurs,  éclairez  son  intelligence,  enno- 
blissez son  âme,  donnez-lui  des  institutions 
qui  répondent  à  la  noblesse  de  son  origine,  à 
la  valeur  de  ses  titres,  et  vous  verrez  si  je  me 
fais  illusion  sur  son  compte,  si  c'est  à  torique 
je  le  considère  et  que  je  veux  le  faire  recon- 
naître comme  le  premier,  le  plus  fort,  le 
meilleur  et  le  plus  intéressant  des  êtres. 

Entendez-le  donc  bien,  chacune  de  vos 
facultés,  sous  l'œil  de  la  morale  et  de  Dieu,  a 
droit  à  l'application,  au  mouvement,  au  tra- 
vail, à  la  vie. 

xMais  pour  vivre  de  toutes  les  vies  que  je 
vous  ai  données,  pour  répondre  à  mes  libéra- 


SKNTIMRNT  DK  l'ROPRIK  !'!'<:.  287 

lités ,  et  vous  dessiner  comme  hommes,  il 
faut  commencer  par  donner  satisfaction  aux 
besoins  impérieux  de  la  vie  matérielle.  Point 
de  vie  supérieure  pour  vous ,  si  vous  ne 
vous  affranchissez  de  ces  nécessités  pre- 
mières. 

Déclamateurs  sans  bonne  foi,  scribes  et 
pharisiens  nouveaux,  ne  le  savez-vous  pas,  il 
faut  à  l'homme  des  circonstances  extérieures, 
favorables  pour  le  développement  de  ses 
facultés  intellectuelles  et  morales,  et  ce  n'est 
que  le  travail  et  l'aisance  qui  peuvent  les  faire 
naître  et  les  établir. 

Vous  tous,  que  je  veux  appeler  à  la  vie 
propre  de  votre  espèce,  maintenez-vous  donc 
avec  intelligence  et  moralité  dans  l'ordre  des 
attributs  inférieurs.  Suivez  les  indications  de 
la  nature.  Si  vous  restez  sourds  à  la  voix  de 
votre  instinct,  si,  par  une  activité  soutenue, 
vous  ne  favorisez  le  sentiment  de  propriété, 
si  vous  n'acquérez  quelque  peu  de  fortune,  en 
un  mot,  tout  est  fini  pour  vous.  Sans  les  avoir 
employées,  vous  remporterez  dans  la  terre  les 
facultés  éminenles  que  je  vous  ai  départies,  je 
vous  aurai  vainement  faits  hommes. 

Oui,  pour  que  l'homme  devienne  homme, 


288  SIÙN'I'IMKNT  1)K  l'HOlMlM  TK. 

il  faut  que  l'acquisivilé  s'exerce,  il  faut  qu'il 
acquière  ou  que  les  siens  aient  acquis  pour  lui 
de  l'aisance;  il  faut  qu'il  commence  par  briser 
tous  les  liens  qui  l'oppressent,  il  faut  qu'il  tra- 
vaille, qu'il  économise,  qu'il  améliore  sa  posi- 
tion, qu'il  respire  à  son  aise,  qu'il  n'ait  pas 
d'épines  enfoncées  dans  la  tête  ou  dans  l'âme; 
que  l'inquiétude,  la  douleur  et  les  mécomptes 
ne  marquent  pas  toutes  les  heures  de  sa  vie, 
et  qu'à  force  de  courage  et  de  persévérance,  il 
parvienne  à  se  former  un  pécule. 

Entendez-vous  ce  mot,  vous  qui  ne  pouvez 
sortir  des  lieux  communs  delà  morale  la  plus 
vulgaire,  et  qui,  dans  la  simplicité  et  la  quié- 
tude de  votre  âme,  vous  bornez  tout  uni- 
ment à  prêcher  à  l'homme  asservi  ou  à 
l'homme  malheureux  l'obéissance  et  la  rési- 
gnation. Qui  a  racheté  l'esclave  antique?  Qui 
en  a  fait  un  affranchi?  Qui  en  a  fait  un  homme 
libre  :  n'est-ce  pas  le  pécule? 

Qui  rachète  encore  aujourd'hui  l'esclave 
des  sociétés  chrétiennes,  car  les  chrétiens  ont 
encore  aujourd'hui  des  esclaves?  N'est-ce  pas 
la  faculté  sur  l'exercice  de  laquelle  je  viens 
dissiper  vos  préjugés  et  éclairer  votre  esprit? 
N'est-ce  pas  le  travail,  l'ordre,   la  conduite, 


.SK.N'llMEINJ'  Dli  l'KOFlUÉri:".  289 

l'économie?  n'est-ce  pas  le  pécule  enfin  qui  en 
est  le  produit? 

Quel  besoin  incessant  vous  avez  de  mes 
conseils,  hommes  frivoles  et  légers,  qui  ou- 
bliez si  vite  l'histoire  de  vos  aïeux.  Par  suite 
de  l'invasion  des  barbares,  n'élaient-ils  pas 
tombés  dans  le  servage  le  plus  affreux?  N'é- 
taient-ils pas  attachés  à  la  glèbe?  n'élaient-ils 
pas  comme  la  terre  et  les  bestiaux,  la  pro- 
priété du  sauvage  conquérant?  n'étaient-ils 
pas  soumis  aux  corvées,  aux  redevances  de 
toute  espèce,  aux  obligations  les  plus  arbi- 
traires et  quelquefois  les  plus  odieuses? 
N'exerçait-on  pas  sur  leurs  femmes  et  leurs 
filles  les  droits  les  plus  infâmes.  Eh  bien! 
comment  ont-ils  brisé  le  joug  que  leur  avaient 
imposé  ces  hordes  animales?  Où  ont-ils  trouvé 
le  rachat  de  toutes  les  horreurs  qu'elles  leur 
faisaient  subir?  N'est-ce  pas  par  le  fait  et  l'ac- 
tion de  l'acquisivité?  n'est-ce  pas  par  le  pécule? 

Voilà  le  fait  glorieux  de  l'histoire  de  vos 
pères;  ils  n'ont  dû  qu'à  eux-mêmes  leur  salut, 
leur  liberté,  leur  honneur  et  leur  existence 
d'hommes.  En  respectant  l'œuvre  de  ma  créa- 
tion, en  suivant  les  impulsions  de  l'acquisi- 
vité,  en  faisant  chaque  jour  des  épargnes,  ils 


290  SENTIMENT  DE  PUOPRIÉTÉ. 

ont  à  la  longue  aplani  les  obstacles  qui  s'op- 
posaient à  leur  évolution  intellectuelle  et  mo- 
rale et  pris  possession  d'eux-mêmes.  On  les 
a  trahis  bien  des  fois  ;  bien  des  fois  ces  des- 
potes sans  frein,  auxquels  ils  s'efforçaient  d'é- 
chapper, retiraient  les  concessions  déjà  payées, 
pour  les  revendre  de  nouveau  et  les  abolir 
encore  plus  tard.  Mais  vos  aïeux,  entrés  dans 
les  voies  de  ma  Providence,  sentaient  et  les 
droits  etles  forces  de  l'humanité;  ils  obéissaient 
en  toute  règle  et  droiture  au  penchant  naturel 
de  lacquisivité,  se  montraient  infatigables,  se 
remettaient  à  l'œuvre,  refaisaient  leur  pécule, 
rachetaient  leur  liberté,  reprenaient  leur  rang 
d'hommes,  et  vous  préparaient  l'existence 
heureuse  et  indépendante  dont  vous  jouissez 
aujourd'hui. 

Ne  vous  renfermez  donc  pas  dans  la  lettre 
de  mes  premiers  enseignements.  Saisissez- en 
l'esprit.  Certes,  en  vous  disant,  d'autre  part  : 
N'ayez  point  de  souci  du  lendemain,  demain 
aura  soin  de  lui-même  :  à  chaque  jour  suffit  sa 
peine.  Ce  n'est  pas  l'insouciance  et  l'indolence 
que  je  suis  venu  vous  recommander  ;  j'ai  voulu 
seulement  apprendre  aux  hommes  à  s'affran- 
chir des  appréhensions  exagérées  qui  ont  leur 


SENTiMElNT  JJE  PROPIUÉTÉ.  291 

source  dans  uiiepréoccupalion  trop  exclusive 
des  choses  matérielles,  des  besoins  du  corps; 
j'ai  voulu  leur  apprendre  à  vivre  d'une  vie 
plus  haute  que  celle  qui  leur  est  commune 
avec  les  animaux.  Mais,  pour  arriver  à  ce 
grand  résultat,  il  ne  suffît  pas,  par  un  travail 
opiniâtre,  de  couvrir  vos  besoins  journaliers, 
de  gagner  votre  pain  quotidien,  il  faut  encore 
acquérir  quelque  aisance.  Tout  est  là,  con- 
naissez donc  enfin  les  causes  des  choses. 
Sachez  quel  est  le  plus  grand  obstacle  qui  se 
soit  opposé  à  votre  développement  comme 
hommes,  et  que  l'arbre  de  la  science  devienne 
aujouî'd'hui  pour  vous  tous  l'arbre  de  vie. 
Recueillez  bien  mes  paroles. 

Je  ne  vous  parle  pas  de  l'homme  animal, 
il  est  le  produit  de  la  nature.  Ses  facultés 
sont  précoces,  vivaces,  puissantes;  elles  se 
développent  presque  toutes  seules  et  veillent 
assidûment  à  la  conservation  et  à  la  reproduc- 
tion de  l'espèce;  j'ai  fait  asseoir  sur  lui  les 
pouvoirs  propres  de  l'humanité,  j'ai  donné 
une  base  large,  énergique  et  forte  à  muii 
grand  édifice  huniain. 

L'homme  homme,  c'est-à-diie  i'ètie  intel- 
lectuel et  moral,    au  contraire,   doit  tout  à 


i>92  sElNumem'  dk  i"iu)i'iîii':ih". 

rinnlruclion  et  à  l'éducalion.  Quoique  ayant 
en  lui  tous  les  germes  de  sa  grandeur,  il  a 
en  quelque  sorte  besoin  d'une  seconde  créa- 
tion. En  masse,  il  est  le  produit  de  la  culture, 
et  en  masse  il  est  à  tout  jamais  perdu  sous  le 
rapport  du  développement  et  de  ses  facultés 
spéciales,  s'il  est  obligé  d'employer  chaque 
jour  toutes  ses  forces  et  tout  son  temps  à 
chercher  sa  pâture  et  son  gîte.  Comprenez- 
vous  maintenant  pourquoi  je  vous  dis  de 
vous  agiter  sur  la  terre,  de  répondre  à  tous 
les  dons  que  je  vous  ai  faits,  et  de  vous  con- 
former aux  lois  écrites  en  si  gros  caractères 
dans  votre  organisation?  comprenez-vous 
pourquoi  je  veux  que  vous  ne  négligiez  aucune 
force  fondamentale  de  votre  être;  pourquoi  je 
vous  fais  une  obligation  du  travail  et  pour- 
quoi je  l'assimile  à  la  prière? 

L'acquisivité  !...  c'est  avec  elle  et  par 
elle  que  vous  payez  vos  rançons;  elle  est  la 
faculté  de  la  délivrance;  elle  seule  peut  vous 
sauver  de  l'opprobre,  de  la  misère  et  de  la 
honte  ;  elle  seule  peut  faire  disparaître  les 
inquiétudes  de  la  vie  domestique,  vous  don- 
ner du  temps  pour  cultiver  vos  facultés  intel- 
lectuelles et  morales,  vous  donner  de  l'indé- 


si:m'i\ii':>;i'  dk  i'koprik'ik.  293 

pendance,  vous  faire  vivre  de  la  vie  élevée, 
de  la  véritable  vie  des  créatures  intelligentes 
et  libres. 

Remplissez  ces  devoirs,  écoutez  l'instinct 
de  la  nature,  répondez  aux  spontanéités  de 
votre  être;  travaillez,  amassez  des  provisions, 
amassez-les  par  un  noble  emploi  de  votre 
temps  et  de  vos  facultés;  ayez  de  l'ordre  et  de 
l'économie,  faites  aussi  votre  pécule.  C'est 
ainsi  que  tout  vous  sera  donné  de  surcroît, 
que  vous  vous  dégagerez  des  besoins  impé- 
rieux du  corps,  que  vous  pourrez  entrer  dans 
les  conditions  propres  de  votre  espèce,  cesser 
d'être  les  tributaires  avilis  de  vous-mêmes  et 
des  autres,  développer  votre  intelligence,  vous 
former  un  grand  caractère,  et  montrer,  puis- 
qu'on ose  vous  le  dire,  mon  image  à  la  terre. 

Quant  à  l'obligation  où  vous  (Mes  de  vous 
livrer  au  travail,  et  que  vous  voulez  ériger  en 
droit  imprescriptible  et  sacré,  avant  de  le 
faire  inscrire  dans  le  texte  des  lois,  il  est  bon 
que  vous  ayez  sur  ce  point  important  et  déli- 
cat des  idées  nettes  et  positives  pour  ne  pas 
vous  exposer  à  mettre  dans  la  main  d'une 
fraction  nationale,  malheureuse,  ignorante, 
désespérée  et  facile  à  séduire,  une  arme  ter- 


29i  SKiNTlMEiST  DK  PllOFRIlil'K. 

rible  et  dangereuse  pour  elle  comme  pour  le 
reste  de  la  société. 

a  La  société,  vous  a  dit  un  des  hommes  les' 
mieux  inspirés  quelquefois  par  ma  sagesse,  au 
point  de  peri'eclion  morale  et  de  peri'ection 
matérielle,  de  spiritualisme  et  d'administra- 
tion où  elle  tend,  ne  peut  pas  se  borner  sans 
déshonneur  et  sans  crime  au  rôle  passif  du 
laisser  faire  et  du  laisser  passer,  toutes  les  fois 
du  moins  que  le  laisser  faire  et  le  laisser  passer 
veut  dire  laisser  souffrir  et  laisser  mourir.  Cet 
axiome  est  faux  en  tant  qu'il  prétendrait  sur- 
veiller de  l'œil  la  situation  des  travailleurs 
et  leur  tendre  une  main  secourable  avec  un 
salaire  et  du  pain,  quand  ils  manquent,  par 
une  calanjité  de  leur  condition,  de  pain  et  de 
salaire.  Cet  axiome,  entendu  dans  ce  sens, 
enlèverait  à  l'État  le  plus  essentiel  et  le  plus 
beau  de  ses  titres,  le  titre  de  Providence  du 
peuple,  que  toutes  les  civilisations  antiques 
ou  modernes  lui  ont  affecté.  L'Etat,  dans  cer- 
tains cas,  doit  donc  agir  avec  sa  tutelle  active 
et  bienfaisante  en  ce  (jui  touche  le  travail  et 
le  salaire  des  masses.  Ces  cas  sont  raies,  mais 
peuvent  çà  et  là  se  produire,  et  quelquefois 
même,  quoique  momentanément,  se  produire 


SKINTIMIÙNT  DK  PliOPUIlirb:.  295 

sur  une  large  échelle.  Laissez  de  côté,  puis- 
qu'il faut,  avec  la  plupart  d'entievous,  entrer 
dans  tous  les  détails,  le  travail  agricole,  qui 
n'est  point  sujet  par  la  nature  aux  instabilités 
du  travail  manufacturier,  qui  donne  avec  un 
salaire  modéré,  mais  égal,  un  travail  constant 
qui  nourrit  l'homme  avec  le  produit  direct  du 
travail,  et  qui  emploierait  plus  de  bras  qu'il 
ne  peut  s'en  procurer. 

»  Laissez  de  côté  encore  le  travail  purement 
local  et  élémentaire,  qui  ne  produit  jamais 
plus  qu'on  ne  lui  commande,  qui  vit  sur 
place,  qui  vit  sous  son  toit,  qui  vit  de  peu, 
qui  associe  souvent  une  petite  propriété  à 
une  petite  industrie,  comme  le  cordonnier, 
le  tailleur,  le  maréchal,  le  charron,  le  tonne- 
lier, le  serrurier,  le  maçon,  le  charpentier,  le 
menuisier,  tous  ces  ouvriers  qui  exercent  ce 
qu'on  peut  appeler  les  industries  domestiques 
de  la  société.  Le  sort  de  tous  ceux-là  est 
hors  de  cause;  leur  travail  est  aussi  régulier 
et  leur  salaire  aussi  fixe  que  les  demandes  de 
la  petite  consommation  qu'ils  desservent.  Leur 
nombre  se  mesure  sur  le  nombre  de  la  popu- 
lation. Mais  les  besoins  de  la  production  à 
grandes  forces,   de  la  spéculation  à  grandes 


^296  IsIiLNTIAJEiN  I    l)K  l'HOI'l'.IKH-:. 

chances,  de  la  rivalilé  à  grandes  masses  et  à 
bas  prix  pour  les  marchés  du  monde,  ont  re- 
cruté et  recrutent  tous  les  jours  dans  les  villes 
de  fabrique,  dans  les  grandes  usines,  dans  les 
provinces,  des  armées  d'ouvriers,  dont  le  tra- 
vail immense  comme  les  capitaux  qu'il  em- 
ploie, chanceux  comme  la  spéculation  qui  le 
commande,  mobile  comme  la  mode  qui  le 
consomme,  n'a  pas  ces  conditions  de  régula- 
rité et  de  fixité  des  industries  domestiques. 
Les  grandes  usines  de  l'Europe  appellent  et 
enrégimentent,  au  nombre  de  quelques  mil- 
lions, ces  familles  d'ouvriers,  instruments  des 
grandes  industries  de  la  soie,  des  cotons,  des 
draps,  des  fers,  peuple  sorti  du  peuple,  nation 
dans  la  nation,  race  dépaysée  qui  a  pour 
unique  capital  ses  bras,  pour  terre  un  métier, 
pour  foyer  un  toit  emprunté,  pour  patrie  un 
atelier,  pour  vie  un  salaire.  Ces  masses  tou- 
jours croissantes  et  destinées  à  s'accroître  bien 
davantage  par  l'accélération  du  mouvement 
industriel,  résultats  des  chemins  de  fer,  de  la 
durée  de  la  paix,  du  développement  des 
marines  marchandes,  et  enfin  du  contact  nou- 
veau de  l'Europe  avec  cinq  cents  millions  de 
consommateurs  de  plus  aux  Indes  et  en  Chine, 


SKNTIMKNT  DK  PIUMMUKIK.  '297 

sont  hors  de  la  loi  commune  du  peuple,  et 
ne  peuvent  y  entrer  soudainement  et  y  retrou- 
ver leur  place,  une  fois  qu'elles  en  sont  sor- 
ties. C'est  une  classe  flottante  dont  les  cadres 
sont  brisés,  qui  ne  sait  faire  qu'une  seule 
chose,  et  qui,  lorsque  son  métier  tout  spécial 
et  son  salaire  viennent  à  manquer,  se  répand, 
s'extravase  sur  la  nation,  sous  la  forme  de 
coalition,  d'émeute,  de  vagabondage,  de  vices, 
de  lèpre,  de  misère  :  c'est  là  ce  qu'on  appelle 
proprement  les  prolétaires,  race  destinée  à 
peupler  le  sol,  espèce  d'esclaves  de  l'industrie, 
qui  ne  servent  pas  sous  un  maître,  mais  qui 
servent  sous  le  plus  rude  des  maîtres,  la  faim. 
Ces  hommes  se  marient,  ont  des  femmes  et 
des  enfants,  que  l'industrie  saisit  au  berceau 
et  emploie  selon  leurs  forces  ;  tout  ce  peuple 
vit,  multiplie,  consomme,  prospère  pendant 
que  le  salaire  les  rétribue.  Q^^e  Je  salaire  s'ar^ 
rête  ou  décroisse,  tout  ce  peuple  chôme, 
souffre,  maigrit,  mendie,  s'exténue  et  tombe 
en  haillons  et  en  pourriture  humaine.  Peuple 
du  salaire,  né  du  salaire,  ne  vivant  que  par  le 
salaire,  il  périt  avec  le  salaire,  et  s'insurge 
dans  son  cœur  contre  une  société  qui  le  con- 
damne par  sa  condition  au  travail,  et  qui  lui 


298  SKN'rniRN'l'  DK  PHOI'RIK  I  K. 

refuse  le  Iravail.  Or,  le  travail  pour  lui,  c'est 
la  vie.  La  société,  impassible  et  égoïste,  peut- 
elle  voir  tout  cela  et  détourner  les  yeux  eu 
renvoyant  ce  peuple  à  la  concurrence  pour 
toute  réponse  et  pour  tout  secours? Non!  le 
dernier  mot  d'une  société  bien  faite,  à  un 
peuple  qui  périt,  ne  peut  pas  être  la  mort  ;  le 
dernier  mot  d'une  société  bien  faite  doit  être 
du  travail  et  du  pain. 

»  Les  anciennes  sociétés  n'avaient  pas  ce 
problème  à  examiner,  nul  ne  pouvait  y  mourir 
de  faim  légalement  :  le  maître  y  nourrissait 
l'esclave,  le  seigneur  y  nourrissait  le  serf,  le 
gouvernement  y  nourrissait  le  peuple,  l'Église 
y  nourrissait  le  mendiant.  Mais  l'industrie, 
elle  qui  -liquide  sa  fortune  et  qui  ferme  ses 
ateliers,  ne  nourrit  personne.  La  vie  du  peuple, 
des  ouvriers,  est  remise  au  hasard. 

»  Une  société  qui  se  mure  dans  son  égoïsme, 
qui  s'en  rapporte  de  tout  à  son  égoïsme;  qui 
se  désintéresse  de  la  vie  des  derniers  citoyens, 
qui  glorifie  l'axiome  :  Chacun  chez  soi,  chacun 
pour  soi  ;  qui  dit  :  xMourez  là,  où  la  nature  dit  : 
Je  dois  vivre;  une  société  sans  entrailles,  sans 
âme  et  sans  vertus,  qui  appelle  ainsi  sur  ses 
gouvernements,  sur  ses  chefs,  sur  ses  législa- 


SEN'riMK.NT  DK  PROIT.Il' ri':.  '_>99 

leurs,  sur  ses  riches,  le  ressentiment,  le  blas- 
phème et  le  désordre,  celte  vengeance  des 
masses;  une  sociélé  à  qui  on  tend  les  bras 
sans  travail  et  qui  se  refuse  à  s'en  occuper;  à 
qui  on  demande  du  pain  et  qui  laisse  affamer 
ses  enfants  ;  une  telle  société  n'est  ni  de  la 
religion,  ni  de  l'esprit,  ni  de  la  date  de  ce 
siècle  :  son  devoir,  son  intérêt,  sa  politique, 
tout  impose  à  une  sociélé  devenue  industrielle 
l'obligation  de  faire  face  par  des  mesures  de 
prévoyance  à  des  malheurs  souvent  aussi  inat- 
tendus qu'ils  sont  immérités,  et  qui,  en  défi- 
nitive, ne  peuvent  que  retomber  sur  elle- 
même  et  quelquefois  la  conduire  à  sa  perle.  » 
Oui,  telle  est  la  manière  invariable  dont 
j'ai  constitué  vos  rapports  respectifs  ;  dans 
de  pareilles  conjonctures,  ma  Providence  se 
montre  dans  toule  sa  force  et  dans  tout  son 
jour.  Jamais  vous  ne  violerez  impunément  les 
lois  saintes  de  l'amour  que  vous  devez  à  vos 
frères.  En  aucun  temps  je  n'en  ai  pardonné 
l'infraction,  et  tôt  ou  tard,  mesurant  ma  ven- 
geance sur  votre  égoïsme  et  votre  odieux 
abandon,  je  suis  venu  vous  apprendre  par  les 
mouvements  terribles  du  peuple  môme,  qui 
me  sert  alors  d'instrument,  qu'il  existe  entre 


300  SKM'IMMNT  1)1-:  l'I'.i  )l'r,Il':  TK. 

tous  les  membres  de  la  grande  famille  humaine 
une  solidarité  que  rien  ne  peut  détruire.  Ne 
savez-vous  donc  pas  ce  que  l'indifférence  et 
l'incurie  amènent  constamment  à  leur  suite? 
Devant  des  multitudes  affamées  et  réduites  au 
désespoir,  que  pouvez-vous  faire  et  qu'allez- 
vous  devenir  ?  Croyez-vous  qu'elles  n'aient  pas 
droit  de  vivre,  quoique  vous  n'en  voyiez  pas  la 
nécessité?  Pensez-vous  que  tous  les  instincts 
énergi(jues  de  conservation  dont  je  les  ai 
dolées  vont  s'anéantir,  et  qu'ils  ne  vont  pas 
violemment  se  soulever  pour  les  arracher  à  la 
mort?  Ici  l'homme  homme,  c'est-à  dire  l'être 
intellectuel  et  moral,  disparaît.  Il  est  hors  de 
lui-même;  il  ne  reste  plus  qu'un  animal,  un 
barbare,  un  sauvage,  un  cannibale  qui  ne 
veut  pas  mourir,  et  à  qui  tous  les  moyens  sont 
bons  pour  satisfaire  et  sa  rage  et  sa  faim.  Il 
accuse  le  sort,  les  hommes  et  ma  divinité 
même.  Il  a  le  fer  et  le  feu  dans  sa  main  ; 
il  incendie  vos  propriétés,  il  massacre  vos 
femmes  et  vos  enfants,  et  il  vous  réduit  vous- 
mêmes  à  l'extrémité  épouvantable  de  tirer  sur 
lui  comme  sur  une  bête  fauve,  si  vous  ne 
voulez  inévitablement  devenir  sa  victime  et 
sa  proie. 


SEiNTIMENT  DK  PROl'RIK  Tl'.  301 

Voilà  ce  qui  résulte  de  l'oubli  de  mes  pré- 
ceptes et  du  renversement  de  toutes  les  lois 
morales  et  intellecluelles  inscrites  dans  votre 
constitution. Concevez-vous  maintenant  Ténor- 
mité  de  vos  fautes  et  la  profondeur  de  votre 
ineptie?  Quoi!  absorbés  dans  votre  individua- 
lité, rompant  toute  espèce  de  pacte  social,  vous 
vivez  sans  manifester  aucun  de  vos  pouvoirs  na- 
turels, sans  manifester  aucun  des  dons  que  vous 
tenez  de  ma  bonté;  vous  vivez  sans  intelligence, 
sans  calcul,  sans  esprit,  sans  réflexion,  sans 
prudence;  vous  vivez  sans  bienveillance,  sans 
vénération,  sans  noblesse,  sans  justice  et  sans 
pitié;  en  un  mot,  sans  aucun  des  caractères 
supérieurs  de   votre  espèce.  Il  ne  vous  reste 
rien   de   l'homme  :  à  votre    tour,  vous  êtes 
devenus  brutes;  et  lorsque  le  châtiment  sur- 
vient,   lorsque    vous    avez    perdu    jusqu'au 
sentiment  de  votre  conservation  personnelle, 
vous   me   demandez  à  moi   la   cause  de  vos 

malheurs  ! Je  devrais car  je  n'ai  point 

quitté  le  gouvernement  des  mondes. 

Mais  en  dehors  de  ces  circonstances,  assez 
rares  et  tout  à  fait  exceptionnelles,  et  en 
dehors  aussi  de  quelques  imperfections  que 
l'on  remarque  encore  aujourd'hui  dans  vos 

'22 


.102  SENTIMENT  DR  PROPRIÉTÉ. 

institutions,  c'est  plutôt  vous,  enfants  du  tra- 
vail et  de  l'industrie,  qui  manquez  aux  tra- 
vaux, que  les  travaux  à  vous-mêmes.  Le  droit 
au  travail  tel  que  quelques-uns  d'entre  vous 
le  comprennent,  vous  frapperait  dans  la  racine 
même  de  vos  libertés,  et  vous  mettrait  inces- 
samment en  guerre  les  uns  avec  les  autres. 
Vous  n'avez  aucun  droit  sur  l'indépendance 
de  vos  semblables.  A  quel  litre,  lorsqu'ils  se 
débattent  comme  vous  sur  la  terre,  venez- 
vous  insolemment  leur  demander  des  travaux 
que  vous  ne  voulez  pas  faire,  et  qui  ne  servent 
que  de  prétexte  à  vos  convoitises?  Je  lis  mieux 
que  vous  dans  vos  cœurs,  et  aucun  de  vos 
sophismes  ne  peut  m'abuser.  Le  droit  au  tra- 
vail que  plusieurs  d'entre  vous  réclament  avec 
tant  d'emphase  est  tout  simplement  le  droit 
au  désordre,  a  la  paresse  et  au  renversement 
de  toute  société  bien  ordonnée. 

Comment  à  de  pareilles  maximes  ne  recon- 
naissez-vous pas  l'esprit  de  ces  docteurs  de  la 
loi  qui  ont  fait  tant  de  mal  à  vos  pères?  Ne 
sont- ce  pas  eux  aussi  qui  demandent  que  les 
biens  de  la  terre  soient  partagés  également 
entre  tous,  comme  si  cette  égalité  matérielle 
et  brutale,  en  admettant  que  vous  puissiez  la 


SENTIMENT  I)K   l'ROPUlKTI^:.  303 

faire,  ne  disparaîtrait  pas  incessamment  sous 
l'influence  de  l'inégale  répartition  de  l'intelli- 
gence et  de  la  moralité?  Ne  cessera-t-on 
jamais  d'abuser  de  votre  simplicité  et  de  faire 
appel,  pour  tout  bouleverser,  à  l'égoïsme  et  à 
la  violence  de  vos  passions  inférieures? 

N'est-ce  pas  encore  sous  les  fâcheuses  in- 
spirations de  ces  réformateurs  que  vous  vou- 
driez établir  parmi  vous  l'égalité  des  salaires, 
têtes  médiocres  et  sansportée!  Ne  voyez -vous 
pas  que  la  cupidité  vous  égare,  que  vous 
tombez  dans  la  négation  de  toute  hiérarchie, 
et  par  conséquent  de  tout  ordre  social.  L'éga- 
lité des  salaires  est  impossible,  elle  soulève  la 
conscience  du  genre  humain,  elle  est  un  déni 
de  justice,  et  une  intelligence  droite  ne  peut 
la  consentir.  Je  maintiens  et  maintiendrai  tou- 
jours parmi  vous  les  lois  morales  que  j'ai 
faites  pour  vous  guider  dans  la  vie,  et  chacun 
de  vous  sera  récompensé  suivant  ses  œuvres, 
suivant  son  travail  et  son  activité,  suivant 
sa  conduite  et  suivant  son  génie  ;  les  inca- 
pables et  les  infirmes,  ceux-là  même  qui, 
par  l'emportement  de  leurs  passions,  ont 
manqué  le  but  élevé  de  leur  existence,  ont 
droit  à  ma  pitié,  et  par  conséquent  à  la  vôtre. 


304  SK.\'l'IMF,?^r  DK  PnOPRlKl'l':. 

C'est  pour  eux  que  je  vous  ai  donné  la  bien- 
veillance, et  quels  que  soient  souvent  leur  in- 
gratitude et  leur  orgueil,  vous  devez  les  aimer, 
les  servir,  les  proléger  et  les  affranchir  de  la 
misère.  Voilà  vis-à-vis  d'eux  le  devoir  d'une 
société  humaine  humainement  constituée  ; 
mais  tous  les  prétendus  droits  qu'ils  croient 
pouvoir  invoquer  sont  des  droits  mensongers, 
sont  des  droits  de  violence  et  de  spoliation  : 
étendez  ferme  la  main  sur  eux,  ils  n'ont  et  ne 
peuvent  avoir,  à  vos  yeux  comme  aux  miens, 
que  les  droits  du  malheur. 

Vous  apercevez  maintenant  le  but  et  l'uti- 
lité du  sentiment  de  propriété  ;  vous  l'avez 
reçu  pour  assurer  par  vos  activités  votre  exis- 
tence matérielle,  pour  vous  élever  au-dessus 
des  conditions  de  l'animal,  vous  ouvrir  les 
sphères  de  l'humanité,  conquérir  votre  indé- 
pendance, et  vous  faire  prendre,  en  un  mot, 
votre  rang  d'hommes  en  ce  monde. 

Mais  si,  par  son  efficace,  j'ai  voulu  vous 
tirer  de  l'ignorance  et  de  la  barbarie  ;  si  j'ai 
voulu  que  vous  prissiez  la  vraie  position  de 
l'homme,  la  position  d'un  être  noble,  d'un 
être  libre,  d'un  être  intellectuel  et  moral, 
vous  ai-je  enjoint  de  dépasser  encore  ici  le 


FEM'IMKiSr  DE  IMî()l'Hli;il':.  305 

but  de  mes  institutions?  vous  ai-je  dit  de 
rompre  l'harmonie  de  vos  pouvoirs  et  d'aban- 
donner cet  instinct  de  conservation  à  sa  force 
exclusive,  a  sa  force  absorbante?  Bandes  d'u- 
suriers, d'avares,  de  corsaires,  de  simo- 
niaques  et  de  voleurs,  réformez  en  vous  la 
cupidité.  Vous  savez  par  la  bouche  de  Moïse 
que  je  l'ai  défendue.  Tous  les  instincts  de 
conservation  ne  doivent  être  que  des  subal- 
ternes dans  l'économie  ;  ils  sont  nécessaires, 
ils  sont  indispensables,  ce  sont  les  colonnes 
d'assise  et  d'appui  de  tout  votre  être,  mais 
vous  devez  incessamment  en  régler  le  mou- 
vement, en  éclaiier  l'emploi  :  la  supériorité  ne 
leur  appartient  pas,  elle  appartient  de  droit 
à  l'intelligence  et  aux  sentiments  supérieurs. 
Telle  est  la  loi  de  la  morale,  la  loi  de  la  rai- 
son, la  loi  de  ma  Providence,  et  par  consé- 
quent la  loi  de  vie  dont  on  vous  a  déjà  tant 
parlé  et  en  dehors  de  laquelle  vous  manquez 
incessamment  votre  vocation  d'homme.  Le 
corps,  la  matière,  les  penchants  bruts  sont 
parties  secondaires  et  sujettes.  Utilisez-les, 
qu'ils  soient  vos  instruments  ;  mais  dominez 
leurs  convoitises  déréglées,  abattez  leurs  ré- 
voltes, restez  maîtres   de  vos  serviteurs,   ne 


306  SENTrMEIMT  DE  PROPRIÉTÉ. 

renversez  pas  l'ordre  suivant  lequel  j'ai  con- 
stitué vos  différents  pouvoirs. 

Et  vous  qui  avez  suivi  ma  loi,  et  qui  venez 
dans  les  temples  me  remercier  d'avoir  béni 
vos  travaux,  ne  vous  ai-je  invités  à  vous  procu- 
rer de  l'aisance  que  pour  vous  voir  absorbés 
dans  la  jouissance  exclusive  et  démesurée  des 
penchants  de  la  brute,   ou  passer  vos  jours 
dans    l'indolence    de    l'esprit   et    du  cœur? 
Hommes  encore  engourdis  par  l'effet  de  vos 
occupations  serviles,  du  moment  que  vous  avez 
acquis  l'indépendance   de   la  fortune,   votre 
véritable  existence,  votre  existenced'hommes, 
doit  commencer,  et  vos  obligations  sociales  se 
multiplient  en  raison  même  de  l'étendue  de 
vos  ressources.  Il  ne  s'agit  plus  de  la  vie  des 
instincts,  delà  vie  de  la  conservation  person- 
nelle. Vous  vous  êtes  sagement  maintenus  sous 
ce  rapport  dans  l'ordre  de  mes  institutions, 
car    les  principes   conservateurs  sont   aussi 
essentiels  à   l'individu,  à  l'espèce,  à  l'ordre 
social,  au  système   du  monde,   que  ceux  qui 
commandent  ou  inspirent  le  sacrifice.  Mais  le 
précepte  de   s'aimer  soi-même  ne  renferme 
qu'une  partie  de  la  loi  que  je  vous  ai  donnée; 
vous  avez  à  vivre  d'une  vie  où  se  reflètent 


SENTIMENT  DE  PROPRlÉTl':.  307 

tous  les  dons  supérieurs  que  vous  tenez  de  ma 
bonté  :  il  s'agit  de  la  vie  de  Tintelligence,  et 
surtout  de  la  vie  de  l'âme;  la  fortune  ne  doit 
vous  servir  qu'à  bien  faire.  Pesez  cette  recom- 
mandation dernière,  car  il  sera  invariable- 
ment demandé  à  chacun  de  vous  suivant  l'em- 
ploi qu'il  aura  fait  de  son  tenps,  de  ses 
facultés,  de  ses  biens,  aux  jours  de  sa  prospé- 
rité. Je  vous  l'ai  déjà  fait  dire  :  les  hommes 
de  matière  et  d'argent  sont  des  espèces  d'ido- 
lâtres qui  ne  recueilleront  pas  Théritage  du 
Seigneur. 


CIRCONSPECTION,  PRUDENCE. 

La  circonspection  est  la  première  des 
vertus  cardinales.  Vous  avez  déjà  entendu  ces 
paroles;  mais  c'est  à  peine  si  vous  en  avez 
saisi  le  sens  et  la  portée.  Elle  est  le  point  sur 
lequel  doivent  se  reposer  ou  se  mouvoir  tou- 
tes les  autres  virtualités  de  votre  constitution. 

Je  n'ai  pas  voulu  qu'elle  fut  le  produit  de 
l'expérience,  pour  me  servir  de  vos  expres- 
sions familières  :  elle  eut  été  trop  cruelle- 
ment acquise,  et  vous  eussiez  pu  périr  en 
l'acquérant.  Je  vous  ai  fait  sortir  tout  armés 
du  sein  de  ma  création.  Ni  l'observation,  ni 
l'expérience,  ne  créent  vos  facultés;  les  im- 
pressions extérieures  se  bornent  a  leur  impri- 
mer des  modifications  :  c'est  vous  dire  que, 
suivant  leur  nature,  elles  en  augmentent  ou  en 
ralentissent  les  activités;  elles  en  retardent 
ou  en  favorisent  le  développement.  La  cir- 
conspection est  innée;  elle  est  instinctive  et 
antérieure  à  tout  événement.  Elle  n'est  pas 
le  titre  obligé  du  vieillard;  j'en  ai  fait  l'apa- 


Cir.CONSl'ECTlON,  l'IU Dl'.NCE.  309 

nage  de  tous  les  âges,  et  j'ai  souvent  confondu 
l'orgueil  de  l'homme  fait  par  le  langage  sage 
et  prudent  que  j'ai  mis  à  l'aide  de  cette  fa- 
culté dans  la  bouche  des  enfants. 

L'antiquité  qui,  malgré  ses  erreurs,  a  res- 
plendi, sous  tant  de  rapports,  des  attributs 
supérieurs  de  l'esprit  humain,  et  dont,  par 
conséquent ,  les  plus  hautes  manifestations 
m'appartiennentcomme  les  vôtres  mêmes,  car 
tout  le  bien  vient  de  moi,  avait  compris  l'im- 
portance et  le  rôle  de  cette  faculté,  et  pres- 
senti, au  moins  à  ce  point  de  vue,  ce  que  plus 
tard  je  suis  venu  vous  faire  entendre.  L'homme 
prudent,  disait-elle  dans  sa  brillante  imagi- 
nation, est  le  parent  des  dieux. 

En  ajoutant  la  circonspection  aux  forces 
instinctives  dont  je  vous  ai  déjà  promulgué 
les  lois  d'activité,  j'ai  couronné  et  parachevé 
mon  œuvre  de  protection.  Est-ce  à  dire  que 
je  me  serais  mis  en  contradiction  avec  moi- 
même,  que  je  me  serais  proposé  de  soustraire 
vos  facultés  à  leurs  stimulants  naturels,  de 
vous  aplanir  toutes  sortes  de  difficultés,  et  de 
vous  laisser  vivre  dans  l'indolence  et  l'apathie? 
Non.  Tout  en  vous  armant  par  elle  contre  les 
éventualités  de  ce  monde,  je  vous  ai  donné  un 


310  CIRCONSPECTION,  l'IUJDENCK. 

rôle  actif  et  personnel.  C  est  par  les  obstacles, 
d'ailleurs,  que  j'entretiens  l'activité  de  vos 
pouvoiis.  Mais  je  n'ai  point  dépassé  vos  forces, 
j'ai  mesuré  le  vent  à  la  laine  de  l'agneau. 

Ce  sentiment,  dont  je  vous  fais  ressentir  les 
émotions  involontaires,  est  admirablement 
adapté  à  la  nature  du  monde  extérieur;  je 
l'ai  mis  en  vous  comme  une  sentinelle  vigi- 
lante prête  à  vous  donner  l'éveil  au  moindre 
changement  qui  s'opère  hors  de  vous  ou  dans 
vous.  L'inclémence  des  saisons,  la  diflerence 
des  climats,  les  chaleurs  excessives,  les  froids 
rigoureux,  les  variations  brusques  de  la  tem- 
pérature, la  violence  des  vents,  les  orages,  les 
incendies,  les  tempêtes  de  la  mer,  les  débor- 
dements des  rivières  et  des  fleuves,  les  érup- 
tions volcaniques,  tous  ces  mouvements  sou- 
vent inattendus  de  la  nature  auraient  inces- 
samment, et  de  mille  manières,  porté  le 
trouble  en  vos  sens,  ébranlé  votre  organisme, 
produit  la  ruine  et  la  dévastation  autour  de 
vous,  et  compromis  jusqu'à  votre  existence 
même,  si  cette  faculté  tutélairc  n'eût  soulevé, 
par  son  cri  d'alarme,  toutes  les  forces  de  votre 
intelligence  et  de  votre  âme  contre  ces  causes 
de  destruction  ou  de  maladie,  et  ne  vous  eût 


ClHCOiNSIM'CriO.N,   PlUiDKNCr.  311 

mis  à  même  d'en  prévenir  ou  d'en  braver  les 
effets. 

Que  vos  facultés  d'observation  et  de  ré- 
flexion s'animent  donc  au  souffle  de  la  cir- 
conspection. Sachez  sous  quel  ciel  et  sur 
quel  terrain  vous  vivez;  soyez  prêts  à  tout 
événement.  Ayez  l'œil  à  tout.  Soyez,  d'autre 
part,  attentifs  et  circonspects  dans  l'emploi 
des  forces  prodigieuses  que  la  science  et  l'in- 
dustrie viennent  de  mettre  en  vos  mains. 

Le  gaz  hydrogène,  la  vapeur,  ses  explo- 
sions subites,  les  énormes  leviers  qu'elle  met 
en  mouvement,  le  feu  du  ciel  que  vous  m'avez 
dérobé  et  dont  tout  à  l'heure  vous  allez  faire 
les  plus  belles  applications,  multiplient  tout 
à  la  fois  aujourd'hui  votre  puissance  et  vos 
périls.  Apprenez  à  vous  en  servir.  Presque 
tous  les  accidents  qui  vous  arrivent  provien- 
nent de  négligence  et  d'étourderie;  vous  en 
êtes  les  fauteurs. 

Dans  le  commerce  ordinaire  de  la  vie  et 
au  milieu  des  passions  rivales  et  des  intérêts 
si  égoïstes  et  si  mal  entendus  de  vos  sem- 
blables, vous  n'avez  pas  moins  d'obstacles 
et  de  mouvements  imprévus  à  redouter  que 
dans  la  sphère  matérielle  dont  je  viens  de  vous 


312  ciHcoNSPECTioîs,  p^u'r)t;^cl:. 

signaler  les  dangers.  Sous  tous  les  points  de 
vue,  au  physique  comme  au  moral,  et  à  chaque 
instant  vous  manquez  de  prudence,  vous  né- 
gligez ses  appréhensions  secrètes  et  ses  voix 
intérieures,  et  ne  tenez  aucun  compte  de  ses 
avertissements.  Quel  que  soit  le  bonheur  dont 
vous  jouissiez,  prenez  garde,  ce  qui  arrive  à 
autrui  peut  arriver  à  vous-mêmes  ;  l'adver- 
sité qui  frappe  à  la  porte  de  vos  semblables 
peut  aussi  frapper  à  la  vôtre,  et  comme  elle  y 
frappe  alors  à  l'improvisle,  elle  vous  trouve 
sans  défense  ;  vous  n'êtes  point  armés.  Je  n'y 
pensais  pas,  dites-vous  dans  votre  ineptie. 
On  vous  l'a  pourtant  articulé  de  manière  à 
être  compris  des  plus  faibles  intelligences.  Un 
homme  surpris  est  à  demi  battu,  et,  au  con- 
traire, un  homme  averti  en  vaut  deux.  A  tout 
ce  h  quoi  vous  êtes  préparés  vous  faites  con- 
venablement face ,  les  difficultés  disparais- 
sent; et  dans  le  même  sens,  il  n'y  a  chose  si 
aisée  qui  ne  vous  ti  ouble  et  ne  vous  empêche, 
si  vous  y  êtes  nouveaux.  Faites  donc  que  les 
événements  ne  vous  surprennent  point,  tenez- 
vous  en  garde  contre  eux,  regardez-les  venir. 
N'oubliez  pas,  non  plus,  à  l'occasion  de 
vos  progrès  dans  toutes  les  branches  des  con- 


CIHCONSPHC'IMON,  PRUDENCE.  .'513 

naissances  humaines  et  de  l'augmentation  de 
bien-être  qui  en  est  la  conséquence,  que  le 
génie  n'est  qu'une  délégation  de  ma  provi- 
dence, et  que  plus  vous  faites  de  découvertes 
utiles,  plus  vous  devez  en  déverser  les  avan- 
tages sur  la  foule  de  vos  semblables.  Vous 
connaissez  vos  droits,  mais  vous  ne  connais- 
sez ni  vos  plus  grands  devoirs,  ni  vos  premiers 
intérêts,  ni  vos  plus  doux  plaisirs.  Regardez 
donc  sans  cesse  autour  de  vous,  devant  vous, 
derrière  vous  et  sous  vous. 

De  quelque  côté  que  vous  tourniez  les 
yeux,  vous  apercevrez  une  foule  d'hommes 
aigris  par  le  malheur,  qui  suivent  tous  vos 
mouvements  et  qui  croient  avec  raison  avoir 
titre  à  votre  intérêt  affectueux.  Ménagez  leur 
susceptibilité,  ne  blessez  pas  la  dignité  que 
j'ai  mise  en  eux  comme  en  vous;  servez-les 
avec  cette  délicatesse  de  sentiment  qui  honore 
à  la  fois  le  bienfaiteur  et  l'obligé. 

Vous  avez  à  faire  partager  à  l'universalité 
des  hommes  ce  qui  n'était  jusqu'ici  que  le 
partage  du  petit  nombre.  Les  voici  en  votre 
pouvoir,  ces  puissances  qui  font  marcher 
toutes  seules  la  navette,  le  ciseau,  le  navire: 
qu'elles  servent  à  affranchir  la  multitude  de 


314  CIRCONSPKCTION,  PRUDEA'CK. 

VOS  semblables  de  ces  travaux  pénibles  qui 
absorbent  toutes  leurs  forces  et  tout  leur 
temps,  cl  qui  les  ont  jusqu'à  présent  con- 
damnés à  une  éternelle  enfance.  La  solidarité 
du  genre  humain  forme  la  loi  nouvelle.  Vous 
redoutez  les  révolutions,  comme  si  elles  se 
faisaient  sans  causes,  comme  si  vous  eussiez 
toujours  vécu  dans  l'esprit  de  ma  doctrine,  et 
que  les  améliorations  de  ce  monde  n'eussent 
pas  souvent  été  arrachées  par  violence  ou 
mauvais  vouloir.  Il  j  a  quelquefois  des  pro- 
testations légitimes,  des  expressions  de  dou- 
leur, de  la  justice  et  de  la  raison,  dans  les  cris 
révolutionnaires. 

11  ne  vous  est  pas  plus  donné  de  changer 
les  lois  du  monde  intellectuel  et  moral  que 
les  lois  physiques  de  l'univers.  A  quelque  de- 
gré d'ignorance  ou  d'abrutissement  que  soit 
réduit  un  peuple,  rien  n'est  renversé  néan- 
moins, dans  ce  qui  lui  reste  d'intelligence  et 
de  sensibilité  ;  vous  ne  pouvez  l'empêcher  de 
sentir  ses  misères,  et,  dans  la  mesure  de  ses 
faibles  capacités,  de  chercher  de  meilleures 
conditions  d'existence. 

Ce  n'est  point  assez  d'exercer  la  bienfai- 
sance, il  faut  aller  au  cœur  des  questions  de 


voire  époque,  et  vous  atlacher,  par  une  orga- 
nisation sociale  mieux  entendue  que  celle  de 
vos  pères,  à  prévenir  les  révolutions  purement 
instinctives,  les  révolutions  de  la  souffrance  et 
du  malheur.  C'est  à  n'en  pas  finir,  si  vous  ne 
saisissez  ce  trait  de  lumière. 

En  un  mot,  comme  je  vous  l'ai  fait  dire  si 
vainement  tant  de  fois.  Vivez  en  homme, 'vivez 
dans  vos  semblables  et  pour  vos  semblables. 
Ces  manifestations  intelligentes  et  tout  em- 
preintes de  religion  inonderont  votre  âme  des 
plus  saintes  voluptés,  elles  n'exciteront  que 
les  bons  sentiments  des  hommes  moins  heu- 
reux que  vous  ne  l'êtes,  et  n'en  éveilleront  ni 
la  colère  ni  l'envie.  Vous  entrerez  ainsi  dans 
l'ordre  moral  que  j'ai  créé  pour  qu  il  fût,  et  que 
vous  ne  pourrez  jamais  impunément  enfrein- 
dre. Dans  des  moments  déterminés  et  mar- 
qués par  moi-même,  le  peuple  délaissé  se 
fait  apercevoir  a  tous  ceux  qui  le  perdent  de 
vue.  Il  se  livre  alors  à  ces  violences  épou- 
vantables dont  vous  n'avez  point  jusqu'ici 
saisi  la  signification.  Mais  ce  n'est  point 
lui  qu'il  faut  accuser,  c'est  vous-mêmes  :  il 
vous  apprend  à  ne  point  faire  d'abstractions 
et   à   compter  avec    vos    semblables.    Voilà 


316  ClUGONSPKCriON,  PIUDKNCE. 

comment  ma  providence,  à  laquelle  vous 
faites  jouer  si  fréquemment  des  rôles  si  ridi- 
cules, veille  incessamment  sur  vous  et  tend  à 
vous  ramener  d'une  manière  ou  d'une  autre 
à  l'observance  de  ses  lois.  Le  mal  porte  en 
soi,  ainsi  que  le  bien,  sa  rétribution. 

Maîtrisez  donc  la  violence  et  l'égoïsme  de 
nAjfvi^cJj  vos  IttiA^ili^s^  inférieurs,  et,  au  milieu  de  vos 
prospérités,  jetez  un  regard  sur  vos  frères. 
Ces  instincts,  abandonnés  sans  contre-poids 
à  leur  force  native,  sont  un  mal.  Ils  portent 
à  l'oubli  de  la  bienveillance,  de  la  justice  et 
de  toutes  les  autres  vertus  de  l'homme,  et  ils 
soulèvent  d'ailleurs  par  contre-coup,  chez  au- 
trui, les  plus  dangereuses  réactions.  L'homme 
est  un  être  harmonique  et  spontané  :  il  rend 
tout  ce  qu'on  lui  donne.  Si  l'animal  qui  est 
en  vous  se  donne  satisfaction  à  son  préjudice, 
l'animal  qui  est  en  lui  se  redresse,  prend  ses 
avantages  et  son  temps,  et  vous  frappe  à  son 
tour.  Rien  n'est  perdu  ;  tout  s'enchaîne  et 
porte  à  conséquence.  Dans  l'arrangement  tel 
quel  de  votre  constitution,  soyez  donc  circon- 
spects, considérez  les  autres  hommes;  faites 
tout  ce  que  vous  voudriez  (jui  (ùt  fiiit  à  vous- 
mêmes.  Si  c'est  encore  là  de  l'égoïsme,  celui- 


CIRCONSPECTION,  PRUDENCE.  317 

ci,  du  moins,  est  parfaitement  entendu  et  ne 
tourne  qu'aux  avantages  respectifs  de  tous 
les  membres  de  la  société.  Vous  vivez  alors 
les  uns  pour  les  autres. 

C'est  pour  vous  venir  en  aide  et  renforcer 
votre  disposition  naturelle  à  la  prudence  que 
je  vous  ai  fait  dire  autrefois  :  «  La  crainte  du 
Seigneur  est  le  commencement  de  la  sagesse.  » 
Mais  dans  l'affaiblissement  de  vos  croyances, 
l'emportement  de  vos  passions  et  le  peu  d'ha- 
bitude que  vous  avez  de  l'observation  et  de  la 
réflexion,  vous  n'avez  point  suffisamment 
gravé  dans  vos  esprits  ces  paroles  profondes 
et  salutaires,  et  c'est  à  peine  si  vous  avez 
compris  ce  qu'elles  voulaient  dire.  Non,  vous 
ne  pouvez  sortir  impunément  des  voies  que 
je  vous  ai  tracées,  je  vous  ai  ordonnées  pour 
le  bien,  pour  l'ordre,  le  vrai,  le  beau,  le  juste 
et  l'honnête.  J'ai  mis  en  vous  des  facultés  qui 
vous  placent  au-dessus  de  la  bête.  Je  vous 
ai  faits  hommes,  et  sous  peine  de  tous  les  mal- 
heurs, vous  avez  obligation  de  l'être.  Vos 
actes  entraînent  après  eux  une  inévitable  res- 
ponsabilité; et  quelque  éloignée,  incertaine 
ou  douteuse  qu'elle  vous  paraisse,  elle  finit 
par  tomber  sur  vous  ou  vos  enfants.  L'outrage 

23 


318  CmCONSPnCTION,  PP.UDENCE. 

fait  aux  lois  de  ma  création  ne  reste  jamais 
impuni.  Attachez  vous  à  les  Lien  connaître  et 
à  les  suivre,  car  vous  ne  pouvez  rien  changer 
à  mes  institutions.  Sachez  le  donc  bien,  la 
crainte  do  mon  nom  est  le  premier  appui  du 
bonheur  et  la  sauvegarde  de  la  vertu. 

Je  l'ai  d'ailleurs  placée  au  cœur  de  tous 
les  hommes,  cette  crainte  instinctive.  J'en  ai 
fait  le  contre-poids  de  la  puissance,  et  bien 
souvent,  par  le  renversement  des  trônes  et  la 
chute  des  dynasties,  j'ai  fait  tomber  le  poids 
de  ma  colère  sur  tous  ceux  qui,  au  foîte  du 
pouvoir  et  ne  trouvant  point  de  résistance 
devant  eux,  en  ont  négligé  les  secrètes  appré- 
hensions. Je  n'épargne  point  la  grandeur:  je 
la  fais  servir  d'exemple,  et  je  mesure  ses  ex- 
piations a  la  hauteur  de  la  mission  qu'elle 
avait  à  remplir,  au  développement  de  son 
intelligence,  à  l'étendue  de  sa  liberté  morale, 
à  la  noblesse  innée  de  ses  sentiments  supé- 
rieurs et  au  mépris  qu'elle  a  fait  de  tous  mes 
dons  et  de  tous  mes  commandements.  Le  sage 
craint  et  se  détourne  du  mal,  l'insensé  passe 
outre;  mais  c'est  en  vain  qu'il  se  croit 
en  sûreté;  en  ce  monde  comme  en  l'autre,  je 
suis  toujours  le  Dieu  rémunérateur  et  ven- 


CIRCONSPECTION,  PRUDENCE.  319 

geur;  la  sanction  de  mon  œuvre  se  trouve  là 
tout  entière. 

A  défaut  de   l'éducation  morale  qu'ils  ne 
vous  ont  point  sufïisaniment  donnée,  et  pour 
laquelle,  d'ailleurs,  la  science  leur  faisait  dé- 
faut, les  législateurs  anciens  et  modernes  ont 
apprécié  tout  le  parti  qu'ils  pouvaient  tirer 
de  cette  disposition  naturelle  à  la  crainte, 
pour  refréner  en  vous  tous  l'entraînante  ac- 
tivité des  penchants,  et  à  Tenvi  les  uns  des 
autres,  ils  vous  ont  fait  entrevoir  pour  résul- 
tat infaillible  de  vos  désordres    ou    de  vos 
crimes,  le  mépris  public,  la  prison,  les  bagnes 
ou  réchafaud.  En  ce  sens,  ils  ont  fait  appel  à 
votre  circonspection,  et  ils  ont  marché  dans 
l'esprit  de  mes  préceptes.  Lorsque,  dans  un 
ordre  social  quelconque,  on  ne  comprend  pas 
les  choses  qui  sont  de  l'intelligence  et   des 
sentiments  moraux,  l'intimidation  a  son  im- 
portance et  doit   avoir   son   rôle.  Il  faut  à 
l'homme   animal  qui   reste  en  dehors  de  sa 
propre  nature  le  sentiment  profond,  perma- 
nent, d'un  pouvoir  supérieur,  d'un  pouvoir 
énergique  capable  d'atteindre  et   de  punir; 
s'il  ne  fait  pas  le  bien  par  devoir,  par  vertu, 
par  plaisir,  il  faut  qu'il  le  fasse  par  violence 


320  CinCDNSPECTION,  l'HUDENCE. 

et  par  crainte.  Mais  ces  hommes,  d'ailleurs 
éminents,  ont  consacré  de  leur  autorité  une 
de  ces  erreurs  faites  pour  éterniser  l'enfance  de 
l'humanité:  ilsontdit  etalTirmé  que  la  crainte 
était  la  source  de  la  moralité,  de  la  vraie 
moralité.  N'ayez  pas  foi  dans  ces  paroles,  la 
crainte  rend  l'homme  timide,  lâcheet  stupide; 
elle  n'étouffe  quedes  vices  et  ne  produit  point 
de  vertus. 

Sachez  qu'indépendamment  de  ses  in- 
stincts de  conservation,  l'homme  renferme 
en  lui-même  des  facultés  morales;  que  ces 
facultés  ne  sont  pas  le  produit  artificiel  des 
institutions,  que  la  crainte  ne  les  fait  point 
naître,  et  qu'elles  ne  relèvent  que  d'elles- 
mêmes.  La  bonté,  la  justice,  la  vénération, 
la  dignité  du  caractère,  la  fermeté  dans  les 
déterminations,  le  sentiment  de  l'espérance, 
l'amour  de  la  gloire,  le  prisme  de  l'idéalité, 
sont  des  dons  que  j'ai  faits  à  l'espèce  humaine; 
ce  sont  des  pouvoirs  distincts,  des  forces 
spéciales,  des  facultés  qui  tiennent  a  son 
essence,  et  ce  sont  elles,  et  elles  seules,  qui 
constituent  sa  grandeur  et  sa  moralité.  Ce 
n'est  pas  connaître  l'humanité,  c'est  se  re- 
fuser à  utiliser  ses  ressources,  que  de  s'obs- 


CIRCOlNSPECTIOiX,  PRUDliNCE.  321 

tiner  à  vouloir  la  conduire  et  la  modifier  ex- 
clusivement par  les  facultés  de  la  bête.  Vous 
frapperiez  de  crainte  tous  les  esprits,  que  vous 
ne  parviendriez  jamais,  par  cette  politique,  à 
répandre  la  moralité  chez  un  peuple.  L'ani- 
mal, en  tant  qu'il  veut  violenter  l'organisme, 
ne  peut  être  définitivement  vaincu  dans 
l'homme,  ne  peut  être  modéré,  ennobli, 
éclairé  que  par  l'intelligence  et  les  sentiments 
moraux.  L'homme  ne  peut  être  homme  que 
par  ses  facultés  d'homme. 

Si  l'abrutissement  de  l'esprit,  la  dégrada- 
tion du  caractère,  la  vie  abjecte  d'un  esclave, 
la  mutilation  des  plus  augustes  pouvoirs 
constitue  la  moralité,  la  vraie  moralité  d'un 
homme,  vous  n'êtes  plus  faits  pour  me  com- 
prendre. Mais  si  la  moralité  consiste  dans 
l'exercice  et  l'application  des  facultés  supé- 
rieures de  votre  être  ;  si  elle  n'est  pas  autre 
chose  que  la  manifestation  de  votre  grandeur 
innée  ;  si  elle  repose  sur  tous  les  sentiments 
que  je  viens  de  vous  énumérer  et  sur  toutes 
les  vertus  qui  en  découlent  et  en  forment  la 
magnifique  expression  ;  si  le  talent,  le  génie  et 
l'amour  de  la  liberté  se  développent  avec  elle 
et  ajoutent  leur  éclat  à  sa  splendeur,  je  veux 


32'2  CIUCOINSPECTIO.N,  PHUDENCI". 

que  vous  leviez  la  tôte  sous  ses  inspirations, 
et  que  vous  montriez  les  véritables  traits  de 
l'homme  à  la  terre.  La  crainte  n'ennoblit  pas 
l'àme  et  n'élève  point  la  pensée,  les  peuples 
asservis  en  font  foi  ;  et  au  lieu  de  vous  dire 
qu'il  n'y  a  point  de  moralité  sans  la  crainte, 
je  vous  dis  qu'il  ne  peut  y  avoir  une  ombre 
de  moralité  sous  les  influences  de  la  terreur. 

Voilà  pour  ce  qui  regarde  vos  instincts  in- 
férieurs. 

Quant  à  l'emploi  que  vous  devez  faire  des 
sentiments  qui  forment  le  caractère  élevé  de 
votre  espèce,  et  sur  lesquels  repose  exclusive- 
ment votre  moralité,  je  ne  vois  pas  non  plus 
que  vous  sachiez  en  régler  les  précieuses  ac- 
tivités. Je  vous  l'ai  déjà  dit  bien  des  fois  :  ne 
disjoignez  pas  vos  facultés,  elles  sont  faites 
pour  se  prêter  un  mutuel  appui;  l'intelli- 
gence et  la  circonspection  doivent  surtout 
exercer  sur  elles  le  plus  sérieux  contrôle. 

Les  inspirations  des  meilleurs  sentiments 
ne  suflisent  pas  pour  bien  faire  et  pour  vous 
mettre  à  l'abri  des  méchants.  On  abuse  des 
vertus  d'un  homme  comme  on  profite  de  ses 
travers  et  de  ses  vices. 

En  obéissant  à  l'entraînement  de  ces  fa- 


CIRCONSPECTION,  PRUDENCE.  323 

cultes,  VOUS  enlevez  à  vos  actes  une  partie  de 
leur  moralité.  Vous  diminuez  leur  valeur, 
vous  paraissez  prendre  vos  déterminations 
sans  lumière,  sans  choix,  sans  distinction, 
sans  volonté,  et  vous  compromettez  ainsi  tout 
à  la  fois  votre  intelligence,  votre  caractère, 
vos  intérêts  et  l'ordre  même  de  la  société.  La 
circonspection  eût  aidé  l'action  de  vos  facul- 
tés intellectuelles;  vous  eussiez  examiné  ce 
que  vous  aviez  à  faire;  elle  eût  produit  bon 
effet  sur  l'esprit  de  vos  semblables,  elle  vous 
eiJt  donné  une  importance  réelle  et  ajouté  du 
prix  à  chacun  de  vos  bienfaits. 

On  ne  compte  point  avec  les  hommes  trop 
bienveillants  et  trop  généreux,  ils  ne  signifient 
rien  ;  on  les  exploite,  et  ils  ne  font  que  des 
ingrats. 

Vos  sentiments  sont  aussi  aveugles,  aussi 
instinctifs,  aussi  spontanés  que  vos  penchants, 
el  dans  leur  fausse  application  ils  sont  plus 
dangereux  encore.  Et  savez-vous  pourquoi, 
vous  qui  croyez  tout  savoir?  C'est  qu'ils  font, 
en  général,  sortir  l'homme  de  son  égoïsme; 
c'est  qu'ils  embrassent  l'espèce  humaine  dans 
leurs  mouvements  expansifs  et  généreux,  et 
qu'ils  compromettent  sur  de  grandes  propor- 


li'lU  CJRCONSPECTION,  PRUDENCE. 

lions,  quand  ils  sont  mal  ordonnés,  bien 
d'autres  intérêts  que  ceux  de  la  personne  qui 
les  met  en  action. 

Quels  que  soient  donc  le  désintéressement, 
l'élévation,  l'excellence  de  vos  sentiments,  ils 
ne  peuvent  vous  porter  qu'aux  plus  grands 
désordres,  s'ils  échappent  au  frein  salutaire 
que  je  leur  ai  donné,  et  s'ils  brisent  les  har- 
monieux rapports  établis  par  moi-même  entre 
vos  différentes  facultés.  Ceci  est  encore  une 
loi  de  votre  constitution. 

Observez  donc,  et  voyez  ce  que  deviennent 
vos  plus  belles  facultés  lorsqu'elles  ne  se  mo- 
difient pas  l'une  par  l'autre,  lorsqu'elles 
s'abandonnent  sans  contre-poids,  et  en  dehors 
du  faisceau  que  j'en  ai  formé,  à  leur  activité 
particulière,  lorsque  surtout  elles  s'exercent 
sans  prudence  et  sans  discernement. 

Combien  de  fois,  dans  de  pareilles  condi- 
tions, n'avez-vous  pas  vu  la  bienveillance, 
l'amour,  la  charité,  perdre  leur  moralilé  su- 
périeure, et  s'appliquer  en  dépit  du  bon  sensi 

Combien  de  fois  n'avez-vous  pas  vu  la  vé- 
nération s'égarer  dans  ses  applications  et 
s'incliner  devant  des  sots  ou  des  fripons,  ou 
s'exalter  pour  sou  Dieu  défiguré  jusqu'à  la 


CIRCONSPECTION,  PRUDENCK.  325 

frénésie  du  zèle,  jusqu'à  l'oubli  des  premiers 
devoirs  de  l'humanité,  jusqu'à  commettre  des 
assassinats  I 

Dans  cet  état  d'isolement  des  facultés  mo- 
rales et  intellectuelles  les  unes  des  autres,  qui 
ne  sait,  qui  ne  peut  se  convaincre  que  le  sen- 
timent du  juste  et  de  l'injuste,  livré  à  son 
seul  désir  d'être  équitable,  n'a  fait  bien  sou- 
vent autre  chose  que  de  criantes  injustices? 

La  fermeté,  qui  donne  tant  de  suite  et  de 
persévérance  à  l'action  de  vos  autres  facultés, 
réduite  à  sa  propre  activité,  ne  produit  que 
l'entêtement  de  l'animal,  l'obstination  de  la 
buse  ou  du  mulet. 

Il  en  est  de  même  de  l'estime  de  soi,  lors- 
qu'elle n'est  modifiée,  ni  éclairée,  ni  contre- 
balancée. L'esprit  de  critique  et  de  domina- 
lion,  l'orgueil,  la  fierté,  l'insolence,  le  mé- 
pris, le  dédain,  font  place  à  la  noblesse  de  ses 
manières,  à  la  dignité  de  son  langage  et  à  la 
grandeur  de  ses  actions. 

Le  sentiment  du  merveilleux  rend  crédule, 
imbécile  et  superstitieux. 

L'imitalion  vous  fait  copier  de  mauvais 
modèles  et  vous  abaisse  au  niveau  des  bala^^ 
dius  et  des  singes, 


326  cmcoNSPKciioN,  l'iiiDivNci;. 

Et  l'amour  de  la  gloire,  à  son  tour,  s'il  ne 
prend  conseil  que  de  lui-même,  s'il  n'est  point 
guidé,  déterminé  ou  influencé  par  les  autres 
qualités  élevées  de  votre  àme,  ne  peut  que  se 
tromper  dans  ses  applications,  dégénérer  en 
sotte  vanité,  vous  faire  rechercher  des  distinc- 
tions futiles,  et  vous  donner  les  allures  de  Tin- 
fatuation  la  plus  grotesque  et  la  plus  ridicule. 

Je  ne  vous  dis  rien  de  l'idéalité  ;  la  bour- 
souflure, l'emphase,  l'aff'ectation,  le  vide  et  le 
pathos  se  substituent  à  la  grâce,  à  la  richesse, 
à  la  force  et  au  bonheur  de  ses  expressions. 

Le  sentiment  de  gaieté  lui-même  a  besoin 
de  contrôle. 

Quanta  l'espérance  toujours  active  et  jamais 
éclairée,  elle  vous  fait  entreprendre  mille  et 
mille  projets  plus  ou  moins  inexécutables,  et 
remplit  votre  vie  tout  entière  des  plus  grandes 
déceptions. 

Dans  les  questions  politiques  et  religieuses 
surtout,  redoutez  relîervescence  de  vos  senti- 
ments. Votre  intelligence,  à  vous  tous,  est  si 
faible,  que  sur  ce  teirain  qui  biùle,  vous 
devez,  les  uns  les  autres,  vous  défier  de 
vos  bonnes  intentions.  Dans  quelque  coin  du 
globe  que  vous  habitiez,  on  a  d'ailleurs  donné 


cîUco.NSPKCTioN,  puudl:n(:I':.  327 

dès  l'enfance  une  direction  presque  toujours 
exiusive  à  vos  idées,  à  vos  penchants,  à  vos 
sentiments,  et,  par  cela  même,  on  a  bien  sou- 
vent rétréci  voire  esprit,  si  toutefois  on  ne  Ta 
pas  faussé  par  certaines  exagérations.  Tous 
nés  originaux,  on  a  fait  de  vous  tous  des  copies; 
on  a  tellement  et  de  telle  manière  martelé 
vos  cerveaux,  que  partout  les  habitudes  in- 
tellectuelles sont  prises  elles  croyances  incar- 
nées, et  vous  y  êtes  hypothéqués  et  asservis  à 
ce  point  que  vous  ne  pouvez  plus  jamais  vous 
en  despe7idre.  Car  eniïn y  je  veux  bien  toujours 
continuer  à  me  mettre  à  la  portée  de  votre 
esprit,  si  vous  vivez  sous  tel  et  tel  drapeau, 
sous  telle  et  telle  bannière,  et  si  vous  êtes 
imbus  de  telle  opinion,  en  êles-vousla  cause? 
avez-vous  choisi,  avez-vous  pu  choisir  votre 
forme  politique  ou  votre  forme  religieuse?  ne 
sont-ce  pas  vos  pères  qui  vous  ont  fait 
prendre  l'une  ou  l'autre?  Vous  naissez  catho- 
liques, juifs,  luthériens,  calvinistes,  mahomé- 
tans,  etc.,  comme  vous  naissez  Périgourdins, 
Manceaux,  Parisiens,  Anglais,  Prussiens,  Rus- 
ses.  Américains  ou  Hollandais.  En  masse,  qui 
de  vous  a  pu  se  soustraire  à  celte  fatalité  età 
tout  ce  qu'elle  entraîne  après  eile?Vous  êtes 


328  CIRCO.NSPliCllO.N,  PHUDEINCL:. 

donc  inévitablement,  suivant  le  lieu  de  votre 
naissance,  plus  ou  moins  favorisés  par  le  sort, 
plus  ou  moins  près  de  la  lumière,  plus  ou 
moins  avancés  en  morale,  en  science  ou  en 
philosophie,  en  politique,  en  religion;  vous 
êtes  dissemblables  par  la  force  des  choses , 
et  cependant,  en  fait,  et  en  fait  indéniable, 
entendez-vous,  pauvres  enfants?  chacun  de 
votre  côté,  pour  ne  vous  parler  en  ce  moment 
que  de  la  religion,  vous  croyez  avoir  pour 
vous  seuls  la  raison  et  la  vérité. 

Et  maintenant,  dans  cette  conviction  pro- 
fonde et  sincère  que  vous  ne  pouvez  pas  ne 
pas  avoir  tous,  que  faites-vous,  qu'avez-vous 
fait,  et  quelle  ligne  de  conduite  tiendriez- 
vous  aujourd'hui  même,  si  vous  aviez  toute 
liberté  d'action  contre  ceux  qui  ne  partagent 
point  et  auxquels  il  est  impossible  de  faire  par- 
tager en  un  instant  vos  croyances  et  votre  foi? 
Prenez  garde,  car  vous  vous  êtes  tous  res- 
sembléparl'exallationfrénétiqueet  simultanée 
de  vos  sentiments  et  les  manifestations  atroces 
qui  en  ont  été  la  conséquence.  Ceux-là  même 
qui  peuvent  à  juste  titre  se  donner  comme  les 
représentants  de  la  doctrine  supérieure,  n'en 
ont  saisi  ni  pratiqué  la  mansuétude  et  la  dou^ 


CIRCONSPKCTION,  PRUDENCE.  329 

ceur.  A  part  quelques  beaux  caractères  tout 
à  fait  exceptionnels  que  j'ai  d'ailleurs  trouvés 
dans  toutes  les  sectes  religieuses,  mais  qu'on 
n'a  pas  écoutés,  personne  n'a  voulu  attendre 
du  temps,  de  la  patience  et  de  la  persuasion 
les  conversions  si  ardemment  désirées  de  part 
et  d'autre.  Qu'en  est-il  résulté?  Que  chaque 
secte  puissante  a  voulu,  dans  l'ardeur  de  son 
prosélytisme,  imposer  violemment  ses  articles 
de  foi,  et  qu'elle  a  trouvé,  dans  son  exaltation 
sentimentale  et  sa  confiance  aveugle  en  ses 
propres  lumières,  assez  d'énergie  pour  ne  re- 
culer dans  ce  but  devant  aucune  abomination. 

Ouvrez  vos  annales  historiques. 

Aux  uns  comme  aux  autres,  tout  vous  a  paru 
juste  et  bon  pour  amener  à  vous  les  dissidents. 
Après  avoir  épuisé  quelquefois  la  prière  et  les 
larmes,  tant  vous  étiez  sincères,  votre  tête  s'est 
montée  devant  les  didicullés,  et  à  tout  prix 
vous  avez  voulu  inopinément  dompter  vos 
oppositions  respectives  et  fatales.  Ne  vous  en 
rapportant  point  suffisamment  à  moi  pour  le 
soin  que  je  prends  de  tous  les  peuples  que  j'ai 
mis  sur  la  terre,  et  dont  la  plupart,  dans  leur 
ignorance  involontaire,  ne  continuent  pas 
moins  d'attirer  sur  eux  les  regards  de  ma 


330  CinCONSPF.CTlON,  PHUDENCK. 

bonté,  vous  vous  clés  subslilues  à  moi- 
même,  sans  imiter  ma  tolérance  et  ma  charité, 
et  vous  étant  mis,  d'autre  part,  dans  l'esprit 
qu'il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de  sauver 
des  âmes,  vous  avez  cherché  par  tous  les 
moyens  possibles,  et  même  par  les  tourments 
les  plus  affreux  et  les  supplices  les  plus  hor- 
ribles, a  violenter  la  conscience  et  à  tuer  la 
liberté  de  la  pensée. 

Quand  on  a  lu  mes  Évangiles,  c'est  à  n'y  rien 
comprendre. 

Les  païens,  il  est  vrai,  vous  avaient  donné 
l'exemple  de  ces  horreurs,  lorsque  vous  refu- 
siez de  sacrifier  à  leurs  dieux.  Eux  aussi  vou- 
laient imposer  leur  autorité  et  vous  contraindre 
par  la  terreur  à  changer  de  religion  ;  ils  vous 
jetaient  aux  bêtes  fauves,  ils  vous  égorgeaient 
par  centaines  et  par  milliers,  et  en  terminaient 
assez  vivement  avec  vous  :  mais  en  fait  de 
cruautés  inouies  et  portées  jusqu'aux  raffine- 
ments les  plus  infernaux  pour  faire  arriver  à 
moi  les  infortunés  qui  n'avaient  point  entendu 
ma  parole  ou  qui  l'avaient  mal  comprise, 
c'est  à  vous,  disciples  du  Christ,  que  ma  jus- 
lice,  toujours  juste,  décerne  avec  affliction  la 
palme  des  bourreaux. 


CIRCONSPECTION,  PRUDENCE.  331 

Le  zèle  de  ma  mai  son  vous  dévorait  à  tel 
point,  el  les  tortures  auxquelles  vous  soumet- 
tiez tous  ceux  qui  vous  paraissaient  hérétiques 
étaient    tellement    épouvantables,    que     de 
crainte  qu'ils  n'échappassent  par  la  mort  aux 
douleurs  et   à  la  conversion,  vous  placiez  à 
côté  d'eux  un  médecin  chargé  d'étudier  leur 
degré  de  sensibilité  et  d'arrêter  les  supplices 
au  moment  où  il  s'apercevrait  que  la  nature 
épuisée  allait  succomber  sous  l'excès  des  souf- 
frances. Et  en  effet,  vous  vouliez  leur  faire  du 
bien  malgré  eux;  et  pour  le  repos  de  vos  con- 
sciences et  par   amour  pour   ces   prétendus 
pécheurs ,  vous  les  livriez  plusieurs  fois  aux 
exécuteurs  impitoyables  de  vos  ordres  affreux. 
Quelle  patience  et  quelle  affection  pour  tous 
ceux  qui  ne  pouvaient  partager  vos  croyances, 
et  qui  cependant  m'aimaient  et  m'adoraient, 
mais  qui  ne  pouvaient  m'aimer  et  m'adorer 
suivant  vos  rites  !   Que  de  peines  vraiment 
pour  leur  ouvrir  les  cieux!  Et  lorsque,  fidèles 
aux  principes  qu'on  leur  avait  inculqués  dès 
leur  enfance,  ils  résistaient  en  hommes  nobles 
à  vos  atrocités,  et  ne  voulaient  ni  ne  pouvaient 
se  faire  apostats,  pour  dernière  giâce,  et  à  la 
plus  grande  gloire  de  mon  nom  et  à  l'édification 


332  CIRCONSPECTION,  PiaîDI-NCF. 

de  la  chrétienté,  vous  les  faisiez  brûler  tout 
vivants;  vous  puisiez  dans  vos  convictions 
sentimentales  exallées  la  force  nécessaire  pour 
agir  en  démons. 

Voilà  l'histoire  de  tous  vos  fanatismes;  ils 
troublent  simultanément  votre  esprit  et  votre 
âme.  La  prudence,  la  sagesse  et  l'humanité 
vous  abandonnent.  Vous  ne  vouliez  faire  que 
du  bien,  vous  ne  faites  que  du  mal  ;  et  tout  ce 
qui  devait  servir  à  vous  honorer  sur  la  scène 
du  monde,  à  vous  dessiner  comme  créatures 
intelligentes  et  morales,  marquées  au  coin  de 
ma  grandeur,  ne  sert  le  plus  ordinairement 
qu'à  mettre  au  grand  jour  la  stupidité,  l'hor- 
reur, l'orgueil  et  la  folie  de  vos  actions. 

Les  facultés  intellectuelles,  industrielles  ou 
artistiques,  ne  réclament  pas  moins  impérieu- 
sement que  les  penchants  et  les  sentiments 
les  secours  et  l'appui  de  la  circonspection. 

Les  profondes  combinaisons  politiques, 
les  fortes  conceptions  de  tout  autre  ordre, 
les  grandes  compositions  dans  les  lettres,  les 
sciences  et  les  beaux-arts, pèchent  constamment 
dans  leur  exécution,  si  cette  faculté  de  cohibi- 
tion  n'a  retenu ,  comprimé  la  spontanéi  té  des  in- 
spirations, si  elle  n'a  contribué  à  rassembler 


cinoiNSPF.criON,  prudknce,  333 

avec  la  lenteur  et  la  maturité  qui  lui  sont 
propres  tous  les  matériaux  indispensables  à 
l'enfantement  d'une  œuvre  supérieure. 

D'autre  part,  les  plus  brillantes  facultés 
intellectuelles,  industrielles  ou  artistiques,  iso- 
lées les  unes  des  autres,  n'ont  qu'un  cercle 
instinctif  et  borné;  elles  sont  en  faisceau  dans 
la  tête  humaine  et  elles  sont  ordonnées  les 
unes  pour  les  autres.  La  fonction  propre  de  la 
prudence  est  de  ne  vous  faire  négliger  aucun 
des  dons  que  vous  tenez  de  ma  sagesse;  elle 
tend  à  mettre  en  jeu  toutes  les  forces  dont  vous 
pouvez  disposer;  elle  en  favorise  l'association, 
en  règle  les  activités,  vous  amène  à  trouver 
dans  la  mesure  de  vos  pouvoirs  la  perfection 
et  la  vérité,  et  vous  assure  par  cela  même  la 
plénitude  et  le  bonheur  de  l'existence. 

N'abusez  pas  néanmoins  de  la  circonspec- 
tion :  si  vous  la  portez  à  l'extrême,  vous  nuirez 
à  l'arrangement  et  à  l'harmonie  de  vos  facul- 
tés, vous  serez  toujours  dans  le  trouble  et  l'ir- 
résolution; vous  deviendrez  pusillanimes,  om- 
brageux, inquiets;  vous  aurez  peur  de  tout, 
et  ne  jouirez  de  rien.  Une  circonspection  trop 
active  suspend  et  glace  tous  les  transports  de 
l'âme  humaine,   elle  en  détruit  le  charme  et 


334  CIRCONSPECTION,  PRUDENCE. 

la  spontanéité;  elle  isole  sa  victime,  soulève  à 
l'entour  d'elle  la  méfiance,  répand  sur  sa 
vie  le  malheur  et  l'ennui,  et  peut  la  conduire 
au  suicide  ou  à  la  folie.  Appliquez  la  circon- 
spection à  la  circonspection. 

Si  votre  circonspection  est  bien  développée^ 
si  elle  est  secondée  par  une  belle  intelligence 
et  de  nobles  sentiments,  défiez-vous  cependant 
encore  de  vous-mêmes  relativement  aux  sug- 
gestions de  l'orgueil.  Le  succès  enivre  quel- 
quefois les  plus  fortes  têtes.  Quelles  qu'aient 
été  mes  libéralités  envers  vous,  vous  n'êtes 
point  infaillibles.  Que  l'exemple  d'autrui  vous 
serve  à  quelque  chose,  et  rappelez-vous  les 
humiliations  que  j'ai  fait  subir  aux  superbes. 
C'est  dans  ce  sens  qu'il  a  été  dit  :  «  Je  perdrai 
la  sagesse  des  sages,  et  je  réprouverai  la  pru- 
dence des  prudents.  » 


SENS  DE  LA  MÉCANIQUE. 

SENS  DES  ARTS, 
TALENT  DE  L'ARCHITECTURE,  CONSTRUCTIVITÉ. 

Je  VOUS  ai  faits  architectes,   mécaniciens, 
industrieux  et  pleins  de  goût  pour  les  beaux- 
arts.  Que  cette  face  brillante  de  vos  pouvoirs 
se  reflète  dans  vos  œuvres. 

Sculptez  et  façonnez  la  pierre,  taillez  le 
marbre  en  dentelle,  inventez  des  arabesques; 
coulez  le  bronze  en  figures  colossales,  assou- 
plissez l'acier  et  donnez  à  la  matière  la  vie  et 
la  pensée. 

La  science  franchit  aujourd'hui  le  seuil  des 
sanctuaires;  les  chemins  de  fer,  les  bateaux  à 
vapeur,  le  fluide  électrique,  mettent  en  vos 
mains  un  pouvoir  immense  et  vont  hâter  Tac- 
complissement  des  grandes  destinées  que  je 
vous  ai  promises. 

Si  tous  les  hommes  ne  possèdent  pas  le  génie 
de  la  mécanique  et  le  sens  des  arts  à  un  degré 
supérieur,  je  l'ai  donné  néanmoins  comme 
tous  les  autres  pouvoirs  de  l'économie,  dans 


336  SENS  DK  LA  MteAîSIQUK. 

une  moyenne  de  force  et  d'activité  qui  le  rend 
applicable  aux  besoins  journaliers  de  votre 
existence.  Cette  faculté  donne  a  tous  vos  mou- 
vements de  l'adresse  et  de  la  précision  :  elle 
fait  le  bon  horloger,  elle  constitue  le  talent  du 
serrurier,  elle  dirige  le  tailleur  dans  la  coupe 
et  la  conlexture  des  vêtements,  elle  sert  à  la 
modiste  pour  inventer  de  nouvelles  formes  et 
de  nouveaux  atours,  et  elle  inspire  jusqu'à 
l'artiste  qui  dresse  l'élégant  édifice  de  la  che- 
velure de  vos  femmes. 

Têtes  étroites  et  difficiles  à  ébranler,  qui  ne 
saisissez  jamais  que  les  grands  traits  de  mes 
tableaux,  vous  ne  savez  donc  pas  que  la  ri- 
chesse de  ma  création  est  aussi  manifeste 
dans  la  plus  simple  expression  d'une  faculté 
que  dans  sa  plus  magnifique  expansion.  Chez 
les  animaux  mêmes,  qui  ne  présentent  que 
l'état  rudimentaire  de  quelques-unes  de  vos 
facultés,  tout  décèle  également  à  la  fois  l'éten- 
due de  mes  ressources  et  la  simplicité  de  mes 
moyens. 

Les  terriers  du  renard,  la  cabane  du  castor, 
le  cocon  de  la  chenille,  la  toile  de  l'araignée, 
les  cellules  hexagones  de  l'abeille,  le  nid  de 
l'hirondelle,    les    galeries    souterraines  des 


SENS  DE  LA  TMÉCANIQUE.  337 

fourmis,   tout  décèle    ma   puissance  et   ma 
gloire. 

Sollicitez  donc,  autant  qu'il  est  en  vous, 
l'action  de  celte  faculté  ;  développez-la  par 
l'exercice,  et  prêtez-lui  le  concours  de  votre 
intelligence  :  c'est  l'intelligence  qui  applique 
à  de  hautes  conceptions  les  aptitudes  instinc- 
tives de  votre  organisation.  Passionnez-vous 
pour  bien  faire  et  pour  répondre  à  mes  libé- 
ralités.  Inventez,  fabriquez  des  machines  in- 
génieuses, centuplez  vos  ressources;  admi- 
nistrez la  terre,  exploitez-en  la  surface, 
fouillez-en  les  entrailles;  dirigez  le  cours  des 
fleuves,  dominez  l'Océan;  conjurez  la  foudre; 
soulevez  les  montagnes,  et  qu'elles  s'elTacent 
devant  vous;  et,  en  toutes  choses  et  en  tous 
lieux,  laissez  l'empreinte  de  vos  puissantes 
facultés. 

Bâtissez  en  même  temps  pour  mon  culte, 
pour  les  sciences,  pour  les  hommes  de  génie, 
pour  les  bienfaiteurs  de  l'humanité,  pour  le 
haut  commerce  et  les  grandes  industries,  des 
temples,  des  palais  magnifiques,  des  cara- 
vansérails, des  embarcadères  et  des  bazars 
immenses.  Les  monuments  font  impression 
sur  l'homme,    le    frappent  dans  son  idéalité, 


338  SENS  DE  LA  MÉCAÏNIQUE. 

tendent  à  lui  donner  une  haute  idée  de  lui- 
même  et  de  ses  semblables,  et  font  naître  en 
son  esprit  les  désirs  de  la  perfection. 

Bâtissez  aussi  pour  mes  enfants  malheu- 
reux; donnez-leur,  dans  des  constructions 
solides  et  élégantes,  de  l'espace,  de  l'air  et 
du  soleil.  Quittez  vous-mêmes  vos  maisons 
enfumées,  vos  huttes,  vos  cabanon  humides  et 
malpropres,  dans  lesquelles  vous  enfantez  la 
vermine,  les  maladies  et  la  mort.  Faites-vous 
des  demeures  où  les  lois  premières  de  l'hy- 
giène reçoivent  une  rigoureuse  application, 
et  ne  négligez  point  de  les  embellir.  L'art  du 
statuaire  et  du  peintre  se  rattache  au  génie 
de  la  construction,  et  multiplie  à  cet  effet 
pour  vous  ses  admirables  chefs-d'œuvre.  On 
doit  se  plaire  dans  les  lieux  qu'on  habite,  et 
vous  n'avez  rien  à  me  demander  pour  par- 
venir à  donner  du  plaisir  a  vos  }eux. 


Dans  mon  second  ouvrage  qae  je  vais  meilre  incessammen.  sous 
presse  et  où  je  traiterai  de  l'emxice  et  de  l'emploi  des  seniiincnis 
moraux,  j'aurai  à  transcrire  les  commandements  supérieurs,  com- 
mandements en  dehors  de  l'exécution  desquels  l'humanité  perd  son 
caractère  propre  et  n'offre  plus  que  le  spectacle  monstrueux  d'une 
tête  constituée  pour  toutes  les  grandeurs  imaginables  et  tombant 
sans  excuse  au-dessous  de  l'animalité  même. 

Les  paroles  sublimes  que  vous  connaissez  tous  :  Ahmz  Dieu  de 
tout  votre  cœur,  et  votre  prochain  comme  vous-même,  et  qui  ré- 
sument, pour  quelques  tètes  d'élite,  la  loi  et  les  prophètes,  ont  besoin 
d'un  commentaire.  Elles  ont,  pour  l'intelligence  commune  de  l'hu- 
manité, un  sens  trop  vague  et  trop  indéterminé.  Elles  nous  laissent 
dans  l'ignorance  la  plus  complète  de  notre  propre  nature,  ne  nous 
donnent  point  l'analyse  des  qualités  morales  renfermées  dans  notre 
constitution,  et  ne  nous  tracent  point  le  cercle  d'activité  de  chacune 
d'elles.  Et  cependant,  ici  comme  dans  la  sphère  inférieure,  brute, 
instinctive  de  Torganisme,  chaque  faculté  doit  vivre  et  se  manifester, 
chaque  faculté  doit  répondre,  par  ses  rayonnements  expansifs  et 
chaleureux,  aux  volontés  du  Créateur. 

Prêtez  donc  l'oreille  encore  une  fois,  messieurs,  à  la  parole  que  je 
trouve  écrite  en  nous-mêmes  de  la  main  de  l'Éternel. 


MÉ3I0mE 


B  FiTKCR  n  1,'iBOLlIION 


DE  LA  PE1>E  DE  MORT. 


L'édition  de  mon  mémoire  eu  faveur  de  l'abolition  de  la 
peine  de  mort  étant  épuisée,  et  plusieurs  personnes  en  ayant 
réclamé  l'impression,  je  saisis  l'occasion  qui  se  présente 
tout  naturellement  aujourd'hui  pour  lui  donner  une  publi- 
cité nouvelle. 

Je  le  fais  avec  d'autant  plus  de  plaisir,  que  malgré  les 
écrits  assez  nombreux  qui  ont  été  faits  sur  ce  sujet,  tant  en 
France  qu'en  Angleterre,  j'ai  envisagé  mon  sujet  sous  des 
points  de  vue  qui  avaient  complètement  échappé  à  la  plu- 
part des  auteurs  qui  m'ont  précédé  dans  la  carrière,  et  que 
je  puis,  par  cela  même,  soustraire  peut-être  quelques  têtes 
à  l'échafaud. 

A  une  époque  où  chacun  cherche,  par  de  nobles  efforts, 
et  quelquefois  par  l'intrigue  et  la  ruse,  à  prendre  position 
élevée  dans  le  monde,  je  m'estime  heureux  de  publier  un 
travail  consciencieux  qui  sort  des  sentiers  battus  de  l'étude 
et  de  l'observation,  et  qui  peut,  s'il  est  convenablement 
traité,  me  donner  quelques  titres  à  l'approbation  éclairée 
de  mes  contemporains. 

Quant  au  fond  et  quant  à  la  forme,  je  n'ai  rien  changé  à 
ce  travail,  édité  en  18i48. 

Paris,  12sep(ombre  1857. 

Félix  VOISIN. 


EMOIRE 

EN  FAlEOa  DK  L'ABOLITIOS 

DE  LA   PEINE   DE   MORT 


AUX  REPRÉSENTANTS  DU  PEUPLE 

EN   1848. 


On  façonne  les  plantes  par  la  culture  et 
les  hommes  par  l'éducalioii. 

i.-i.  Rousseau. 


Citoyens  représentants  , 

Vous  avez  fait  disparaître  de  nos  codes  la 
peine  de  mort  en  matière  politique,  et  par 
ce  grand  acte  de  civilisation  vous  avez  digne- 
ment inauguré  la  nouvelle  ère  de  notre  nou- 
velle république  :  grâces  vous  en  soient  ren- 
dues! Mais  pourquoi  laisser  votre  œuvre 
incomplèteet  ne  pasdonner  à  l'Europe  un  plus 
magnifique  exemple?  pourquoi  ne  pas  secouer 
le  joug  de  la  routine  et  des  préjugés,  et  ne  pas 
abolir  en  toutes  circonstances  cette  peine  qui 


G/i6  ABOLITION   l)K  LA   PKINl-;  DL  MORT. 

ne  satisfait  point  la  raison,  qui  blesse  tous  les 
bons  sentiments,  et  qui  ne  sert  en  quoi  que  ce 
soit  les  intérêts  de  la  société?  Comme  homme 
de  conviction  qui  croit  avoir  des  obligations 
à  remplir  envers  ses  semblables,  je  viens 
vous  soumettre  sur  ce  sujet  important  le 
résultat  de  mes  études  et  de  mes  médita- 
tions. Heureux  si  je  puis  exercer  quelque  in- 
fluence sur  vos  esprits,  et  contribuer  pour 
ma  part  à  ce  que  nos  lois,  pour  la  répara- 
lion  de  n'importe  quel  crime,  ne  permet- 
tent plus  dorénavant  les  sacrifices  de  sang 
humain. 

Et  d'abord  c'est  un  devoir  de  le  faire  en- 
tendre bien  haut  et  de  le  proclamer  en  tous 
lieux,  l'homme  n'a  droit  ni  sur  sa  vie  ni  sur 
la  vie  de  ses  semblables.  Notre  existence  est 
sacrée,  et  voilà  pourquoi  le  suicide  nous  in- 
spire tant  de  pitié,  et  pourquoi  l'empoison- 
neur et  l'assassin  soulèvent  tant  de  colère  et 
d'indignation  dans  nos  âmes,  et  sont  regardés 
comme  les  plus  grands  des  criminels.  Celte 
réprobation  universelle  a  sa  signification;  on 
a  presque  toujours  tort,  des  hauteurs  de  la 
science,  de  dédaigner  le  cri  de  nos  instincts. 
Quoi  qu'il  en  soit,  la  loi  des  temps  barbares, 


ABOLllMOIN  DE  LA  l'EllNE  DE  MOr.T.  3/40 

la  loi  (lu  talion,  ne  doit  pas  subsister  plus 
longtemps  parmi  nous.  Ne  rien  prendre  en 
considération,  donner  la  mort  pour  la  mort, 
est  une  justice  distributive,  inintelligente, 
immorale  et  barbare.  Cette  pénalité  n'a  plus 
de  sens  aujourd'hui  ;  et,  pour  vous  en  con- 
vaincre, je  vais  vous  démontrer  que  toutes 
les  têtes  que  vous  abattez  sont  abattues  en 
pure  perte,  si  toutefois  elles  ne  contribuent 
pas  à  vous  en  faire  abattre  un  plus  grand 
-nombre  chaque  jour.  Je  m'explique. 

Une  parole  bien   triste,   bien   profonde  et 
bien  vraie,  a  été  dite  à  l'humanité,  il  y  a  deux 
mille  ans  tout  à  l'heure,    et  celte  parole  la 
voici  :  «  Il  y  aura  toujours  des  pauvres  parmi 
vous,  et  vous  aurez  toujours  à  exercer  en  leur 
faveur  les  nobles  facultés  que  j'ai  mises  en 
vos  cœurs,  l'amour  et  la  charité.  »  Eh  bien! 
citoyens  représentants,  je  vous  le  dis  en  vé- 
rité, il  y  aura  aussi   toujours  des  criminels 
dans  le  monde,  et  c'est  vainement  que,  pour 
en  faire  disparaître  la  race,   vous  répandrez 
leur  sang.  Eux  également  ont  besoin  de  votre 
appui,  de  votre  générosité,  de  votre  affection, 
de  vos  lumières,  et  vous  avez  des  devoirs  à 
remplir  à   leur   égard.   Ces  malheureux  ne 


3'jG  AliOLlTlON  DI'.  I,A   F'KiM-:  DE  MOnT. 

renaissent  pas  de  leurs  cciidres,  mais  ils  re- 
naissent des  circonstances  au  milieu  des- 
quelles ils  apparaissent  et  se  développent  dans 
la  vie.  Ils  ont  vécu  dans  un  mauvais  milieu  : 
ce  milieu  ne  les  a  point  favorisés;  ce  milieu 
les  a  créés,  perpétués,  multipliés.  Observez- 
les  avec  attention,  et  vous  verrez  qu'à  part 
un  très  petit  nombre  d'entre  eux,  ils  n'étaient 
point  prédestinés  à  mal  faire;  qu'ils  n'ont 
fait  bien  souvent,  ainsi  que  je  viens  de  le  faire 
entendre,  que  subir  les  conséquences  de  leur 
triste  entourage;  qu'ils  n'ont  reçu  en  masse 
ni  les  bénéfices  de  l'instruction  ni  ceux  de 
l'éducation,  et  que,  par  une  foule  d'influen- 
ces auxquelles  ils  n'ont  pu  se  soustraire,  ils 
sont  devenus  ce  que  vous  vojez  qu'ils  sont. 
Vous  prendrez  ainsi  connaissance  des  causes 
des  choses  ;  vous  vous  convaincrez  que  si  vous 
ne  pouvez  empêcher  totalement  le  mal  sur  la 
terre,  vous  pouvez  au  moins  beaucoup  le 
diminuer  par  de  bonnes  institutions,  et,  par 
cette  analyse  sévère,  profonde  et  détaillée, 
vous  arriverez  en  même  temps,  j'en  suis  sûr, 
à  parlager  mon  opinion,  savoir,  qu'il  n'y  a 
aucune  espèce  de  rapport  entre  la  guillotine 
et  les  moyens  propres  à  développer  l'intelli- 


ABOLITION  DE  LA  PEINE  DE  MORT.  3/i7 

gence  et  la  moralité  de  la  tête  humaine.  Le 
moment  me  paraît  venu  oii  la  science  de  la 
nature  de  l'homme  doit  se  faire  jour  dans 
vos  consciences,  éclairer  vos  déterminations 
et  servir  l'humanité.  Veuillez  donc  continuer 
à  me  prêter  votre  attention,  car  pour  arriver 
à  mon  but,  j'ai  besoin  de  faire  passer  mes 
convictions  dans  votre  âme. 

Au  point  de  vue  de  ce  qu'exigent  les  inté- 
rêts de  la  société,  la  raison,  la  morale  et  les 
lois,  il  y  aura  toujours,  ai-je  dit,  des  criminels 
dans  le  monde,  et  la  mort  tragique  des  cou- 
pables, quelque  crainte  qu'elle  puisse  inspirer 
d'ailleurs,  n'aura  jamais  pour  effet  de  changer 
les  conditions  au  sein  desquelles,  depuis  des 
siècles,  se  meut  l'humanité;  d'autre  part,  nous 
ne  sommes  point  des  êtres  parfaits,  ni  des 
êtres  prodigieusement  forts  :  loin  de  là,  et  de 
tous  les  êtres  créés  l'homme  est  incontesta- 
blement celui  qui,  par  le  nombre  de  ses  fa- 
cultés, a  le  plus  besoin  d'appui  dans  le  monde 
extérieur  pour  ordonner  sa  vie  conformément 
à  l'élévation  de  sa  propre  nature.  Ne  nous 
envisageons  pas  néanmoins  sous  des  couleurs 
trop  sombres.  Malgré  les  déclamations  de  cer- 
tains esprits  sur  la  perversité  naturelle   ou 


3/i8  Aiioi.rnoN  i)i:  la  vva^k  dk  moivi'. 

acquise  du  genre  humain  et  sur  la  faiblesse 
de  sa  raison,  l'iiomme,  en  général,  se  con- 
duit avec  intelligence,  et  il  ne  laisse  pas  que 
de  montrer  aussi  de  la  moralité  dans  ses 
actes.  Nos  sociétés,  quelque  mal  ordonnées 
qu'elles  soient  encore,  prouvent  la  justesse 
de  mon  observation;  tout  n'y  est  pas  sens 
dessus  dessous,  et  les  notions  du  juste,  de 
l'honnête  et  du  vrai  n')'  sont  pas  complète- 
ment renversées. 

Maintenant  nous  arrivons  aux  ombres  du 
tableau,  aux  faits  exceptionnels,  aux  crimi- 
nels, à  ceux  enfin  qui  troublent  ces  mêmes 
sociétés,  qui  y  portent  le  deuil  et  l'effroi,  et 
qui  ne  peuvent,  sous  peine  de  subversion  de 
tous  les  principes  et  de  tout  ordre  social, 
être  abandonnés  aux  violences  de  leurs  dé- 
bordements. Je  le  sais,  je  le  dis  avec  vous 
tous,  la  société  doit  vivre,  la  société  se  doit 
assistance  et  protection  ;  mais,  permettez- 
moi  de  vous  le  faire  observer,  citoyens  repré- 
sentants, des  hommes  de  votre  ordre  ne  doi- 
vent faire  que  des  lois  qui  servent  à  quelque 
chose. 

Or  à  quoi  bon  maintenir  la  peine  de  mort 
dans  nos  codes,  si  elle  n'empêche  pas  ce  que 


ABOLITION  DIÎ  LA  PEINE  DE  MORT.  3Û9 

VOUS  voulez  empêcher;  si,  après  le  châtiment 
terrible  du  coupable,  les  choses  continuent  à 
se  passer  de  la  même  manière  dans  l'huma- 
nité ,  et  si  vous  êtes  obligés  de  recommencer 
sans  cesse  et  sans  avantage  votre  œuvre  de 
sang  et  de  destruction?  Remarquez  bien  que 
je  ne  fais  point  ici  d'appel  à  votre  sensibilité; 
c'est  votre  intelligence  (jue  je  veux  frapper , 
et  c'est  à  elle  que  je  vais  présenter  les  faits  en 
vertu  desquels  je  viens  prolester  contre  vos 
sanglants  échafauds. 

Nous  devons  étudier  et  saisir  toutes  les 
choses  deThumanilé.  Avant  donc  d'embrasser 
mon  sujet  sous  son  point  de  vue  général ,  et 
de  vous  parler,  par  conséquent,  de  l'espèce  hu- 
maine en  masse,  je  commencerai  par  attirer 
votre  attention  sur  les  individus  qui  offrent, 
par  suite  de  leur  organisation  cérébrale  tron- 
quée, des  particularités  dans  l'esprit  et  le  ca- 
ractère. Non-seulement  ces  individus  ne  pos- 
sèdent pas  tous  les  éléments  de  l'entendement 
humain  ;  mais,  dans  ce  qui  leur  reste  de  fa- 
cultés, il  y  a  des  inégalités  de  force  et  d'acti- 
vité bien  marquées.  On  constate  tout  h  la  fois 
chez  eux  des  idioties  morales,  des  idioties  in- 
tellectuelles ,   des  idioties  dans  les  instincts  , 

25 


350  Ar.oi.rnoN  de  ia  pf.ine  ni<:  mort. 

et,  par  opposition  et  singulier  contraste,  de 
grandes  énergies  dans  l'expression  de  quel- 
ques sentiments,  de  quehpies  penchants  ou 
de  quelques  pouvoirs  intellectuels.  Ce  sont 
des  têtes  irrogulières  qui  réclament ,  pour 
l'appréciation  judiciaire  de  leurs  actes,  l'exa- 
men le  plus  sérieux  et  le  plus  approfondi. 

C'est  un  fait  avéré,  incontestable,  reconnu 
aujourd'hui  dans  toutes  les  grandes  sociétés 
savantes  de  l'Europe,  et  qui  doit  enfin  sortir 
du  fond  des  sanctuaires  pour  éclairer  la  légis- 
lation :  il  y  a  des  individus  qui  naissent  avec 
des  dons  de  Dieu,  avec  de  grands  moyens, 
de  grandes  facultés ,  et  qui ,  toutes  choses 
extérieures  étant  d'ailleurs  égales,  s'élèvent 
promptemenl  au-dessus  de  la  foule  médiocre, 
ordinaire  et  commune  de  leurs  contempo- 
rains, il  y  a  des  tètes  d'élite  dans  l'humanité. 
Ce  fait,  il  faut  le  dire,  est  accepté  sans  répu- 
gnance ,  et  ne  soulève  dans  l'esprit  de  nos 
hommes  d'Etat  aucune  espèce  d'opposition  : 
et  tout  est  dit  bien  souvent  sur  ces  tôles  d'élite 
quand  on  ne  les  a  pas  persécutées  ou  qu'on  ne 
les  a  pas  payées  de  la  plus  noire  ingratitude. 
Mais,  en  dehors  de  ces  belles  et  grandes  capa- 
cités morales  et  iiitellectuelles,  et  en  dehors 


ABOLITION  DE  LA  PEINE  Dl-   MORT.  351 

aussi  de  la  masse  des  individus  qui  composent 
notre  espèce,  qui  forment  les  nations  propre- 
ment dites,  et  qui  sont  sans  vocation,  sans  dis- 
position mentale  bien  marquée,  et  qui  devien- 
nent, avec  leurs  aptitudes  générales,  ce  que 
les  font  être  les  temps,  les  lieux,  les  circon- 
stances  et   les   hommes  supérieurs  de  leur 
époque ,  il  faut  encore  ,  avec  ces  mêmes  so- 
ciétés savantes  ,  sur  l'autorité  desquelles  je 
m'appuyais  tout  à  l'heure,  envisager  une  face 
tout  opposée  de  la  médaille  humaine.  Oui , 
s'il  y  a  des  hommes  bien  nés,  doués  d'un  heu- 
reux naturel  et  d'une  vaste  intelligence ,  et 
qui,  dès  le  bas  âge,  le  plus  ordinairement,  an- 
noncent leur  beau  caractère  et  leur  génie ,  il 
en  est  d'autres  qui  naissent  disgraciés  par  la 
nature.  La  nature  les  a  traités  en  marâtre  ;  ils 
sont,  par  le  fait  d'une  organisation  incom- 
plète ,  dépossédés  des  richesses  et  des  gran- 
deurs de  l'humanité.  Ils  n'ont  point  de  suffi- 
sants  contre-poids   dans   la   tête.    Le  plus 
communément   l'animalité   prédomine    dans 
leur  constitution.  Leurs  penchants  sont  très 
énergiques,  leurs  sentiments  moraux  sont  fai- 
bles, leur  intelligence  est  étroite,  leur  confi- 
guration cérébrale  est  laide  et  basse.  Ils  ne  sont 


3ot2  AHOr.niON  DK  I,A  l'KINE  DE  MORT. 

point  nés  pour  le  bien  ;  ils  sont  nés  pour  le 
mal.  Leur  existence  tout  entière  n'est  qu'une 
suite  de  méfaits.  Eh  bien,  en  admettant  que, 
pour  un  fait  ou  pour  un  autre,  ces  misérables 
aient  encouru  la  peine  capitale  inscrite  encore 
aujourd'hui  dans  nos  lois,  croyez-vous  qu'en 
les  tuantvous  portiez  remède  à  quelque  chose? 
pensez-vous  que  vous  alliez  frapper  d'effroi 
ceux  qui  leur  ressemblent  ;  qu'en  un  mot,  vous 
mettiez  obstacle  au  renouvellement  des  actes 
abominables  dont  vous  avez  été  les  témoins 
ou  les  victimes?  Détrompez-vous,  je  le  redis 
encore,  vous  faites  une  œuvre  de  sang  qu'il 
vous  faudra  recommencer  sans  cesse.  Les 
hommes  de  cet  ordre  sont  réfractaires  à  toute 
espèce  d'instruction,  d'éducation,  d'influence, 
de  modification,  lis  ne  comprennent  point  les 
choses  qui  sont  de  l'intelligence  et  des  senti- 
ments moraux,  et  eussiez-vous  d'ailleurs  fait 
disparaître  en  un  seul  jour,  sous  le  tranchant 
du  fer ,  toutes  ces  formes  anormales  irrégu- 
lières, incomplètes  de  l'espèce,  vous  n'empê- 
cheriez jamais  la  nature  dans  les  jeux,  quelque- 
fois bizarres,  de  sa  création,  de  reconstituer 
de  pareils  monstres  ,  et  de  démontrer  l'ina- 
nité de  vos  systèmes. 


ARO[J'riON  OK  LA  PEIlNE  IJE  MORT.  353 

Il  n'y  a  point  à  se  récrier  ni  à  faire  de  rai- 
sonnements à  perle  de  vue  sur  ces  faits  ;  ils 
sont  irrécusables,  et  il  faut  bien  que  nous  nous 
en  arrangions,  c'est-à-direque  nous  nous  sou- 
mettions sans  murmure  à  ce  qui  est,  et  que 
nous  établissions  dans  notre  esprit  de  justice 
des  différences  entre  ceux  qui  sont  au-dessus 
des  proportions  communes  de  l'humanité  et 
ceux  qui  sont  au-dessous deces  mêmes  propor- 
tions. Pour  arriver  à  une  estimation  rigoureuse 
de  la  moralité  ou  de  la  criminalité  des  uns  ou 
des  autres,  il  nous  faut  sortir  des  ornières  aban- 
donner les  termes  ordinaires  de  comparaison, 
nous  placer  devant  leur  individualité  respec- 
tive, et  tenir  compte  de  ce  que  comporte  leur 
organisation.  11  y  a  déjà  bien  longtemps  qu'on 
l'a  dit  :  Ne  demandez  à  chacun  que  suivant  la 
mesure  de  ses  capacités.  N'allez  pas  croire, 
citoyens  représentants,  que  les  faits  pour  les- 
quels on  a  traduit  devant  les  cours  d'assises 
les  malheureux  dont  je  vous  parle,  soient  des 
faits  accidentels,  isolés,  sans  rapport  avec  leurs 
manifestations  habituelles  ;  non,  ces  êtres  sont 
taillés  de  pièces  et  de  morceaux  mal  ordonnés, 
mal  ajustés;  et,  dès  le  bas  âge  aussi,  ilsavaient 
annoncé  ce  qu'ils  devaient  être  un  jour.  Scii- 


35Û  AnOLlTION  I)F-:  LA  PEINK  DE  MORT. 

lement,  il  faut  faire  remarquer  que  leurs  fa- 
cultés ne  s'exerçant  que  sur  de  petits  objets 
et  un  petit  théâtre,  ils  n'avaient  éveillé  la  sol- 
licitude ou  inspiré  des  craintes  que  dans  le 
foyer  domestique.  (]ent  et  cent  fois  la  bonté 
paternelle  s'était  épuisée  sur  eux,  cent  et  cent 
fois  la  patience  et  le  génie  des  instituteurs 
avaient  lutté  sans  résultat  contre  leurs  dispo- 
sitions innées.  En  entrant  dans  le  monde,  ils 
sont  restés  ce  qu'ils  étaient ,  c'est-à-dire  des 
individus  mal  nés.  Ils  n'ont  changé  ni  d'esprit 
nidecaractère;  ils  sesonttrouvésen  face  d'une 
société  intelligente,  bien  armée,  vigilante  et 
soigneuse  de  ses  intérêts,  et,  par  cela  même,  à 
l'instant  même  ils  sont  tombés  dans  ses  mains. 
Voilà,  indépendamment  de  quelques  autres 
caractères  sur  lesquels  on  peut  consulter  des 
experts  :  car  il  y  a  des  experts  dans  toutes  les 
branches  des  connaissances  humaines  ,  ci- 
toyens représentants,  et,  quand  il  s'agit  de 
l'honneur  d'une  famille  ou  delà  tête  d'un  in- 
dividu, il  n'y  a  point  de  mal  à  consulter  des 
experts  ;  tous  les  jours  on  en  consulte  pour  des 
choses  d'une  moins  grande  importance  ;  voilà, 
en  résumé,  comment  on  arrive  à  établir  des 
dislinclioiis  réelles  entre  les  individus  de  la  fa- 


Ar.OMTION  DK  LA  PElîSE  DE  .MORT.  355 

mille  humaine,  et  à  pratiquer  la  justice  avec 
équité.  Les  hommes  éclairés,  forts  et  bien  in- 
tentionnés, doivent  envisager  l'humanité  sous 
tous  les  points  de  vue  qu'elle  peut  présenter; 
ils  ne  redoutent  que  l'erreur.  On  ne  peut  plus 
aujourd'hui  s'arrêter  opiniâtrement  à  la  maté- 
rialité des  actes.  La  peine  de  mort,  en  pareil 
cas,  ne  fait  même  pas  face  a  l'accident  du  jour 
et  du  moment.  Vous  tuez  aujourd'hui  un  ani- 
mal qui  sera  remplacé  demain,  tout  à  l'heure, 
par  un  autre  animal.  Sous  cet  aspect,  l'œuvre 
de  nos  prédécesseurs,  il  ne  faut  pas  se  le  dis- 
simuler, était  à  la  fois  dérisoire,  cruelle,  et  de 
mauvais  exemple  :  ils  faisaient  violence  à  la 
raison;  ils  blessaient  tous  les  sentiments;  ils 
ne  servaient  en  rien  les  intérêts  de  la  société; 
et  quand  ils  s'étaient  ainsi  affranchis  de  tous 
leurs  grands  devoirs  d'hommes,  qu'ils  s'étaient 
passionnés  comme  des  êtres  inférieurs,  et 
qu'ils  avaient  en  tout  point  suivi  les  conseils 
de  la  peur,  de  l'égoïsme  et  de  la  colère ,  ils 
croyaient  qu'ils  pouvaient  se  laver  les  mains, 
qu'il  n'y  avait  point  de  sang  sur  leurs  habits, 
parce  qu'ils  avaient  agi ,  parce  qu'ils  avaient 
versé  ce  sang  dans  de  bonnes  inlenlions.  Ci- 
toyens représentants,  permetloz-moi  de  vous 


3ô(i  ABOLiriON  Ut;  LA  l'KlMi  I)K  MOU  F. 

le  dire,  cette  excuse  des  médiocrités  ne  va 
point  à  vos  lumières. 

Entrons  maintenant  dans  le  fond  même  du 
sujet,  n'évitons  point  l'abordage,  soutenons  et 
prouvons  que,  dans  quelques  circonstances 
que  ce  soit,  la  décollation  ne  sert  en  rien  les 
grands  intérêts  de  la  société. 

Je  laisse  de  côté  les  individus  incomplets 
dont  je  viens  de  vous  entretenir;  je  les  com- 
parerais volontiers  à  de  mauvais  arbres  qui 
ne  peuvent  porter  que  de  mauvais  fruits.  Ces 
têtes  mutilées  par  la  nature  sont  dangereuses. 
Nous  devons  nous  mettre  à  l'abri  de  leurs  vio- 
lences et  de  leur  animalité  ;  mais  la  raison,  la 
pitié,  la  justice,  la  morale,  notre  intérêt, 
linutilité  de  leur  supplice,  le  droit  qui  nous 
manque  de  pouvoir  disposer  de  leur  vie,  tout 
nous  défend  de  les  guillotiner. 

Je  soutiens  toujours,  comme  vous  le  voyez, 
que  nous  n'avons  pas  le  droit  d'égorger  nos 
semblables  lors  même  qu'ils  ont  égoigé  quel- 
ques-uns des  nôh'es.  Je  répète  qu'il  y  aura 
toujours  des  criminels  dans  la  société;  que  la 
peine  de  mort  n'a  point  la  vertu  d'en  dimi- 
nuer le  nombre  ;  qu'elle  ne  va  point  à  la  ra- 
ciîie  du  mal;  qu'elle  donne  et  entretient  le 


ABOLinOiN   [)[:  LA   l'IiliNli  DE  MORT.  357 

goût  du  sang,  qu'elle  aiguise  le  poignard  de 
l'assassin,  et  que,  loin  de  changer  les  condi- 
tions de  riiunianilé,  elle  éternise  dans  toutes 
les  classes  de  la  société  les  manifestations  de 
Tordre  inférieur,  quand  elle  n'en  renforce  pas 
la  sauvage  énergie. 

J'arrive  aux  faits  journaliers  de  la  crimina- 
lité, aux  infractions  légales  que  peuvent  com- 
mettre sans  aucune  exception  les  membres  dif- 
férents de  notre  ordre  social.  C'est  vous  dire, 
citoyens  représentants,  que  je  vais  parler  de 
nous  tous,  de  vous,  de  moi,  de  nos  frères,  de 
nos  amis,  de  l'humanité  tout  entière;  car  je  ne 
pense  pas  qu'aucun  homme  bien  né,  qu'aucun 
homme  ayant  en  lui  tous  les  caractères,  toutes 
les  forces,  toutes  les  surfaces  sensibles  de  notre 
être,  soit  assez  osé,  dans  le  fond  de  sa  con- 
science et  devant  la  foule  de  ses  semblables, 
pour  se  déclarer,  sous  le  feu  de  ses  penchants 
et  de  ses  sentiments,  et  au  milieu  des  excita- 
tions sans  nombre  et  des  surprises  du  monde 
extérieur,  maître  etdominateur  absolu  de  lui, 
des  personnes,  des  choses,  des  temps,  desévé- 
nements et  de  tout  ce  qui  peut,  eu  un  mot,  du 
dedans   de  lui-même  comme   du  dehois,  le 


358  AnniITION  DE  I,A  PEINK  DK  MOUT. 

mettre  en  mouvement  et  lui  faire  dépasser  le 
but  (le  ses  propres  activités. 

Le  temps  des  mensonges  officiels,  je  l'es- 
père, est  passé  sans  retour.  \a\  peine  de  mort 
ne  remédie  à  rien  ;  vous  avez  beau  décoller 
les  tôtes  et  les  décoller  encore,  il  faut  vous 
résigner  à  les  décoller  toujours  :  c'est  un  ou- 
vrage sans  fin  et  sans  utilité.  Tous  les  supplices 
imaginables,  je  ne  saurais  trop  attirer  votre 
attention  sur  ce  point,  n'ont  aucun  rapport 
avec  les  méthodes  propres  à  éclairer  et  à  en- 
noblir l'humanité;  les  grils  ardents,  le  fer  ou 
les  bûchers,  ne  développent  ni  l'intelligence  ni 
les  sentiments  moraux.  C'est  par  suite  de  ces 
moyens  ridicules,  exécrables,  odieux,  c'estpar 
suite  de  ce  vieux  contre-sens  que  notre  espèce 
est  restée  si  longtemps  dans  l'enfance.  Privée, 
comme  elle  l'est  encore  presque  partout,  d'in- 
struction et  d'éducation,  elle  est  resiée  ce 
qu'elle  était,  et  elle  resie  ce  qu'elle  est  en  gé- 
néral par  premier  jet  de  création.  Cela  veut 
dire  qu'elle  reste  énergique,  égoïste  et  violente 
par  ses  instincts  de  conservation,  faible  par 
ses  sentiments  moraux,  et  médiocre  par  son 
intelligence.  L'histoire  de  tous  les  peuples  en 
fait  foi,  l'homme  connue  homme,  en  d'aulres 


ABOLITION  DE  LA  l'ElNK  DE  MOIIT.  359 

(ormes  comme  être  intellectuel  et  moral,  est 
tout  entier  clans  la  main  de  l'homme,  et  les 
gouvernements  solidement  établis  peuvent, 
suivant  leurs  bonnes  ou  leurs  mauvaises  inten- 
tions, ôter  ou  donner  à  l'humanité  son  exis- 
tence supérieure.  Comme  animal,  l'homme  est 
le  produit  de  la  nature,  ses  facultés  sont  vi- 
vaces  et  n'ont  pas  besoin  d'animation  ;  comme 
être  intelligent  et  noble,  il  est  le  produit  de  la 
culture.  Ses  hautes  facultés,  les  facultés  carac- 
téristiques de  son  espèce  ont  besoin  d'une  se- 
conde création,  si  je  puis  dire  ainsi;  il  faut 
qu'elles  soient  incessamment  appelées,  exci- 
tées, mises  enjeu,  avivées,  pour  arrivera  tout 
le  développement  dont  elles  sont  susceptibles, 
se  faire  sentir  dans  l'économie  morale  de  notre 
constitution,  et  par  conséquent  dans  la  vie  de 
chaque  individu.  Maisj'insiste  de  nouveau  sur 
ce  que  je  viens  de  vous  dire  à  l'instant  même, 
il  n'y  a  point  de  rapport  entre  la  guillotine  et 
les  méthodes  propres  à  faire  parvenir  l'homme 
à  l'excellence  de  sa  nature  et  à  la  supériorité 
de  ses  attributs.  Loin  de  là,  car  tous  les  faits 
acquis  à  la  science  ont  démontré  partout  que 
la  sévérité  des  peines  n'avait  jamais  adouci  les 
mœurs,  et  que  le  nombre  ainsi  quel'énormité 


3(30  AIîOLniON   1)K  LA   PKliM':  DK  MORT. 

des  crimes  augmentaient  en  raison  même  du 
nombre  et  de  la  criiaulé  des  supplices. 

II  est  tem()s  de  ne  plus  confondre  l'homme 
avec  la  brute,  et  de  le  prendre,  de  l'élever,  de 
le  traiter  par  ses  propres  ("acuités.  Vous  n'abais- 
serez le  chiffre  de  la  criminalité  qu'en  tirant 
parti  des  forces  spéciales  de  sa  constitution, 
et  encore  ne  le  rendrez-vous  pas  invulnérable 
en  tout  point,  et  nerempôcherez-vous  pas,  en 
quelques  circonstances,  de  payer  son  tribut 
aux  faiblesses,  aux  misères  et  aux  passions  de 
sa  nature. 

Citoyens  représentants,  placez-vous  un  in- 
stant devant  les  faits  de  l'observation  ;  voyez  ce 
que  l'homme  est  encore  aujourd'hui,  consi- 
dérez-le dans  son  état  réel,  songez  aux  mal- 
heurs de  sa  position,  à  sa  sensibilité,  au 
nombre  de  ses  besoins,  aux  ténèbres  de  son 
ignorance,  au  défaut  de  culture  de  ses  senti- 
ments moraux,  à  ses  préjugés,  à  ses  fana- 
tismes,  aux  superstitions  dont  on  a  faussé  son 
esprit,  et  dites-moi  si  vous  pouvez  le  consi- 
dérer comme  un  ôlre  éminemment  et  complè- 
tement responsable,  s'il  vous  est  permis  de 
l'envisager  comme  un  gladiateur  armé  de 
toutes  pièces  et  qui  doit  toujours  sortir  victo- 


AlîOLiriON  DE  LA  PEINE  DE  MORT.  3GI 

rieux  de  l'arène  dans  laquelle  il  se  débat  si 
péniblement  sous  vos  yeux;  dites-moi  si,  tout 
faible  qu'il  est  de  ses  moyens  d'action,  tout 
irrité  qu'il  est  de  ses  mécomptes  et  tout  meur- 
tri qu'il  se  trouve  des  assauts  qu'il  a  livrés 
pour  assurer  sa  vie  et  la  trariquillité  de  sa  fa- 
mille, si  vous  ne  devez  pas  avoir  quelque  pi- 
tié pour  lui  lorsqu'il  succombe  dans  la  lutte, 
lorsqu'il  dépasse  votre  inflexible  niveau,  lors- 
qu'il commet  une  infraction  à  vos  lois  ;  dites- 
moi,  car  je  veux  surtout  revenir  sur  cet  objet, 
quel  est  le  rapport  que  vous  trouvez  entre  sa 
tête  roulant  sur  l'échafaud  et  les  circonstances 
dont  je  viens  de  vous  parler  et  les  change- 
ments que  vous  voulez  opérer  dans  les  mœurs? 
Dites-moi,  dans  les  hautes  portées  de  votre 
intelligence  et  dans  les  profondeurs  de  votre 
conscience,  si  vous  n'apercevez  pas,  si  vous 
ne  sentez  pas  que  la  hache  du  bourreau  ne 
peut  en  rien  changer  ce  fâcheux  état  de  choses 
et,  en  définitive,  si  je  n'ai  pas  raison,  devant 
tant  de  sang  vainement  répandu,  d'accuser 
tout  à  la  fois  l'intelligence,  les  sentiments  et 
les  calculs  de  nos  anciens  législateurs. 

Oui,  il  y  aura  toujours  des  criminels  dans 
la  société,  et   pour   en  dir.iî^/UO^  le  nombre 


362  ■\i;()i,rn;)N  ni-:  [,a  pklnf,  dk  mort. 

vous  n'avez  qu'un  moyen  :  en  admettant  que 
vous  ayez  commencé  par  améliorer  la  condi- 
tion matérielle  de  vos  semblables,  c'est  de  cul- 
tiver chez  eux  tous  les  dons  de  la  nature,  c'est 
d'agrandir  leur  inteiligenceparl'instruction  et 
de  développer  leurs  sentiments  moraux  par 
l'éducation.  Le  moyen  de  les  sauver,  de  les 
proléger  contre  eux-mêmes,  de  les  faire  en- 
trer en  harmonie  dans  le  mouvement  général 
de  la  société,  le  moyen  de  vous  mettre  à  l'abri 
de   leurs  violences  et  de  leur  animalité,    le 
moyen  de  ne  plus  les  exposer    à  venir  inces- 
sammentse  faire  couper  le  cou  par  vous  tous, 
c'est  non-seulement  de  les  éclairer,  c'est-à- 
dire  de  cultiver  leurs  facultés  intellectuelles, 
mais  encore  c'est  de  les  ennoblir,  c'est-à-dire 
de  cultiver  leurs  sentiments  moraux,  c'est  de 
multiplier  dans  leur  lete  les  motifs  détermi- 
nants des  actions,  de  leur  donner  la  liberté 
morale,  d'en  faire  des  hommes  et  de  bons  ci- 
toyens. La  guillotine  est  une  colère   de  bas 
étage,  est  une  vengeance  inférieure  :  elle  avi- 
lit, elle  dégrade,  elle  abrutit  les  populations, 
elle  ne  donne  point  d'intelligence  et  n'élève 
point  le  caractère. 

Dira-t-on  qu'elle  porte  l'intimidation  dans 


AHOLITION   ]V,:  LA  PKINH  DE  MORT.  3G3 

l'esprit  et  qu'elle  arrête  le  bras  des  malfai- 
teurs? Celte  idée  ne  repose  que  sur  un  très 
petit  nombre  de  faits  :  l'intimidation  ne  ré- 
glera ni  n'éloulîera  jamais  les  transports,  les 
besoins  et  les  passions  de  l'humanité.  J'ai  vu 
de  prés  une  vingtaine  d'individus  qu'on  allait 
traîner  à  l'échafaud,  et  lorsque  je  leur  ai  de- 
mandé si  l'idée  de  la  peine  de  mort  qu'ils 
avaient  encourue  s'était  offerte  à  eux  lors  de 
la  perpétration  de  leur  crime,  ils  m'ont  tous 
répondu  que,  sous  l'empire  des  passions  qui 
les  avaient  aveuglés,  ils  n'avaient  point  songé 
à  cette  répression,  ou  que  s'ils  l'avaient  un 
instant  et  vaguement  entrevue,  l'impression 
n'en  avait  point  été  assez  forte  ni  assez  pro- 
longée pour  les  détourner  deleur  projet;  qu'ils 
espéraient  d'ailleurs  échappera  l'application 
de  la  loi,  et  qu'au  surplus,  pour  eux,  cet  ap- 
pareil du  supplice  dont  on  fait  tant  de  bruit 
se  réduisait  tout  simplement  à  un  mauvais 
quart  d'heure. 

On  a  toujours  tort  de  faire  des  jugements 
par  comparaison  à  soi-même;  il  y  a  souvent 
bien  loin  de  tels  et  tels  hommes  à  tels  et  tels 
autres  hommes.  Les  personnes  bien  élevées,  les 
honnêtes  et  tranquilles  citoyens,  par  exemple, 


36/1  AliOLiriON   ÏW.  LA  PI.INK  DF,  .MOP.T. 

qui  lisent  clans  leurs  journaux  le  rt'cit  d'une 
exécution  capitale,  faite  avec  solennité  et 
au  milieu  d'un  grand  concours  de  peuple, 
s'exagèrent  les  effels  de  cette  sanglante  dé- 
monstration; ils  jugent  du  public  par  eux- 
mêmes;  ils  sont  émus,  saisis  tout  à  la  fois 
de  crainte,  d'horreur  et  de  pitié,  et  ils  s'ima- 
ginent que  tout  le  monde  est  comme  eux;  ils 
croient  que  la  plupart  des  hommes  qui  par- 
courent la  carrière  du  désordre  et  du  crime 
ont  une  sensibilité  analogue  à  la  leur  même  ; 
que  leur  tournure  d'esprit,  leurs  habitudes, 
leurs  mœurs,  leurs  penchants,  leurs  senti- 
ments, leur  intelligence,  que  tout  est  de  même 
degré  de  développement,  de  même  force,  de 
même  activité,  de  même  influence  que  chez 
eux,  et  que  par  conséquent  l'idée  du  supplice 
qui  attend  ces  hommes  de  pertubation,  s'ils 
persistent  dans  le  mal,  doit  suffire  pour  les  en 
détourner.  Voilà  sur  quelles  données  inexactes 
l'ancienne  législation  s'est  établie,  et  voilà 
pourquoi,  citoyens  représentants,  je  ne  ba- 
lance point  aujourd'hui  à  venir  vous  prier  de 
l'asseoir  sur  une  connaissance  mieux  appro- 
fondie et  plus  vraie  de  la  nature  humaine. 
Dans  la  pénalité  contre  laquelle  je  m'élève, 


ABOLITION  DE  LA  PElîSR  DE  MORT.  V,C)o 

on  a  généralisé  des  observations  particulières, 
on  a  pris  des  exceptions  pour  la  règle;  on  s'est 
d'ailleurs  imaginé,  contre  toute  expérience  et 
toute  raison,  qu'en  inspirant  la  crainte,  qu'en 
multipliant  les  motifs  de  bas  étage  pour  déter- 
miner l'homme  à  la  vertu,  c'était  faire  avan- 
cer la  civilisation  et  servir  la  société.  Il  est 
temps  de  nous  débarrasser  de  toutes  ces  idées 
et  de  nous  efforcer  de  transformer  le  vieux 
monde  ;  changeons  la  pierre  angulaire  de  l'é- 
difice social  ;  appuyons  le  nouvel  ordre  d  e 
choses,  non  plus  sur  les  propensités  infé- 
rieures, sur  les  propensités  de  la  bête  qui  se 
défend  contre  la  bête  qui  l'attaque  et  la  pour 
suit,  mais  sur  les  facultés  supérieures,  sur  les 
facultés  propres  de  notre  espèce,  sur  l'intelli- 
gence et  les  sentiments  moraux,  sur  les  seuls 
pouvoirs  de  notre  constitution  qui  soient  réel- 
lement civilisateurs  et  conservateurs.  Plus  de 
représailles  indignes  de  ceux  qui  ont  devancé 
leurs  frères  dans  les  voies  de  l'intelligence  et 
de  la  moralité.  Ce  n'est  plus  sur  le  bourreau 
que  nous  devons  trouver  notre  assise;  nous 
sommes  hommes,  traitons  en  hommes  les 
hommes. 

J'ai  dit  qu'il  y  aurait  toujours  des  criminels 

26 


366  Aiîoi.i  rio>;  i)K  i,A  pr.iM-:  dm  mort. 

dans  la  société,  que  la  peine  de  mort  n'attei- 
gnait pas  le  but  du  législateur,  et  que  c'était 
par  des  moyens  plus  eflicaces,  plus  directs, 
plus  intelligenls  et  plus  moraux,  qu'il  fallail 
songer  à  abaisser  le  chiffre  de  la  criminalité. 
J'ai  rappelé  une  vérité  trop  longtemps  mécon- 
nue par  les  cours  d'assises,  savoir  :  qu'il  y 
avait  en  dehors  de  l'espèce  humaine  en  masse 
un  certain  nombre  d'individus  mal  nés,  qui  ne 
pouvaient  que  mal  faire,  et  dont  la  décollation 
ne  pouvait  en  lien  changer  ceux  qui  leur  res- 
semblaient. J'ai  ajouté  que  la  société  avait 
droit  et  raison  de  se  mettre  à  l'abri  de  leurs 
violences,  mais  qu'elle  n'avait  pas  le  droit  de 
les  tuer,  et  que,  lorsqu'elle  les  tuait,  elle  faisait 
une  œuvre  de  déraison,  d'injustice,  de  sau- 
vagerie et  d'inutilité. 

-Après  avoir  plaidé  la  cause  de  ces  infortu- 
nés, j'ai  parlé  de  tous  les  membres  delà  grande 
famille  humaine,  de  tous  ceux  qui  ont  en  eux 
la  forme  entière  de  l'humaine  condition,  et 
qui  sembleraient,  au  premier  coup  d'oeil,  de- 
voir, sans  exception,  encourir  toute  la  respon- 
sabilité de  leurs  actes;  mais  j'ai  voulu  aussi, 
dans  leur  intérêt,  dans  celui  de  la  justice  et 
de  la  vérité,  aller  au  fond  des  choses.  Je  me 


AnOLITION  I)K  LA  PKINK  DE  ÎMOiri'.  367 

suis  attaché  à  rechercher  les  causes  de  leurs 
désordres,  et  par  cela  même  à  démon Irei' éga- 
lement à  leur  égard  l'inulilité  de  l'échafaud. 
Dans  cette  intention,  j'ai  fait  ressortir,  d'une 
part,  en  général  la  faiblesse  innée  de  l'espèce 
humaine,  c'est-à-dire  l'énergie  native  des  pen- 
chants inférieurs  en  opposition  avec  la  tiédeur 
naturelle  des  sentiments  moraux  et  le  peu 
d'étendue  de  notre  intelligence  primitive.  J'ai 
rapporté  les  faits  puisés  dans  les  meilleures 
statistiques,  et  j'ai  prouvé  que  les  criminels, 
presque  en  totalité,  surgissaient  des  classes 
malheureuses  et  incultes  de  la  société;  que  ces 
hommes  bruts  n'avaient  reçu  ni  les  bénéfices 
de  l'instruction,  ni  ceux  de  l'éducation,  et  que 
la  guillotine  ne  pouvait  aider  en  rien  à  leur 
évolution  intellectuelle  et  morale. 

J'ai  soutenu  qu'on  n'éclairait  ni  qu'on  ne 
moralisait  point  ainsi  les  peuples;  que,  pour 
atteindre  ce  noble  et  grand  résultat,  il  était 
odieux  et  ridicule  de  faire  jouer  incessam- 
ment, et  en  pure  perte,  un  impassible  couteau 
sur  la  tête  sacrée  de  l'humanité;  mais  qu'il 
fallait  aller  à  la  racine  du  mal,  qu'il  fallait 
non-seulement  songer  à  améliorer  la  condi- 
tion matérielle  des  hommes  pauvres  et  igno- 


.".(is  AJtoi.nio.N  Dii  LA  (>i:l\k  de  mort. 

rants,  mais  qu'il  fallait  encore  développer 
leur  iiUelligence  et  cultiver  leurs  sentiments 
moraux,  si  on  voulait  les  proléger  contre  eux- 
mêmes,  les  faire  vivre  de  la  vie  de  leur  es- 
pèce, les  soustraire  aux  incitations  de  la  bête 
et  les  empêcher  devenir  chaque  année  payer 
avec  une  effrayante  régularité  leur  budget  au 
bourreau.  Détruisez  les  causes  de  leur  persé- 
vérante animalité,  et  les  effets  de  leur  persé- 
vérante animalité  cesseront,  et  vous  vous  con- 
vaincrez de  plus  en  plus,  je  le  dirai  toujours, 
que  les  exécutions  capitales,  quelque  nom- 
breuses que  vous  les  supposiez,  n'ont  aucune 
espèce  de  rapport  avec  la  moralité  des  actions. 
Je  viens  de  vous  dire  où  sont  les  sources  du 
mal  :  ce  sont  elles  qu'il  faut  tarii',  puisque 
c'est  de  leurs  profondeurs  que  vous  voyez 
sortir  sans  relâche  et  sans  fin  cette  foule  de 
malheureux  pour  lesquels  je  ne  cesse  d'invo- 
quer vos  lumières  et  d'émouvoir  vos  senti- 
ments. Songez-y  bien,  citoyens  représentants, 
rexéculeur  des  hautes-œuvres  n'est  que  votre 
instrument,  et  par  la  loi  que  vous  maintien- 
driez, quelque  loin  que  vous  fussiez  placés 
du  théâtre  où  se  consomme  le  sacrifice  hu- 


ABOLITION  DE  LA  PKINK  DK  MORT.  369 

main,  vous  n'en  seriez  pas  moins  les  fauteurs 

de  l'exécution. 

Pardonnez-moi  si,  dans  le  sujet  que  je  traite, 
je  reviens  plusieurs  fois  sur  la  même  idée  ; 
mais  quelque  confiance  que  j'aie  dans  les  prin- 
cipes que  je  vous  apporte  et  dans  les  réflexions 
qui  les  accompagnent,  je  connais  trop  l'em- 
pire de  l'habitude  et  des  préjugés  pour  ne  pas 
insistera  plusieurs  reprises  sur  ce  qui  me  pa- 
rait fondamental  et  indispensable  au  triomphe 
de  ma  cause. 

Ainsi,    pour  continuer  à  vous  démontrer 
que  la  peine  de  mort  ne  peut  servir  à  adoucir 
lesmœursetà  diminuer  le  nombre  des  crimes, 
je  répète  que  je  n'aperçois  aucune  espèce  de 
rapport  entre  le  sang  d'un  supplicié  et  la  mo- 
ralité des  actions.  Déjà  vous  avez  été  frappés 
de  mes  considérations,  lorsque  jevous  ai  parlé 
de   ces  individus    disgraciés  par   la   nature, 
de  ces  pauvres  êtres  qui   n'ont  point  en  eux 
les  pouvoirs  et  par  conséquent  les  défenses  de 
l'humanité.  Vous  avez  également  admis,  dans 
l'état   d'imperfection  où  ont  été  jusqu'à  pré- 
sentnos  institutions,  que  l'on  verrait  le  peuple 
remplir  les  bagnes  et  les  maisons  centrales  de 
détention,  et  entretenir  l'échafaud,  tant  qu'on 


370  AliOLITlON  DE  LA  PEINE  UE  MOH'I'. 

n'adoucira  pas  sa  situation  matérielle  et  que, 
l'abandonnant  en  môme  temps  h  la  violence 
native  de  ses  instincts  et  à  l'entraînement  de 
tous  les  objets  extérieurs,  on  négligera  de  le 
faire  homme,  c'est-à-dire  de  lui  donner  de 
l'instruction  et  de  l'éducation,  en  d'autres 
termes  encore^  de  tirer  parti  des  facultés  in- 
tellectuelles et  des  sentiments  moraux  qui  sont 
en  germe  dans  sa  constitution  et  qui  n'atten- 
dent, pour  se  développer  et  se  dessiner  dans 
sa  vie,  que  le  souffle  heureux  et  puissant  d'un 
gouvernement  libéral. 

Si  les  classes  élevées  de  la  société  commet- 
tent peu  d'infractions  légales,  si  elles  ne  vont 
pas  souvent  en  prison,  si  on  les  guillotine  en 
petit  nombre,  ce  n'est  pasqu'elles  soient  mieux 
nées  que  le  peuple,  qu'elles  soient  pétries  d'un 
limon  supérieur.  Non,  la  différence  ne  tient 
pointàTorganisation  ;elle  tient  à  la  différence 
de  la  position  et  de  la  condition  sociales,  elle 
tient  aussi  à  la  différence  de  l'instruction  et  de 
l'éducation.  Les  classes  élevées  de  la  société 
vivent  dans  l'aisance;  elles  sont  affranchies 
des  terribles  besoins  de  la  nécessité,  disons  le 
mot  :  elles  sont  heureuses  ;  elles  sont  dans  un 
milieu  au  sein  duquel  leurs  aspirations,  natu- 


ABOLIIION  Db:  LA  PKINE  DK  MOU  1'.  371 

relies,  nombreuses  et  légitimes  comme  celles 
du    peuple,   trouvent  facilement  bonheur  et 
satisfaction.  La  misère  ne  leur  donne  point 
de  mauvaises  idées.  Bien  mieux,  elles  ont  reçu 
de  l'instruction  et  tant  soit  peu  d'éducation; 
elles  ont  donc  de  l'intelligence  et  ne  sont  pas 
mortes  à  tous   les   sentiments,    et   lorsqu'il 
leur  arrive  d'être  surprises  par  des  passions 
égoïstes  et  de  bas  étage,  lorsqu'elles  sont  ten- 
tées de  mal  faire,  on  ne  peut  pas  dire  qu'elles 
n'aient  point  en  elles  des  forces  propres  à  con- 
tre-balancer l'activité  despenchantsinférieurs; 

l'intelligence  et  les    sentiments    moraux  les 
protègent,   elles    ne  sont  point  livrées    aux 
seules"  incitations   de  la  bête  ;  elles  peuvent 
éclairer,  épurer,  modifier,  ennoblir,  changer 
leurs    déterminations.    Le  conseil,  si  je  puis 
m'exprimer  ainsi,  s'assemble  dans  leur  tête  : 
dans  les  replis  de  leur  cerveau,  chaque  fa- 
culté se  fait  entendre  à  son  tour.  Elles  exa- 
minent donc  ce  qui  se  passe  dans  les  profon- 
deurs de  l'entendement;  elles  comparent  les 
motifs  qui  les  poussent  à  l'action  avec  les  mo- 
tifs qui    les   retiennent;  elles  envisagent  les 
conséquences  de  la  conduite  qu'elles  vont  te- 
nir, elles  ont  un  libre  arbitre,  elles  délibèrent, 


a? 2  ABOLITJON  DK  LA  PEINE  DE  MORT. 

elles  jugent Ce  n'est  pas  tout  :  par  Teffet 

de  leur  sensibilité  morale,  elles  éprouvent  des 
émotions  inconnues  du  vulgaire.  La  circon- 
spection leur  fait  éprouver  une  frayeur  salu- 
taire; l'estime  où  elles  se  tiennent  d'elles- 
mêmes,  la  bienveillance,  la  vénération,  la 
conscience,  tous  les  nobles  sentiments  se  sou- 
lèvent dans  leur  âme  et  viennent  encore  les 
aider  à  se  maintenir  dans  les  sentiers  de  l'hon- 
neur et  de  la  vertu. 

Quoi  que  j'aie  pu  dire  en  faveur  des  classes 
aisées  de  la  société,  et  quelque  satisfaction  que 
j'éprouve  à  déclarer  qu'elles  comptent  parmi 
elles  des  hommes  qui  ressemblent  au  portrait 
que  je  viens  défaire,  qui  soient  par  conséquent 
véritablement  hommes,  etquiaienten  eux  tout 
ce  qu'il  faut  pour  dominer  et  régler  lessugges- 
tionsdenolre  nature  inférieure,  et  résisteréga- 
lement,  avecintelligenceetgrandeur,àrentraî- 
nement  des  excitations  extérieures,  il  ne  faut 
passe  dissimuler  néanmoins  qu'il  reste  encore 
beaucoup  àfaire  danscetle  partie  de  la  société, 
si  l'on  veut  que  les  membres  qui  la  composent 
arrivent  au  degré  d'élévation  morale  que  com- 
porte dans  sa  riche  création  le  cerveau  de 
l'espèce   humaine.  Chez  un   certain  nombre 


AliOLlTIOîN  Dlî  LA  PEINE  DE  MORT.  o73 

d'entre  eux,  on  rencontre  des  sentiments  éle- 
vés ;  mais  je  n'hésite  pas  à  l'adlrmer,  la  mo- 
ralité en  général  ne  s'y  trouve  point  au  niveau 
de  l'intelligence.  Je  dis  qu'elle  y  est  faible  et 
incomplète  par  comparaison  à  celle-ci.  Nou- 
velle raison  d'affirmer  dans  ma  thèse  que  , 
pour  abaisser  le  chiffre  de  la  criminalité  ,   il 
faut  incessamment  s'appliquer,  non  pas  seu- 
lement à  former  des  hommes  d'intelligence  , 
mais  aussi ,  et  par-dessus  toutes  choses ,  des 
hommes  de  moralité.  En  effet,  citoyens  repré- 
sentants, l'intelligence  n'est  rien  sans  la  mo- 
ralité, non  qu'on  ne  puisse,  tant  nos  facultés 
sont  indépendantes  les  unes  des  autres,  servir 
l'humanité  par  ses  découvertes  et  son  génie , 
en  étant  un  infâme  ou  un  homme  de  toute 
nullité,  un  cadavre  au  point  de  vue  des  sen- 
timents les  plus  beaux  de  notre  espèce;  mais 
nous  pouvons  affirmer  que  l'intelligence,  sans 
la  haute  direction  ,  sans  le  contrôle  ,  sans  la 
suprématie  du  cœur,  des  sentiments  moraux , 
conduit  presque  toujours  à  mal  faire.    Dans 
ces  cas,  l'intelligence  est  assujettie  par  la  vio- 
lence des  penchants  égoïstes  ;  elle  s'ingénie , 
se  tourmente  et  se  prostitue  pour  leur  satis- 
faction particulière. 


37/j  ARdIjriON   l)K  LA  PKIM-:  I)K  MORT. 

Qui  lie  se  rappelle  à  celte  occasion  les  tur- 
pitudes et  les  crimes  dont  certains  hommes, 
haut  placés  dans  notre  hiérarchie  sociale,  se 
sont  rendus  coupables  sous  l'ancien  gouver- 
nement? Certes,  ils  n'étaient  pas  dépourvus 
de  lumières  ;  ils  avaient  des  talents,  et  par  la 
capacité  qu'ils  ont  montrée  jusque  dans  leur 
triste  défense,  ils  étaient  dignes  d'occuper  les 
premiers  rangs  dans  l'Etat.  Que  leur  man- 
(juait-il  donc  néanmoins  pour  conserver  leurs 
titres  et  leur  position,  ne  pas  se  couvrir  d'in- 
famie et  ne  pas  encourir  la  juste  sévérité  des 
lois  ?  11  leur  manquait  le  signe  de  la  véritable 
civilisation,  il  leur  manquait  un  des  caractères 
propres  de  l'humanité  :  ils  manquaient  de 
moralité!  La  bonté,  la  justice,  la  vénération 
et  la  dignité  ,  facultés  fondamentales  de  notre 
constitution  ,  sans  l'exercice  et  l'application 
desquelles  il  n'y  a  point  de  bonheur  ni  de 
considération  sur  la  terre,  ne  figuraient  point 
dans  leurs  actes;  et  au  scandale  de  la  nation 
tout  entière,  ils  étaient  ainsi  venus,  avec 
tous  leurs  grands  moyens  intellectuels,  pren- 
dre place  dans  l'écume  et  la  lie  de  notre 
ordre  social  ! 

Une  question  de  la  plus  haute  importance 


ABOLITION   UK  I  A   l'KlNE  DK  MORT.  375 

pour  le  sujet  que  nous  traitons  se  présente 
maintenant  tout  naturellement  à  notre  exa- 
men. Puisque  l'homme,  indépendamment  de 
ses  instincts  de  conservation,  a  été  gratifié  par 
son  créateur  de  sentiments  moraux  et  de  facul- 
tés intellectuelles,  et  qu'il  est,  par  cela  même, 
destiné  à  vivre  autant  par  la  noblesse  et  l'excel- 
lence du  cœur  que  par  la  force  et  l'éclat  de 
l'intelligence  ,  comment  se  ftiit-il  néanmoins 
qu'il  soit  en  général,  par  son  âme,  au-dessous 
de  son  esprit?  Comment  se  fait-il  qu'il  acquière 
communément  tout  son  développement  intel- 
lectuel, et  qu'il  reste  presque  constamment  en 
arrière  sous  le  rapport  de  son  développement 
moral?  L'homme  ne  peut-il  donc  pas  répondre 
aux  libéralités  dont  il  a  été  l'objet?  ne  peut -il 
donner  tout  ce  qu'il  a  reçu  et  se  manifester 
sous  les  trois  conditions  de  sa  nature  indivise? 
D'où  vient  ce  morcellement  de  sa  constitution? 
Quoi  !  je  le  verrai  conserver  et  montrer  la 
vigueur  de  ses  instincts  jaloux,  je  le  verrai 
grand,  fort,  subtil  et  délié  par  son  intelligence  ; 
et  lorsque  je  chercherai,  même  dans  les  plus 
hautes  régions  de  notre  ordre  social,  la  magni- 
fique expression  de  ses  sentiments  moraux,  je 
ne  trouverai  plus  en  lui  qu'un  être  faible,  sans 


G7G  AliOUTION  DE  lA   l'KIM-:  [)K  MOIIT. 

couleur ,  sans  parfum ,  sans  noblesse  ,  sans 
beauté!  Qui  m'expliquera  celte  défaillance  de 
sa  nature  morale?  Toute  faculté,  de  quelque 
ordre  qu'elle  soit,  n'existe-t-elle  pas  pour  être, 
c'est-à-dire  pour  se  manifester?  Qui  faut-il 
accuser  de  notre  impuissance  à  bien  faire? 
Sommes-nous  donc  les  misérables  jouets  de  la 
création?  ou  devons-nous,  tout  en  avouant 
notre  imperfection  naturelle,  reconnaître  que 
si  nous  résistons  si  peu  à  l'entraînement  de 
nos  penchants  et  aux  excitations  délicieuses 
ou  pénibles  du  monde  extérieur,  c'est  encore 
plus  la  faute  de  nous-mêmes  que  celle  de  la 
nature? 

Évidemment  c'est  l'homme  qu'il  faut  ac- 
cuser, et  c'est  surtout  à  son  ignorance  qu'il 
faut  attribuer  tous  ses  malheurs  et  tous  ses 
crimes.  Nos  grandes  universités  d'Europe  ont 
cru  faire  merveille  jusqu'à  présent  parce 
qu'elles  nous  ont  donné  des  littérateurs,  des 
artistes,  des  poêles,  des  ingénieurs,  des  mé- 
decins et  des  prêtres  ;  elles  n'ont  rien  négligé, 
le  fait  est  vrai,  pour  mettre  l'homme  en  relief 
sous  le  rapport  de  ses  facultés  intellectuelles, 
et,  on  a  du  plaisir  à  le  reconnaître,  le  succès 
a    récompensé    leur    persévérance    et    leurs 


ABOLITION  DE  LA  PEINE  DE  INIORT.  377 

soins;  mais  je  ne  sais  comment  elles  se  sont 
persuadé  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire  pour  les 
sentiments  moraux,  ou,  du  moins,  que  les  mé- 
thodes propres  à  former  une  belle  intelligence 
étaient  également  bonnes  pour  former  un  beau 
caractère  ;  elles  ne  se  sont  pas  doutées  un  seul 
instant  qu'il  n'y  avait  aucune  espèce  de  rap- 
port entre  ces  deux  faces  de  l'entendement 
humain.  De  même  que  l'ouïe  n'est  pas  la  vue, 
que  la  vue  n'est  pas  le  goût,  que  le  goût  n'est 
pas  le  toucher,  ni  le  toucher  l'odorat,  et  que 
le  développement  de  chacun  de  ces  sens  ré- 
clame des  moyens  divers  et  appropriés  à  leur 
nature  spéciale,  de  même,  en  cultivant  telle  et 
telle  faculté  intellectuelle,  on  ne  cultive  point 
toutes  les  facultés  intellectuelles  ,  et  en  cul- 
tivant toutes  les  facultés  intellectuelles  ,  on 
n'exerce  pas  d'impression  sur  les  sentiments 
moraux.  11  faut  bien  qu'on  le  sache  :  on  ne 
forme  pas  du  même  coup,  et  par  les  mêmes 
moyens,  un  homme  de  capacité  et  un  honnête 
homme,  une  belle  âme,  un  grand  caractère  ; 
l'instruction  et  l'éducation  ne  se  ressemblent 
en  rien.  L'instruction  s'applique  aux  facultés 
intellectuelles,  l'éducation  s'applique  aux  fa- 
cultés morales;    partout  on  donne  de   l'in- 


o78  Aiîoi.rno.N  ni',  la  frine  de  mort. 

slruclion,  nulle  pari  on  ne  donne  de  l'éduca- 
tion. C'est  ainsi  que,  depuis  des  siècles,  les 
choses  se  sont  passées  dans  l'humanité,  ci- 
toyens représentants  ;  c'est  ainsi  qu'en  s'oc- 
cupant  sans  relâche  d'exciter,  de  développer 
l'intelligence,  on  a  laissé  soînmeiller,  tomber 
dans  l'inertie  les  sentiments  moraux;  qu'on  a, 
par  conséquent,  mutilé  l'homme  dans  le  plus 
beau  des  apanages  de  sa  constitution  céré- 
brale, et  que  Ton  a  rempli  la  société  d'avor- 
tons aussi  dangereux  par  l'énergie  de  leurs 
penchants  inférieurs  que  par  les  ressources 
multipliées  de  leur  esprit. 

L'éducation,  c'est-à-dire  la  culture  des  sen- 
timents moraux,  peut  seule  rendre  l'homme  à 
lui-même,  le  sauver  de  bien  des  faiblesses,  lui 
épargner  bien  des  crimes,  et  lui  fermer  le  che- 
min qui  conduit  à  l'échafaud.  L'homme  chez 
lequel  on  n'a  point  négligé  ces  dons  précieux 
de  la  nature  appartient  réellement  à  l'huma- 
nité; il  en  est  le  représentant  :  il  est  fort,  il  est 
complet,  il  est  armé  de  toutes  pièces;  il  jouit 
de  son  libre  arbitre,  il  peut  prendre  un  parti 
en  connaissance  de  cause  ;  il  ne  vit  plus  sous 
l'empire  exclusif  de  l'égoïsme,  il  est  porté  à  la 
bienveillance,  à  la  justice,  à  la  vénération,  à 


AUOTJTION   l)K  I,A   PEINP:  DK  MOIVI.  379 

l'eslime  de  soi-même  et  des  autres,  à  toutes 
les  vertus  sociales.  Pour  combattre  ses  instincts 
de  bas  aloi  ,  pour  résister  aux  excitations  du 
monde  extérieur  ou  aux  chagrins  et  aux  irri- 
tations qu'il  y  rencontre  souvent,  non-seule- 
ment il  possède  une  intelligence  qui  lui  fait 
tout  voir  d'ensemble  et  de  haut,  et  qui  le  met 
à  l'abri  de  bien  des  petitesses  ;  mais  son  âme 
ayant  aussi  reçu  la  vie,  ses  sentiments  moraux 
ayant  pris  place  et  force  dans  sa  constitution, 
il  en  écoute  les  inspirations  et  en  déverse  les 
inépuisables  trésors  sur  la  foule  infortunée  de 
ses  semblables. 

Si  je  me  suis  bien  fait  comprendre,  citoyens 
représentants,  il  ne  s'agitplus  seulement,  dans 
mon  opinion,  de  s'emparer  des  criminels  au  fur 
et  à  mesure  qu'ils  sortent  de  vos  cours  d'as- 
sises, et  d'en  débarrasser  la  société  par  le  cou- 
teau de  la  guillotine:  les  idées  que  je  soumets 
à  votre  haute  appréciation  vont  plus  loin  :  elles 
vont  a  la  cause  des  choses  ;  elles  tendent,  non 
pas  à  ce  qu'il  n'y  ait  plus  jamais  de  têtes  fai- 
bles, passionnées  ou  criminelles  parmi  nous, 
mais  elles  doivent  avoir  pour  résultat  d'en 
diminuer  d'autant  plus  le  nombre  qu'on  en 
saura  faire  une  plus  large  applicaiion.  L'hon- 


380  Anor.ITJON  DK  LA  PKliSE  DE  MORT. 

nciir  de  cette  grande  réforme  peut  apjDartenir 
à  la  république  française.  Améliorez  autant 
qu'il  est  en  vous  la  condition  matérielle  du  peu- 
ple, élevez  l'homme  par  V instruction  et  Véduca- 
lion  au-dessus  de  l'animalité  :  gardez-vous  de 
ne  développer  que  son  intelligence,  vous  n'en 
feriez  qu'un  méchant  ;  donnez  jour  à  son  âme, 
occupez-vous  essentiellement  de  son  moral; 
placez  la  vieille  Université  sur  ce  terrain  nou- 
veau. Si  les  instituteurs  qu'elle  choisira  dans 
ses  écoles  sentent  bien  leur  mission,  s'ils  ont 
la  science,  c'est-à-dire  s'ils  connaissent  la  na- 
ture de  l'homme  dans  ses  éléments  constitu- 
tifs, s'ils  sont  hommes  eux-mêmes,  s'ils  pren- 
nent autant  de  peine  pour  former  le  cœur  de 
leurs  élèves  qu'ils  en  prennent  pour  former  et 
développer  leur  esprit ,  le  but  que  vous  vous 
proposez  est  atteint,  la  moralité  augmente,  la 
vertu  devient  moins  difficile  à  pratiquer  ,  la 
criminalité  diminue,  et  tout  cela  sans  que  vous 
teniez  le  cimeterre  ou  le  bâton  éternellement 
suspendu  sur  la  tête  de  vos  semblables. 

On  sait,  par  l'histoire  et  par  l'expérience, 
tout  ce  que  le  génie  du  mal  a  produit  de  mal 
sur  la  terre;  on  ne  sait  point  assez  tout  ce  que 
peut  produire  (!e  bien  le  génie  du  bien.  Ouvrez 


AHOI.niO.V    |»K  J.A    ri  INK   l)i:   MOIM.  381 

lesvieillesannalesde  l'humanité,  et  vous  verrez 
ce  que  peuvent  des  inslilulions  lorles  et  persé- 
vérammentappliquées.  L'homme  a  été  dépos- 
sédé par  elles  de  tous  ses  pouvoirs  ;  on  en  a 
fait  une  machine,  un  automate,  un  imbécile, 
un  esclave,  un  être  sans  nom,  sans  noblesse  et 
sans  âme.  Par  elles  on  a  empêché  le  dévelop- 
pement de  son  intelligence,  on  a  avili,  dégradé 
son  caractère,  effacé  jusqu'à  l'ombre  de  ses 
sentiments  moraux.  Les  virtualités  même  les 
plus  énergiques  de  sa  constitution  ont  fléchi 
sous  les  calculs  et  les  etTorts  des  aristocraties 
politiques,  religieuses  ou  militaires  de  l'anti- 
quité. Que  ne  devons-nous  pas  attendre  d'un 
système  de  conduite  et  d'action  tout  opposé  ! 
C'est  toujours  sur  la  même  matière,  sur  le 
même  sujet,  le  même  c;)rps,  le  même  esprit, 
la  même  âme,  que  nous  avons  à  travailler. 
Travaillons  au  rebours  de  nos  pères,  reconsti- 
tuons l'homme,  ramenons-le  à  lui-même;  ren- 
dons à  son  intelligence,  et  surtout  à  ses  senti- 
ments moraux,  la  suprématie  qui  leur  est  due. 
Citoyens  représentants  ,  appuyez-vous  sur  ce 
fait  positif,  inébranlable,  éternel  :  L'homme  est 
le  disciple  de  tout  ce  qui  l'entoure;  c'est  l'être 
le  plus  éminemment  malléable  et  modifiable 


882  AHOLITION  DE  Ll  PEINE  DE  MOKT. 

qu'il  y  ail  au  monde.  Il  n'y  a  [)as  de  forme,  de 
couleur,  d'habilude  ou  d'om|)i'einlo  qu'il  ne 
puisse  prendre  à  la  longue.  Oui,  par  l'influence 
de  l'éducalion,  des  mœurs,  des  inslilulions  et 
des  lois,  vous  pouvez  exercer  sur  sa  consli- 
tulion  cérébrale  ,  sur  sou  présent  cl  sur  son 
avenir,  une  influence  immense.  A  lilre  de  lé- 
gislateurs, vous  lenez  dans  vos  mains  toul  son 
mode  d'existence  ;  vous  tenez  sa  vie  malérielle, 
sa  vie  inslinclivc,  sa  vie  morale,  sa  \ie  inlel- 
lecluelle  ;  vous  tenez  dans  vos  mains  son  igno- 
rance, ses  lumicrcs,  ses  vertus,  ses  vices,  sa 
bassesse,  sa  grandeur,  son  esclavage  ou  sa  li- 
berté. Quel  beau  rôle  vous  avez  à  remplir  1 

Je  le  répète  encore  une  fois,  par  le  kuout, 
la  potence  ou  la  guillotine,  vous  ne  développez 
point  l'intelligence  de  l'homme,  vous  n'agran- 
dissez point  son  âme;  vous  le  traitez  en  ani- 
mal, et,  par  cela  même,  vous  le  laissez,  vous  le 
renforcez  dans  son  animalité,  lin  suivant  de 
pareils  errements,  il  n'y  a  pas  de  raison  pour 
que  sa  situation  s'améliore,  pour  qu'il  règle  et 
gouverne  l'activité  de  ses  penchants  inférieurs, 
pour  qu'il  prenne  l'e-prit  et  le  caractère  de 
l'humanité  ;  il  n'y  a  pas  de  raison  pour  qu'il 
ne  vienne  pas  incessamment  vous  affliger  par 


AnOl.ITION  DE  LA  PKKNE  DE  MOIlT.  383 

le  tableau  de  sa  dcgrodalion,  ou  vous  inquié- 
ter et  vous  faire  (rcmblcr  par  ses  convoiliscs, 
son  ésoïsmc  et  ses  fureurs.  Eu  ne  vous  dé|)ouil- 
lantpas  vous-mêmes  du  vieil  homme,  eu  vous 
servant  ext'Iusi\ement  contre  lui  de  vos  forces 
instinctives,  en  le  chàliant  comme  une  brute, 
vous  éternisez  le  vieil  homme  sur  la  terre,  et 
vous  voilà  condamnés  ,  si  vous  ne  voulez  pas 
qu'il  vous  dévore,  à  maintenir  l'échafaud ,  h 
faire,  sans  bénéfice  et  sans  fin,  l'œuvre  de  des- 
truction contre  laquelle  je  proleste  depuis  le 
commencement  de  ce  mémoire,  et  vous  ré- 
duisez vos  fonctions  supérieures,  vos  fonctions 
civilisatrices,  humanitaires,  aux  fonctions  avi- 
lissantes de  pourvoyeurs  du  bourreau  ! 

Un  mot  encore  avant  de  terminer,  citoyens 
représentants. 

Peu  de  personnes  se  sont  demandé  ce  qui 
a  pu  déterminer  l'homme  h  inscrire  la  peine 
de  mort  dans  ses  codes,  et  à  en  faire  une  si 
fréquente  application.  En  effet,  d'où  lui  vient 
cette  énergie?  comment,  en  dehors  de  toute 
émotion  violente  qui  peutsubjuguer  sa  volonté 
ou  de  tout  mouvement  pour  protéger  son  exis- 
tence en  péril,  comment  a-t-il  la  force  de  ver- 
ser froidement,  et  en  grand  appareil,  sur  des 


SSZi  Ai;(ii,rii().N  in;  i.a  im.ink  iji;  moiîi. 

échafauds,  le  sang  de  ses  semblables  ?  A-t-il 
donc,  comme  les  bêtes  fauves,  comme  les  oi- 
seaux de  proie,  un  instinct  brut  et  sanguinaire 
à  satisfaire?  L'odeur  et  le  goût  du  sang  vont- 
ils  à  sa  nature?  obéit-il  fatalement,  comme 
l'animal,  à  une  loi  de  son  organisation  ;  ou  bien 
est-ce  au  mépris  des  lois  mômes  de  sa  consti- 
tution, des  lois  de  l'humanilé,  qu'il  conserve 
cette  férocité  dans  ses  mœurs?  Pourquiconque 
à  porté  le  flambeau  de  l'analyse  dans  les  pro- 
fondeurs de  l'entendement  bumain,  la  réponse 
est  facile  à  faire  :  La  peine  de  mort  est  un  abus, 
est  un  mauvais  emploi  d'une  des  facultés  fon- 
damentales de  notre  constitution  ;  c'est  l'ap- 
plication exclusive,  isolée,  dépouillée  de  toute 
intelligence  et  de  toule  moralité,  d'un  pen- 
chant qui  nous  est  donné  dans  le  double  but 
d'assurer  notre  existence  organique  par  la 
destruction  des  espèces  inférieures  nécessaires 
à  notre  alimentation  ,  et  de  nous  faire  sur- 
monter,  par  une  incessaiite  et  infatigable 
énergie,  les  obstacles  sans  nombre  que  nous 
rencontrons  presqu'à  chaque  pas  dans  le  mi- 
lieu qui  nous  entoure.  Il  nous  fallait  cette  vir- 
tualité pour  vivre  et  nous  défendre  en  ce 
monde;    mais,   en  s'exerçant  sur  l'homme, 


AHOl.niON  1)1.  l.A  l'I'^IM'^  '>•■'  Moi'.r.  38:) 

cette  force  a  dépassé  les  limites  et  les  dioils 
de  ses  activités  propres. 

Quelle  singulière  idée  que  de  conclure  de 
l'existence  d'une  faculté  a  la  nécessité  brute  de 
son  application.  Cela  n'est  pas  exact,  cela  n'est 
pas  vrai  pour  l'homme.  Chez  l'animal,  c'estdif- 
férent;  l'animal  est  un  animal,  il  n'a  que  des 
facultés  animales,  et  ilse  déroule,  et  ilnepeut 
se  dérouler  que  comme  animal.  Qui  peut  en 
dire  autant  de  l'homme?  L'homme,  indépen- 
damment de  ses  instincts  inférieurs  indispen- 
sables à  la  conservation  de  son  être,  a  reçu  une 
haute  intelligence  et  des  sentiments  élevés.  Ces 
facultés  supérieures  établissent  sa  nature,  son 
caractère,  sa  grandeur;  elles  le  font  homme  en 
un  mot.  Eh  bien,  elles  lui  sont  donnéespourse 
manifester  dans  sa  vie,  et,  comme  facultés  no- 
bles, elles  ont  droit  de  contrôle  et  de  supré- 
matie sur  tous  les  mouvements  de  son  âme. 
Elles  lui  sont  données  pour  modifier  les  inci- 
tations de  la  bête  et  imprimer  à  ses  actes  le 
cachet  de  l'humanité.  L'homme  est  donc  plus 
et  autre  chosequ'un  animal,  et  quelque  faible 
que  puisse  être  encore  aujourd'hui  en  général 
son  développement  intellectuel  et  moral,  on 
ne  peut  pas  dire  néanmoins  qu'il  n'ait  abso- 


386  AnOLlTlO.N  DE  LA  PEINK  \)K  MORT. 

lument  en  lui  que  les  forces  de  l'animalité,  et 
qu'il  soil  invinciblement  porte  à  ne  suivre  que 
leur  basse  impulsion.  Je  le  redis  encore,  il  est 
homme,  et  maigre  la  lenteur  et  les  difficultés 
de  son  évolution  sous  cette  face  supérieure  de 
son  être,  il  ne  lui  est  pas  rigoureusement  per- 
mis d'invoquer  en  faveur  de  ses  manifesta- 
lions  instinctives  exclusives  Tinnéilé  de  ses 
penchants  instinctifs  qui  en  sont,  il  est  vrai,  la 
source  etle  principe,  mais  qui  ne  forment,  en 
définitive,  que  l'élément  inférieur  de  sa  con- 
slilulion,  et  qui  doivent  par  cela  même  être 
incessamment  consentis  dans  leur  application 
par  l'iiilciligcnce  et  les  sentimetils  moraux. 

Ces  consi'léralions  suffiront  probablement, 
citoyens  représentants,  pour  vous  démontrer 
que  la  peine  de  mort  est  elle-même  une  in- 
fraction faite  aux  lois  de  la  nature  humaine. 
Cette  pénalité  vient  de  loin,  elle  date  de  la 
plushauleantiquité;  elle  porte  en  conséquence 
le  signe  de  l'enfance  de  l'humanité, elle  atteste 
son  ignorance,  elle  indique  le  silence  et  l'en- 
veloppement de  ses  facultés  morales  et  intel- 
lectuelles, elle  révèle  sa  barbarie  primitive, et, 
à  ces  différents  points  de  vue,  elle  forme  avec 
nos  mœurs  actuelles  un  anachronisme  évident. 


ABOLITIOM  DE  L.V  PEINE  DE  MORT.  387 

Cela  est  si  vrai,  citoyens  représentants,  que 
dans  aucun  rang  de  notre  ordre  social  aujour- 
d'hui on  n'accepte  la  responsabilité  d'une  exé- 
cution capitale.  L'intelligence  et  lessentiments 
moraux  se  soulèvent  spontanément  à  la  vue 
d'un  sacrifice  humain.  En  voulez-vous  la 
preuve?  suivez  un  coupable  depuis  le  moment 
où  il  comparaît  devant  la  Cour  d'assises,  jus- 
qu'à celui  où  vous  le  voyez  monter  sur  l'écha- 
faud.  La  sentence  de  mort  n'est  point  pronon- 
cée, sans  que  l'auditoire,  les  membres  du  jury, 
les  juges  eux-mêmes,  éprouvent  un  frémisse- 
ment involontaire,  tremblent  en  quelque  sorte 
dans  tous  leurs  membres;  et  cette  sentence 
n'est  point  exécutée  sans  que  le  peuple  qui 
court  au  spectacle  de  cette  sanglante  tragédie, 
sans  que  les  hommes  d'armes,  le  prêtre,  le 
bourreau  lui-même,  soient  douloureusement 
remués  dans  tout  leur  être,  sans  qu'il  y  ait  sur 
tous  les  visages  une  consternation,  un  abatte- 
ment, une  laideur  d'expression  qui  laisse  bien 
souvent  à  l'homme  que  l'on  va  supplicier  tous 
les  avantages  moraux  de  la  position.  En  effet, 
citoyens  représentants,  en  montrant  du  cou- 
rage et  delà  fermeté,  en  montrant  du  repentir 
et  de  la  piété,  en  envisageant  le  moment  su- 


388  ADOI.IIION    I)K  LA    l'I  IM<;  L)K    MOH  r. 

prrme  où  il  est  à  Iravers  le  prisme  de  l'espé- 
rance et  de  l'idéalité,  en  se  jetant  dans  les  bras 
de  son  Dieu,  il  manifeste  seul,  en  cette  circon- 
stance, quelques-unes  des  brillantes  facultés 
de  notre  être;  seul  il  a  de  l'éclat  au  milieu  des 
têtes  muettes  qui  le  contemplent.  Le  sang  qu'il 
va  donner  rachète  à  ses  yeux  l'énormité  de  sa 
faute  ;  il  en  trouve,  et  il  a  raison,  l'expiation 
trop  forte;  son  intelligence  la  condamne,  sa 
conscience  ne  s'y  soumet  pas,  et  il  meurt  em- 
portantaveclui  l'intérêt  de  cette  même  société 
qui  ne  s'était  point  doutée  que  la  vie  ne  doit 
être  rendue  qu'à  celui  qui  l'a  donnée. 


ORTHOPHRÉNIE. 


NOUVEAU  SYSTEME  D'EDUCATION. 


ORTIIOPHRENIE. 


;vouvc:ai]  S¥.htùaik:  n'ÉDUCATioK. 

Ayant  émis,  en  18b3,  quelques  iflées  sur  la  direction  spé- 
ciale à  imprimer  aux  entants  (pii  [irésenleni  ries  particularités 
natives  ou  accjuises,  dans  l'esprit  ou  le  caractère  ;  et  ces  idées, 
qui  sont  miennes,  ne  ressemblant  en  rien  à  reils  (pic  l'on 
trouve  dans  les  d  fférents  tiait^s  d'éduciition  publiés  parles 
hommes  les  plus  distingués  des  temps  iuiriens  rt  modernes, 
je  ci'ois  devoir  encort;  ici  profiler  de  l'occasion  qui  m'est  of- 
ferte pour  en  r.ippeler  le  souvenir  et  en  exposer  de  nouveau 
à  mes  risqties  et  perds  les  piinri|)es  roiidiuiientaux. 

Pourquoi  ne  le  dirais-je  pas?  hi  violente  opposilion  qu'elles 
soulevèrent  alors  parmi  (pichpies  membi'ts  de  l'Iiistilut,  et 
dont  M.  Népomucène  L(Mnerci<'r  se  (it  l'intei'prète  lorsqutî  je 
voulus  eu  l'aire  l'applicaiion,  nifconv.iin  piit  «pi»' je  n'avais 
pas  frappé  l'air  d'un  vain  bruit  et  que  J'avais  dit  quelque 
chose. 

Le  rapport  bienveillant,  consciencieux  et  tout  scientifi(]ue 
fait  au  goiiveriuMiient  par  le  médecin  du  roi,  M.  Marc,  et 
inséré  dans  le  Mmiteur  du  2^  octobre  183/i,  me  coiifii-ma 
dans  cette  opini(Ui,  et  la  lectui'e  chaleureuse  que  voulut  bien 
faire  de  ma  lettre  à  l'Académie  des  sciences  l'bonoi'able 
Arago.en  réponse  aux  attaques  de  M.  Lemercier,  necontribua 
pas  moins  à  me  domier  coniiance  et  courage. 

Je  dois  dire  aussi  qu'à  cette  même  épo(|ue  je  reçus,  à  mon 
cabinet  de  consultalioit,  la  visite  de  plusieurs  médecins  que 
je  ne  connaissais  ([ue  de  réputation,  et  qui,  au  premier  exposé 
demadoctrine,  vinrent  meserrer  cordialement  la  main  et  me 
féliciter  sur  la  marche  que  j'imprimais  à  mes  études. 

Si  je  ne  suis  donc  pas  dans  l'erreur  la  plus  complète,  si 
comme  tant  d'autres  auteurs  je  ne  me  lais  pas  une  énoinie 
illusion  sur  mon  compte,  je  crois  avoir  entrepris  une  œuvre 


d'inlfilligoneo  et  d'hommo,  d*^  I)ieii,  en  clierchant  par  tous  les 
moyens  possibles  à  faire  pour  la  faiblesse  de  riiilelli;^^eiice, 
pour  les  vices  (hi  cœur,  les  travers  de  l'esprit,  les  difformités 
de  l'âme,  en  un  mot,  ce  que  d'autres  font  ou  ont  fait  pour 
les  difformités  du  corps. 

Ce  n'est  plus  de  l'ortliopédie,  c'est  de  Vorthophrénie,  mot 
expressif  dont  j'ai  eniichi  la  langue  française,  et  qui  rend 
parfaitement  bien  la  rectitude  mentale  à  laquelle  je  veux 
faire  arriver  ou  revenir,  suivant  la  mesure  des  facultés  qui 
leur  restent,  les  esprits  faussés  ou  arriérés  et  les  âmes  nouées 
ou  boiteuses. 

Je  n'aurais  point  remis  sous  les  yeux  de  mes  lecteurs  les 
pièces  principales  de  celle  vive  discussion,  si,  par  un  senti- 
ment dont  aucun  auteur  ne  peut  se  défendre,  je  n'eusse  at- 
taché de  la  valeur  à  ces  idées.  Dans  le  temps  où  elles  furent 
publiées,  je  li's  trouvais  lionnéti^s,  utiles,  morales,  religieuses 
et  sociales,  partant  d'un  bon  naturel  et  fondées  sur  la  vérité 
même.  Je  n'ai  point  changé  d'opinion;  il  m'est  impossible 
de  croire  qu'on  puisse  encore  aujourd'hui  s'en  servir  pour 
déverser  sur  moi  la  critique  et  l'injure. 

Quoi  qu'il  en  advienne,  qu'elles  subissent  donc  de  nouveau 
le  jugement  de  mes  confrères;  j'ai  conservé  ma  couleur, 
mon  caractère,  ma  force  telle  quelle,  mon  indépendance, 
mon  amour-propre  et  ma  liberté;  le  reste  ne  me  regarde  plus; 
on  me  donnera  dans  l'opinion  publique  la  place  que  j'aurai 
méritée. 


BAPI'OHT 


FAIT    A     M.     LE    CONSEILLER    D  ETAT  ,    PREFET    DE     POLICE  , 


L'ÉTABLISSEMENT  ORTHOPHRENIQUE 

DK    M.    FÉLIX   VOISIN,    DOCTEUR    EN    MÉDKCINE, 

PAR  M.  MARC, 

Premier  médecin  du  roi,  inspecteur  des  maisons  de  santé  ,  etc.  (i). 

L'établissement  que  vient  de  fonder  M.  Voi- 
sin manquait  à  la  science  et  à  l'humanité.  Il 
est  spécialement  consacré  aux  enfants  qui,  par 
leurs  particularités  natives  ou  acquises,  s'é- 
chappent et  se  soustraient,  dans  les  collèges  ou 
dans  les  autres  pensionnats,  à  l'influence  des 
méthodes  uniformes,  calculées  sur  les  dispo- 
sitions communes,  vulgaires,  des  individus  qui 
y  vont  puiser  une  instruction  générale. 

D'après  les  faits  recueillis  par  le  docteur 
Voisin,  les  enfants  qui  réclament  un  traitement 

(1)  Extrait  du  Monitiur  du  2^  octobre  1834. 


39/i  i:rAnLISSR^î^:NT  onTHOPiiRÉNiQiTR. 

orlhophrénique  peinent  se  diviser  en  quatre 
classes  piincipales. 

1"  Dans  la  première  classe  sont  les  enfants 
nés  pauvres  d'es()iii,  c'est-à-dire  avec  une  or- 
ganisation cérébrale  au-dessous  de  l'organisa- 
tion  commune  à  l'espèce  en  général. 

2"  Dans  la  seconde  classe  sont  les  enfants 
nés  comme  loul  le  monde  ^  doués  de  l'organisation 
commune  à  l'espèce  en  général,  mais  auxquels 
une  éducation  première  mal  entendue  a  fait 
prendre  une  direction  vicieuse. 

3"  J.a  troisième  classe  comprend  les  enfants 
nés  exlraordinairemcnt .  Etablis  par  la  nature 
sur  de  grandes  proportions,  ils  forment  les 
grands  hommes  ou  les  grands  scélérats,  sui- 
vant le  cours  favorable  ou  défavorable  des  cir- 
constances au  milieu  desquelles  ils  passent  les 
premiers  temps  de  leur  vie. 

4-'  Enfin,  la  quatrième  classe  se  compose  de 
tous  les  enfants  qui,  nés  de  parents  aliénés,  sont 
en  naissant  fatalement  psédisposés  à  l'aliéna- 
tion mentale  ou  à  toute  autre  affection  ner- 
veuse. 

Les  idées  dont  le  docteur  Voisin  entreprend 
de  faire  l'application,  reposent  sur  des  faits 
incontestables  d'observation.  On  ne  peut  plus 


i-;r\RrjssEMF:r<T  orthophrénique.  395 

longtemps  se  refuser  à  rcvidcnce;  la  nature 
est  inégaie  dans  ses  répartitions,  et  le  sy.stome 
si  fortement  accrédilé  par  les  philosojilies  du 
siècle  dernier,  de  l'égalité  des  facultés,  ne  peut 
plus  aujourd'hui  soutenir  un  seul  instant 
l'examen. 

Des  formes  générales,  il  est  vrai,  ont  été 
arrêtées  pour  l'espèce;  mais  il  n'est  pas  moins 
exact  d'afTirmer  que  chacun  s'appartient  par 
une  spécialilc  cVorganisalion.  Il  n'y  a  que  des 
individus  dans  le  monde.  L'homme  est  tout  à 
la  fois  semblable  et  dissemblable  h  l'homme. 
On  l'a  déjà  dit  et  redit  cent  fois,  dans  l'échelle 
sans  fin  qu'il  faut  parcourir,  depuis   l'excel- 
lence du  génie  et  l'élévation  la  plus  sublime 
de  l'àme,  jusqu'à  l'image  la  plus  repoussante 
de  l'idiotisme  intellectuel  ou  moral,  les  com- 
binaisons intermédiaires  sont  innombrables, 
et  la  nature  ne  se  répèle  jamais.  Chaque  homme 
a  donc  son  caractère  propre;  il  a  son  cachet, 
son  empreinte;  il  a  en  lui  la  raison  fondamen- 
tale et  spéciale  de  sa  vie.  Voilà  ce  qui  con- 
stitue les  conditions  organiques  de  Vêlre,  condi- 
tions organiques  qui,  jusqu'à  présent,  n'avaient 
pas  été  analysées,  n'avaient  point  été  prises 
en  considération,  et  sans  l'appréciation  des- 


oi)6  Kl  AIU.ISSIMI.M    Ol!  II1(»I'III;1M()!:K. 

quelles,  chez  les  sujets  /uns  de  li(pu\  il  est 
impossible  de  l'aire  le  nioiiulre  calcul  et  d'ob- 
tenir le  moindre  résultat. 

Kn  nous  exprimant  ainsi,  nous  ne  parlons 
pas  dans  un  sens  absolu.  Nous  savons  tous,  et 
l'expérience  le  démontre  à  chaque  instant,  et 
l'institution  dont  il  s'agit  mettra  sans  doute 
au  grand  jour  les  convictions  du  fondateur, 
que  l'éducation  et  toutes  les  autres  influences 
extérieures  modifient  prodigieusement  l'orga- 
nisation, et  partant  les  manifestations  instinc- 
tives, intellectuelles  et  morales  de  l'homme. 
Nous  savons  qu'elles  entrent  pour  une  énorme 
proportion  dans  les  événements  qui  signalent 
les  diverses  époques  de  son  existence.  Ainsi 
donc,  si  par  nous-mêmes,  si  par  les  mains  de 
la  nature,  nous  avons  notre  individualité,  et 
par  cela  même  notre  valeur  intrinsèque  et  dé- 
terminée, il  tant  reconnaître  aussi  que  cette 
valeurreste  telle  quelle,  augmente  ou  diminue, 
suivant  les  circonstances  au  milieu  desquelles 
nous  apparaissons  dans  la  vie  :  c'est  ce  qui 
constitue  les  conditions  de  développement. 
Néanmoins,  la  nature  avant  l'initiative  en  tout, 
l'organisation  étant  la  puissance  première,  on 
conçoit  dès  lors  combien  il  est  important  de 


KrAlîl.lSSKMKM'  Ol'.  I  llOPIIliKMOn:.  397 

connaître  la  spécialité  organique  de  l'enfan' 
ou  du  jeune  homme  dont  on  veut  diriger  l'édu 
cation.  Celle  connaissance  préliminaiio  est 
surtout  indispensable  i\  celui  qui  veut  ins- 
truire, ennoblir,  modifier  et  perfectionner  les 
enfants  qui  font  exception  à  la  forme  générale 
etcommune  de  l'espèce,  qui  sont  par  la  nature 
au-dessous  ou  au-dessus  du  terme  moyen  de 
développement,  et  qui  portent  si  ostensible- 
ment l'empreinte  de  leurs  mutilations  ou  de 
leurs  proportions  démesurées. 

Ces  mêmes  vues  doivent  présider  aux  soins 
que  réclament  les  sujets  qui  ont  été  viciés  dans 
leur  première  enfance  par  l'ensemble  malheu- 
reux des  circonstances  extérieures. 

Les  facultés  prédominantes  de  l'enfance, 
ses  bases  organiques,  ses  habitudes  exclusives, 
donnent  le  premier  point  de  départ.  Les  con- 
ditions de  développement  doivent  être  con- 
stamment subordonnées  à  cette  appréciation 
rigoureuse.  Si  cette  destination  organique  est 
méconnue,  si  les  rapports  du  sujet  avec  le 
monde  extérieur  ne  sont  pas  calculés,  or- 
donnés, sur  les  particularités  natives  ou  ac- 
quises de  son  cerveau,  de  son  être  intellectuel 
et  moral,  l'éducalion   qu'on  lui  donne  forme 


398  KlABLISSlîMKiNT  Oli  rHOIMlRKNIQUE. 

avec  ses  dispositions  un  contre  sens  perpétuel. 
Vous  n'avez  plus  de  point  d'appui,  vous  man- 
quez de  boussole,  le  gouvernail  vous  échappe, 
et  vous  perdez,  dans  une  lutle  inutile  et  fu- 
neste contre  la  nature,  le  temps  qui  suiTisait  à 
la  perfectionner. 

J'ai  tracé  à  dessein  avec  quelque  élenduc 
Tensemble  des  principes  qui  président  à  l'exé- 
cution du  projet  de  M.  Voi-in.  Si  ces  principes 
sont  généralement  justes,  ne  doit-on  pas  dé- 
plorer les  pertes  que  la  société  a  faites  jus- 
qu'à présent  par  le  défaut  de  leur  application? 
Que  de  grandes  forces  perdues!  que  de  carac- 
tères bienveillants  et  trop  sensibles  tombés 
dans  le  découragement  ,  l'indilTérencc  et 
l'égoïsme!  que  de  télés  nobles  et  généreuses 
et  pleines  de  capacité  ont  tourné  contre  elles- 
mêmes  et  contre  la  société  leur  puissance!  que 
d'intelligences  magnifiques  qui  n'ont  poir)t  été 
senties,  qui  n'ont  point  été  convenablement 
placées,  qui  n'ont  pas  été  devinées,  et  qui, 
ignorées  d'elles-mêmes  et  de  leurs  contempo- 
rains, ont  emporté  dans  la  terre  les  facultés 
supérieures  qu'elles  avaient  reçues  de  la  na- 
ture! Kn  laissant  de  côté  ces  merveilles  et  ces 
prodiges  de  la  création,  que  de  tètes  incom- 


ÉTARLISSEMEIST  OIVl  lIOPIlUliNIQUE.  390 

plètes  parmi  la  Ibulc  humaine  n'aurait-on  pas 
pu  modifier,  agrandir  et  amener  à  une  exis- 
tence plus  large,  plus  inlellcctucile,  plus  li- 
bérale, plus  affeclueu^e,  plus  utile  et  plus 
heureuse,  si  l'on  s'était  engagé  dans  ces  voies  î 

Mais  alors  nieme  qu'il  faudrait  soumettre 
ces  principes  à  de  nombreuses  restrictions,  le 
bienfait  d'un  établissement  tel  que  celui  de 
M.  Voisin  serait  encore  immense. 

Au  reste,  je  ne  connais  pas  d'homme  de 
ma  profession  qui  possède  h  un  degré  plus 
éminent  que  M.  Voisin  l'ensemble  des  con- 
naissances, ainsi  que  l'expérience  nécessaire 
pour  la  réussite  de  l'entreprise  qu'il  a  conçue. 

C'est  uneroule  nouvelle  quecepliilanlhrope 
va  frayer;  et  si,  comme  je  l'espère,  il  arrive 
au  but,  il  aura  remlu  un  service  inappréciable 
à  la  société. 


ORTHOPHRÉNIE. 

LETTRE 

DU   DOCTEUR  F.    VOISl.V 

AU    SUJET 

D'UN  MÉMOIRE  DE  M.  iNÉPOMUCÈiNK  LEMERCIER. 


A    M.    LE    PRÉSIDENT    UE    L'ACAUEMIE    UES    SCIENCES 
DE    L'INSTITUT. 


Monsieur  le  Président, 

J'apprends,  par  les  journaux  et  par  les  rap- 
ports bienveillants  de  quelques-uns  de  me? 
confrcres,  que  l'établissement  orlhoi)hrénique 
que  j'ai  fondé  en  183i  a  été,  dans  votre  der- 
nière séance,  l'objet  de  l'examen  et  de  la  cri- 
tique d'un  des  hommes  les  plus  distingués  de 
notre  époque,  tant  sous  le  rapport  de  son  la- 
lent  comme  poëte  et   littérateur,  que  sous  le 


/,02  OH  TMOPHRliMK. 

rapport  fie  son  caractère  comme  homme  indé- 
pciulant  et  noble. 

Je  n'étais  pointa  l'Institut  lundi  dernier  : 
je  n'ai  point  entendu  JM.  Lemercior,  je  ne 
connais  point  son  mémoire;  je  ne  puisconsé- 
quemmcuil,  sur  !a  foi  d'un  feuilleton,  ou  sur 
un  rap[)orl  verbal  presque  toujours  incom- 
plet, entrer  en  discussion  avec  lui.  Cependant, 
monsieur  le  Trésidenl,  sa  parole  puissante,  sa 
verve  poétique,  ont,  dit-on,  commandé  l'at- 
tciition  de  l'Institut  et  ébrnrdé  tout  l'audi- 
loiie.  J';ii  cherché  ce  que  je  devais  faire  en 
celte  otcurrc/ice,  et  j'ai  pensé  (jue  je  devais 
com[îler  sur  votie  inqarlinlité,  que  vousac- 
cueilleriezma réclamation, et  (ju'à  défaut  d'une 
poléiniciue  loule  scienliticjue  et  toute  mesurée 
(que  j'aurais  tenu  à  honneur  d'avoir  avec 
M.  Lemercier,  vous  me  permettriez  de  vous 
faire  connaître  en  peu  de  mots  le  but  que  je 
me  suis  proposé  en  créant  cette  institution. 

Vous  allez  connaître  les  principes  qui  me 
dirigent  et  les  sentiments  qui  m'animent.  Par 
une  attaque  aussi  directe  devant  la  première 
société  savante  du  royaume,  je  suis  forcé, 
vous  le  voyez,  de  sortir  de  ma  retraite;  mais 
je  le  dois  à  M.  Lemercier,  je  le  dois  à  l'in- 


Or.TIlOPflRÉNIF.  '103 

slitut,  oux  familles  qui  m'ont  confié  leurs  en- 
fdnls;  je  le  dois  à  moi  même,  je  le  dois  à  la 
science  et  à  riiumanile. 

Mon  établissement  rcj30sc  sur  les  besoins 
de  la  société  :  il  est  la  déduction  sévère  de 
quatre  grands  faits  d'observation,  pour  l'atTir- 
malion  desquels  j'itjvoque  ici  la  parole  et  l'au- 
loriléde  mes  confi  ères.  Si  je  me  suis  Irompé, 
si  j'ai  mal  vu.  je  manque  de  base  et  d'appui  ; 
mon  entreprise  est  inutile,  mes  projets  chi- 
inéri(jues,  mes  inlentions  ridicules.  Si  j'ai 
voulu  expluiler  la  créduliié  publi<jue,  mon 
cliailat.misme  est  patent,  et  ma  conduite  est 
ififàine;  il  y  va  de  l'honneur  cl  de  toutes  les 
espérances  de  ma  vie:  je  me  livre  sans  crainte 
à  leur  jugement. 

Kn  regardant  autour  de  moi  dans  la  so- 
ciété, j'ai  trouvé  des  enfants  disgraciés  par  la 
nature,  des  enfants  mal  nés,  nés  pauvres  d'es- 
prit. 

Pour  les  classes  inférieures  de  la  société, le 
Conseil  général  des  hospices,  en  1833,  a  bien 
voulu  me  charger  d'organiser,  à  l'hospice  de 
la  rue  de  Sèvres,  un  service  médical  en  faveur 
d'une  centaine  de  ces  malheureux  enfants. 

Je  ne  prétends  point,  comme  vous  le  pen- 


/,o'i  or.  riioi'iiiir.Mi:. 

sez  bien,  taire  quelque  chose  des  derniers  iii- 
(liviiius  de  celte  calégorie.  Malheureusement 
la  puissance  de  notre  art  est  bornée.  Néan- 
moins, sur  ces  ébauches  imparfaites  et  gros- 
sières de  l'espèce  humaine,  il  est  possible  de 
faire  encore  quelques  observations  important 
tes.  Mais  voici  sur  quoi  particulièrement  j'en 
appelle  à  mes  confrères,  et  voici  sur  quoi 
déjà  je  fonde  en  partie  l'utilité  de  mon  éta- 
blissement :  c'est  que,  depuis  l'idiot  le  plus 
bas  dans  l'échelle  jusqu'à  l'homme  ordinaire, 
il  y  a  une  foule  de  degrés  intermédiaires  ; 
c'est  que  l'idiotisme  est  rarement  complet  ^ 
que  chez  un  individu  disgracié  par  la  nature 
les  caractères  de  l'humanité  ne  sont  pas  tous 
effacés;  c'est  qu'il  y  a  de  l'étoffe  et  de  la  ma- 
tière en  lui,  c'est  qu'il  y  a  de  l'intelligence  et 
de  l  âme  ;  c'est  qu'il  est  éducable  ;  c'est  que 
dans  sa  faiblesse  et  sa  misère  il  a  cependant, 
comme  nous,  sur  la  tète  le  sceau  du  Créateur. 
Nous  ne  pouvons  pas  l'élever  jusqu'à  nous, 
eh  bien!  monsieui-  le  TrésideMl,  descendons 
jusqu'à  lui  ;  ne  l'abandonnons  point  à  son  im- 
perfection, et  avec  de  la  patience,  du  courage, 
de  la  bonté,  et  rinlelligeuce  pleine  et  entière 
de  ce  qu'il  peut  conq)orter,  nous  obtiendrons 


OIÎ  IIIOPIIHKNIE.  'lO,> 

infailliblement,  toujours  néanmoins  dans  la 
mesure  de  sa  capacité  naturelle,  les  })lus  heu- 
reux résultats. 

En  continuant  le  cours  de  mes  observations, 
j'ai  vu  des  enfants  qui  avaient  été  viciés  dès 
le  bas  âge,  qui  avaient  eu  le  malheur  d'être 
mal  entourés,  mal  dirigés  dès  les  premiers 
temps  de  leur  vie,  qui  avaient  été  élevés  avec 
trop  de  sévérité  ou  de  condescendance,  vic- 
times ou  de  la  négligence,  ou  des  faux  sys- 
tèmes de  leurs  pères,  ou  de  l'amour  aveugle 
de  leurs  proches  :  ces  enfants  ne  me  présen- 
taient pas  de  vices  de  constitution  ;  ils  étaient 
comme  tout  le  monde;  l'habitude  avait  seu- 
lement chez  eux  formé  une  seconde  nature  : 
le  mal  avait  produit  du  mal. 

Que  faisait-on  de  ces  enfants,  et  qu'en 
fait-on  encore  tous  les  jours?  On  renonce  à 
les  modifier.  Les  méthodes  uniformes,  géné- 
rales ,  avantageusement  calculées  pour  les 
masses,  n'ont  point  d'effet  sur  eux  ;  on  les 
renvoie  des  collèges  et  des  maisons  particu- 
lières d'éducation,  et  on  les  abandonne  ainsi 
à  leurs  mauvaises  dispositions.  Eh  bien  !  mon- 
sieur le  l'résitlent,  tous  ces  enfants  qui  ont 
lassé,    fatigué    la    bonté    paternelle,  qui  ont 


,'iOfi  ORTHOPIIHÉME. 

cpnisc  la  paîiencect  le  talent  des  instituteurs 
(le  nos  écoles,  tous  ces  enfanis  que  l'on  jette 
aux  mains  du  procureur  du  roi,  qu'on  envoie 
dans  les  îles,  qu'on  met  à  bord  de  nos  Lâli- 
menls  et  que  l'on  chasse  de  tous  côtés,  je  les 
adopte  ég  dément,  je  lesdemande,  je  les  veux. 
Je  dis  fjue  les  hommes  sont  les  disciples  de 
tout  ce  qui  les  entoure  ;  qu'ils  ne  sont  point, 
par  ccl.»  mon^e,  comptables  de  la  direction 
qu'on  a  donnée  à  leur  première  enfance  ;  qu'ils 
ne  doivent  point  subir  les  conséquences  des 

fautes  de  leur  faniille,  cl  qu'ils  ont  droit  à 

1'  •   1  '   *  I 
inlcrel. 

J'ai  d'autant  ])lus  d'espoir  de  les  rendre  à 
eu\-mèmiîs,  c'esl-à direà  rexcellence  de  leur 
nature  et  à  la  supériorité  de  ses  attributs, 
qu'ils  ne  présentent  point,  comme  obstacle 
au  traitement,  de  vice  de  constitution  origi- 
nelle, qu'ils  sont  nés  comme  tout  le  monde, 
qu'ils  ont,  pour  me  servir  des  expressions  de 
Montaigne,  la  «  forme  entière  de  l'humaine 
condition,  »  et  que,  par  conséquent,  aucune 
surface  de  rapport  ne  manque  à  leur  orga- 
nisme. Le  mal  a  produit  du  mal  :  voyons  si 
le  bien  ne  produira  pas  du  bien  ;  éludions, 
ayons    bon    courage  ;    ordonnons   autrement 


ORTHOPllUÉNIE.  Û07 

leurs  rapports  extérieurs  ;  voyons  si  c'est  à 
l'homme  ou  à  l'animal  que  restera  l'empire. 

N'allez  pas  croire,  en  m'exprimant  ainsi, 
que  j'aie  le  moindre  doule  sur  le  succès  de 
mon  entreprise.  Les  e-pérances  que  je  mani- 
feste reposent  sur  une  foule  d'obser valions 
incontestables  ;  elles  s'appuient  sur  Thisloiie 
tout  entière  de  Thumanitè.  Vous  le  savez 
mieux  que  moi  :  à  raison  de  la  médiocrité  do 
ses  forces  morales  et  inicllecluellos,  re>pèce 
humaine  ne  s'est  jamais  appaitenue  ;  elle  a 
toujours  élé  ceciue  l'ont  f.iit  êiro  les  temps,  les 
hommes  énergiques  et  les  inslitutions.  Sa 
grandeur  et  sa  gloire,  ses  horreurs  ot  ses  abo- 
minations, son  impassibilité  et  ses  mouve- 
ments terribles,  tout  a  été  le  résultat  des 
choses  du  dehors.  Monsieur  le  Président, 
quelques  tètes  de  plus  ou  de  moins  dans  le 
monde,  et  les  données  de  l'histoire  ancienne 
et  moderne  sont  changées. 

Arrivons  aux  enfants  de  ma  troisième  caté- 
gorie. 

S'il  y  a  des  individus  disgraciés  par  la  na- 
ture, s'il  en  est  d'autres  qui  sont  jetés  dans  de 
fausses  directions,  il  faut  reconnaître  aussi 
qu'il  en  est  quelques-uns  qui  sont  tout  à  fait 


/l08  OKTHOI'HHKNIE. 

hors  de  la  ligne  ordinaire.  On  pense  bien  que, 
relativement  à  mon  établissement,  je  ne  veux 
pas  parler  ici  des  modèles  et  des  types  de 
l'humanité,  quoiqu'ils  n'échappent  point  à  la 
loi  générale,  quoiqu'il  soit  vrai  de  dire  qu'un 
concours  défavorable  de  circonstances  exté- 
rieures peut  affaiblir  la  plus  belle  intelligence 
et  pervertir  le  plus  heureux  naturel.  Voici 
toute  la  question  :  Existe-t  il  des  enfants  chez 
lesquels  l'animalité  prédomine,  chez  lesquels 
les  instincts,  les  penchants  et  les  sentiments 
des  brutes  exercent  une  tyrannie  continuelle? 
Livrés  à  cette  spontanéité,  dont  on  fait  tant  de 
bruit,  leur  intelligence  est-elle  assez  forte  et 
leurs  sentiments  moraux  assez  énergiques 
pour  en  contrebalancer  la  puissance,  en  mo- 
difier l'action,  en  arrêter  la  fougue,  en  domp- 
ter la  violence? 

Les  moralistes,  les  philosophes,  les  Pères  de 
l'Église,  les  médecins,  les  jurisconsultes  et  l'ob- 
servation journalière  ne  laissent  pas  le  moin- 
dre doute  sur  l'existence  de  ces  hommesdange- 
reux. 

Eh  bien  !  je  crois  encore,  avec  la  plupart 
de  ces  grands  observateurs,  qu'en  plaçant 
convenablement  dans  le  monde  extérieur  un 


oiniioPiiP.KMr.  /i09 

sujet  pareil,  qu'en  laissant  sommeiller  en  lui 
l'animal,  qu'en  développant  son  intelligence, 
qu'en  l'appelant,  qu'en  l'attirant  à  moi  parles 
facultés  propres  à  l'espèce  humaine,  qu'en 
lui  faisant  goûter  la  volupté  des  choses  justes, 
honnêtes,  nobles,  vénérables  et  vraies  ;  je 
crois,  dis-je,  qu'il  est  possible  de  modifier  sa 
constitution,  dechangerson  caractère,  d'élar- 
gir sa  sphère  intellectuelle  et  d'ennoblir  son 
àme. 

La  chose  n'a  point  encore  été  faite  :  est-ce 
donc  une  raison  pour  ne  pas  l'entreprendre? 

Enfin  la  quatrième  catégorie  se  compose 
de  tous  les  enfants  qui,  nés  de  parents  aliénés, 
sont  en  naissant  fatalement  prédisposés  à  l'a- 
liénation mentale  ou  à  toute  affection  ner- 
veuse. L'expérience  des  savants,  des  faits  em- 
pruntés à  tous  les  temps  et  à  tous  les  pays, 
ont  démontré  que  ces  malheureux  sont  inces- 
samment menacés  d'un  dérangement  dans  les 
fonctions  cérébrales,  dérangement  qui  les 
frappe  à  l'improviste,  au  sein  du  bonheur, 
sans  cause  extérieure  appréciable,  et  indé- 
pendamment de  toutes  les  causes  qui,  chez  les 
autres  hommes,  peuvent  amener  l'aliénalion 
mentale. 


ÙIO  ORrHOPHRKiSIE. 

Hippocrate  pensait  que  l'on  pouvait  modi- 
fier ces  enfants  et  les  soustraire  ainsi  à  la  fa- 
talité qui  pèse  sur  leur  tète.  L'illustre  Piiiel 
et  mon  excellent  maître  le  digne  Esquirol  ont 
rappelé  cette  idée  dans  leurs  ouvrages  ;  j'en 
fais  l'application. 

Maintenant  que  mes  confrères  prononcent. 

(juant  à  vous,  monsieur  le  Pré^idc^t,  vous 
pouvez  juger  si,  dans  une  entreprise  pareille 
à  la  mienne,  je  puis  être  arrélé  par  des  rai- 
sannemeuts  qui  tendent  au  moins  à  prouver 
que  je  n'ai  point  été  compris.  J'ai  bon  espoir 
en  mes  efforts  :  si  c'est  une  illusion,  elle  est 
naturelle  et  permise  à  tout  homme  conscien- 
cieux. Depuis  tout  à  l'heure  un  an  qu'existe 
mon  établissement,  j'avais  évité  le  bruit,  je 
ne  cherchais  point  la  renommée;  je  suis  at- 
taqué, je  dois  me  défendre.  Personne  n'es- 
time M.  Lemercier  plus  que  moi;  mais,  puis- 
qu'il m'en  fournit  l'occasion,  je  vais,  monsieur 
le  Président,  vous  montrer  toutes  les  profon- 
deurs de  ma  conviction.  Je  place  mon  établis- 
sement à  côté  de  celui  de  l'abbé  del'Kpée;  je 
le  présente  avec  confiance  à  mon  pays,  et  je 
le  mets  dès  aujourd'hui  sous  la  protection  de 
l'inslilut. 


ORTHOPHUKNIK.  Zjll 

Je  demande  qu'une  commission  soit  nom- 
mée pour  l'examiner  dans  tous  ses  détails;  je 
demande  aussi  que  l'honorable  académicien 
me  donne  comfnunicatiou  de  son  travail  :  j'en 
discuterai  franchement  avec  lui  les  proposi- 
tions fondamentales,  et,  tous  les  deux,  dans 
nos  bonnes  intentions,  nous  aui'ons  fait  de 
notre  mieux  dans  l'intérêt  de  la  science  et  de 
l'humanité. 

Agréez,  etc. 

Février  1835. 


J'ai  cru  devoir  rassembler  ici,  pour  l'instruction  des  jeunes 
médecins,  les  questions  que  j'ai  lliabitude  d'adresser  aux 
parents  qui  amènent  quelques-uns  de  ces  pauvres  enfants 
à  ma  consultation  journalière. 

On  trouve,  dans  les  réponses  obtenues,  le  véritable  point 
de  départ  et  d'appui  pour  en  faciliter  ou  en  régulariser  le 
développf'tiH'iit  intellectuel  et  moral. 


ANALYSF,  l'SVCHOl.OGIOnE 

m:  L'EMExNDI'MENT  MIJMAIN 

(;ili;Z  LES  K.\fA\ÎS  AllItlÙlKS,  IMlOlil'LF.TS  nii  IlOKS  LIG?I1!. 


EXAMEN  DE    LEUR    ÉTAT    INSTINCTIF,    MORAL,    INTELLECTUEL, 
PERCEPTIF    ET    SENSORIAL. 


Nom  et  âge  du      I 
sujet.  I 

Son  temyiérament, 

ses    iiabitudes 

extérieures. 

Appréciation  des     i 

ionctioD.s  (ie  la  vie   j 

organique.  \ 


FACCI.TKS    DE    COXSKKVATION    ET    DE    KF.PRODUCTIOX. 


JRenohtmia. 

/  f/enfant  a-t-il  un  appétit  voraco.  inaiige-l- il 
i      comme  tout  le   monde  ou  dévore-l-il  ses 
^^*°'"  „?/!i°f!'*"  }      aliments  comme  un  animal  ?  mange-l-il  ses 
I      ongles,    du   bois,  de  la  terre,    des   or- 
dures, etc.,  elc.  ? 

/  L'enfant  présente-t-il  des  dispositions  à  i'éro- 
lisme? 
Érotisme.         <|  Les  manifestations  que  l'on  observe  tiennent- 
elles  à  des  habitudes  vicieuses  qu'il  aurait 
contractées  dès  l'enfimce? 


d  alimentation. 


ll/l 


A^'AT,YSI^  PSVCriOI.OOIQUK. 


AttachrnK 


A-t-il  un  oaraclôii' ;iiïecluonx? 
A-t-il  au  conirairo  des  tcMulances  à  vivro  .îo- 
lilaire?  1 


Quelles  soi\l  les  flispositions  de  l'eufanl  à  cet 

1      égard? 

Vvss&ice         •  Esl-il  querelleur,  hareneux,  diflicilo  à  vivre? 
de  iciictitn,  ccurage  i  _  ...  .      .  -n  .■     •  i 

^  I  Est-il  au  oonlraire  pacifique,  linnde  ou  peu- 

V     reux? 

,'L'enfanl  esl-il  violent,  a-l-il  des  disposilions 
[  à  casser,  briser,  déchirer,  brûler  les  ob- 
\  jets? 
Se  monlre-t-il  cruel  dans  ses  jeux  avec  ses 
camarades?  Le  voit-on  tourmenter  les  ani- 
maux ? 
Se  montre-t-il  sous  des  dehors  tout  à  fait 
différents  ? 


In»tinct  à  détruire. 


Instinct  de  ruse. 


Béisir  d'avoir, 
convoitise,  égoisme. 


Dextérité  manuelle, 

laabiiete  manuelle,  > 

disi.io<.it^on 

à  construire  , 

à  tailler,  à  modeler 

les  objets. 


L'enfant  est-il  hypocrite,  menteur?  A-t-il  de 
l'argulie?  Cherche-t-il  le  subterfuge?  Est- 
il  au  contraire  trop  simple,  trop  candide 
et  trop  franc? 

L'enfant  a-t-il  des  dispositions  au  vol,  et 
même  à  s'emparer  aveuglément  de  tout  ce 
qui  peut  lui  tomber  sous  la  main,  fait-il 
des  collections?  Ou  bien  ne  se  montre-t-il 
que  trop  désintéressé  en  toutes  choses? 

L'enfant  a-l-il  des  disposilions  pour  les  arts 

mécaniques? 
Est-il  habile,  adroit  et  prompt  dans  ses  évo- 
'      lutions?  Ou  n'esl-on  pas  à  chaque  instant 
témoin  do  sa  maladresse? 


Sftetitêifâtis  »6»«n*n9tjp. 


Estime  de  soi 
orgueil. 


^L'enfant  a-l  il  bonne  opinion  do  liii-nK^iiie, 
a-l-il  l'amour  de  la  domination,  le  désir  de 
la  puisï-ance,  se  fait-il  remarquer  par  de 
la  présomption,  de  l'insolence  et  du  mé- 
pris? (il  n'ist  pas  besoin  de  dire  qu'il  faut 
ici,  comme  ailleurs,  savoir  s'il  no  [iré-ento 
|)Hs  le  contre-pied  de  ces  dispositions.) 


Vanité , 
désir  de  plaire, 


ANALYSE  l'SYCHOLOGIQUK.  415 

/L'enfanl  ainie-l-il  les  flalleries  et  les  compli- 
l  ments?  Reclierclie-t-il  la  parure  et  à  se 
*  faire  remarquer  même  par  de  mauvais 
moyens? 
Est-il  au  contraire  tout  à  fait  insensible  à 
l'approbation  de  ses  semblables"? 


Prudence , 
circonspection. 


/  L'enfant  a-t-il  de  l'incertitude,  de  l'inquié- 
tude et  de  l'irrésolution  dans  la  tête?  N'a- 
t-il  pas  une  teinte  de  mélancolie  dans  son 
caractère  ?  Ou  bien  agit-il  dans  toutes  cir- 
constances comme  un  étourdi? 


Bonté  ,  charité  , 
bienveillance. 


L'enfant  se  fait-il  remarquer  par  sa  douceur 

ou  sa  méchanceté? 
Le  voit  on  s'attendrir  avec   facilité,  montre- 

t-ilde  la  compassion?  Est-il  généreux,  ex 

pansif,  etc.? 


Sentiment 

de  respect  et  de 

vénération. 


L'enfant  a-t-il  en  lui  le  sentiment  de  véné- 
ration ?  Est-il  religieux?  Est-il  respectueux 
envers  ses  parents  et  ses  professeurs? 
Montre-t-il,  en  un  mot,  de  la  vénération 
pour  toutes  les  supériorilés  réelles  ou  n'a- 
t-il  de  culte  que  pour  lui? 


Volonté , 
persévérance , 


L'enfant  monlre-t-il  dans  .sa  conduite  habi- 
tuelle de  l'opiniâtreté,  de  l'obstination,  de 
l'entêtement?  A-t-il  l'esprit  séditieux?  A- 
t-il  au  contraire  le  caractère  inconstant, 
changeant,  variable  et  incertain? 


Sentiment  du  juste. 

de  l'injuste, 
conscience ,  justice. 


'L'enfant  désire- t-il  et  cherche-t-il  la  vérité? 
Se  révolie-t-il  contre  l'injustice,  s'exagère- 
t-il  ses  loris? 

La  conscience  au  contraire  est-elle  muette 
dans  sa  constitution,  néglige-t-il  ses  de- 
voirs ? 


Sentiment 
de  l'espérance. 


L'enfant  a-t-il  l'esprit  aventureux,  forme-t-il 
incessamment  des  projets  chimériques  ? 
Yoit-il  tout  en  beau  ?  '\'it-il  au  contraire 
dans  le  découragement  et  sans  foi  dans 
l'avenir? 


/llG  ANALYSi:  PSY(:U()F.OGIOri:. 

y'' L'enfant  a-L-il  de  la  disposition  à  saisir  en 
I  touteschoses  le  côté  merveilleux,  étonnant, 
l  miraculeux  et  surnatiirol  ?  (!e  sentiment 
Sentiment  j  liiissc-t-il  au  Contraire  par  sa  faiblesse  et 
du  merveilleux.  ^  gon  inactivité  ce  même  enfant  exclusive- 
ment et  grossièrement  absorbé  dans  les 
phénomènes  du  concret  et  du  mnndi^  ma- 
\,     lériel  ? 

/L'enfant  se  fait-il  remarquer  par  de  la  viva- 

Iinagination ,      ^      cilé,  de  Teiilbousiasme,   de  l'inspiration? 

sent.ment  poétique.  )      ^^'^  ^'O'I-i'  froidement,  tristement  el  sans 


V 


prisme  tous  les  objets  extérieurs? 


L"enfanl  a-t-il  une  humeur  gaie?  A-t-il  de 

la  tendance  à  saisir  le  côté  plaisant  des 

'^*P"*-i!.?'""''    {      choses?  Cherche-t-il   à  faire  rire?  Est-il 

railleur,  ironique?  A-l-il  au  contraire  le 

caractère  sérieux? 


gaieté. 


/L'enfant  a-t-il   de  l'inclination   à    imiter   co 

\      qu'il  voit  faire  autour  de  lui  ?  N'a-t-il  aa- 

aeni.meni  ^^^^^^  tendance  au   contraire  à  répéter  les 

I      actes  dont  il  est  le  témoin  et  a  s  harmonier 

par  cela  même  avec  ses  semblables? 


Sentiment 


Se»»»  Cirtf'fiftffg. 


Y  a-t-il  strabisme  ? 

Y  a-t-il  rotation  spasmodique  du  globe  ocn- 
■Vue.             {      laire  dans  l'orbile  ? 

L'enfant  est-il  affecté  de  myopie,  de  pres- 
bytie? 

iLe  goût  est-il  dépravé?  Montre-t-il  des  pré- 
férences pour  les  saveurs  fortes  ou  douces, 
aigresou  sucrées,  suaves  ou  nauséabondes  ? 

/Notion  du  froid  et  du  chaud,   du   sec  et  de 
\      l'humide,  du  doux  et  du  rude,  etc.,  etc. 
Toucher.  \  On  connaît  toute  l'importance  de  ce  sens  vé- 

/      rificjileur  pour  la  connaissance  des  objets 
\      extérieurs. 


A.NAIASK  l'.iYCllOLOGlQUI';.  UU 

iLe  sens  de  l'ouïe  mérite  parliciiliérenicnl  de 
fixer  l'alteiition.  C'esl  le  t^ens  qui  peut  re- 
nuier  le  plus  profoudémenl  l'ûme  liuiiiaine. 

1  L'aclivilé  donlce  sens  jouit  cliez  les  sauvages 
O<iorat.  '      prouve  tout  le  parti  qu'on  en  pourrait  liri)r 

^      dans  l'éducation  de  mes  pauvres  sujets. 


£^tittcafi«*u    fies  sens. 

Je  me  propose  d'entrer  à  ce  sujet  dans  quelques  détails  avec 
noire  in^lituteur.  On  ne  saurait  croire  combien  il  y  a  à  faire,  sous 
ce  rapport,  dans  notre  éduc;ition  publique  et  particulière.  Dans  les 
j''ti\  (le  la  première  enfance,  on  trouverait,  en  les  organisant,  bien 
tirs  ressources  précieuses.  Les  philanthropes  du  xviii"  siècle 
av;iieiii  (W]A  lixé   l'iitlention  sur  ce  point;  mais  il  faut  y  revenir 


aiijo  iiil  liui. 

\  Ma  relu 
[..uvenient.       )  0)urse 


M. 
voluiitciiret 


■'  Station, 
che. 


Saul. 
Jet. 


''Se  balance-t-il  d'un  côté  à  l'autre  ou  d'avant 
Mouvements  \  en  arrière?  Ebt-il  affecté  de  la  danse  de 
u.voiouta.res.       i      Saiut-Guv  (chorée),  ou   de  quelque  autre 


1      saint-' 
\     tic  ou 


mouvement  nerveux  ? 


1  Parle-t-il  ? 
Confo.mat.on  des  \(\y^^.\^  gout  les  vices  de  la  voix  ou  de  la  pa- 

organes  de  la  parole  1 

^  ^  rôle? 


Sommeil. 


!''Le  sommeil  est-il  profond  et  réparateur,  est- 
il  léi^er,  l'enfant  se  réveille-i-ilen  sursaut, 
a-l-il   souvent  des  rêves  ou  des  cauche- 
.      mars,  etc.? 


Zll8  ANALYSli  rSYClKJLOGlQUK. 

JFacitltés  tte  uteê'ceifiian. 

/L'enfant  prend-il  aispmenl  connaissance  des 
Aptitude  \      ohjpts  extérieurs  el  de  leur  exisience  indi- 

à  l'éducation,         \        vifllielle'? 

individualité.       i  Connaît-il  ses  lettres?  Sail-il  épeler?  Sail-il 
V     lire?  Sait-il  écrire? 


lions 


_      .      .  1  L  enfant  presente-t-il   quelques  disposi 

FacuUé  du  dessin,   \  -,  a  o 

-„.,«  ..  =»  ^o"S  ce  point  de  vue? 

couiiguratiou.        1  ' 

(Saisit-il  bien  la  forme  des  objets? 

L'enfant  présente-l-il  sous  ce  rapport  quel- 
„      .  .  „,       ,       ■      ques-unes  des  dispositions  saillantes  que 

Faculté  détendue.  \        i-  i         \  •        •  l  i 

^      I  on  remarque  chez  les  ijeometres,  les  ar- 
chitectes el  les  entrepreneurs? 

/"L'enfant  aperçoit-il  les  rapports  des  couleurs 
Faculté  du  coloris,  j      entre  elles? 

\Es!-il  sensible  à  leur  harmonie? 


Xiocalité. 


Calcul. 


Ordre. 


L'enfant  aime-t-il  à  se  déplacer,  à  changer 
de  localité? 

Garde-t-il  la  mémoire  des  lieux  qu'il  a  vi- 
sités? 


[Quels  sont  s 
(      l'enfant? 


sous  ce  rapport  les  aptitudes   de 


(L'enfant  se  fait-il  remarquer  par  la  force  ou 
(      la  faiblesse  de  celle  faculté  ? 


Mémoire 


_  .       (Examiner  qu 
des  faits.   {       r     .  o 
\       icint? 


elle  est  son  activité  chez  l'en- 


Miisique.  I  Quelles  sont  à  ce  sujet  ses  dispositions  ? 

langage  et        (  Etudier  également  à  ce  sujet  les  perfections 
mémoire  cios  mois.  )^     ou  les  imperfections  de  la  nature. 


ANALYSE  PSYCHOLOGIQUF:.  A19 


Ces  faciillps  se  composent  de  la  comparaison  et  de  la  causaliié  ; 
tout  le  succès  lie  l'éilucation  que  l'on  peut  donntr  à  ces  mailieureux 
dépend  particulièremenl  du  développement  que  l'on  fait  acquérir  à 
ces  deux  attributs  supérieurs  de  l'âme  humaine. 

MJli&ioffie. 

Ya-l-il  des  transmissions  héréditaires?  L'enfant  a-l-il  eu  des 
convulsions  dans  les  premiers  temps  de  sa  vie?  A-t-il  eu,  à  cetle 
môme  époque  de  l'existence,  des  inflammations  du  cerveau  et  de 
ses  membranes?  Naurait-il  point  fait  de  chute?  Ne  serait-il  pas 
possible  qu'il  eût  été  conçu  dans  l'ivresse  et  dans  l'orgie?  Ne 
serait- il  pas  la  victime  de  quelques  dégénérescences  (1)?  Les 
habitudes  de  la  masturbation  ne  l'auraient-elles  point  énervé,  et 
n'auraient-elles  pas  porté  une  atteinte  profonde  et  radicale  aux 
pouvoirs  les  plus  élevés  de  sa  conslilulion  ? 

Il  ne  sera  pas  sans  utilité,  pour  compléter  ces  observations,  de 
donner  la  mesure  des  principaux  diamètres  de  la  tète  de  ces  mal- 
heureux enfants,  et  d'indiquer  également  les  configurations  étranges 
ou  extraordinaires  qu'elles  pourront  présenter. 


On  le  voit  par  toutes  ces  questions,  con- 
naître la  nature  de  l'homme,  c'est  connaître 
particulièrement  son  organisation    cérébrale 

(1)  Consultez  sur  ce  point  l'ouvrago  romar(iuabie  que  vient  de 
publier  ledocteur  lî.-A.  Vlorel,  médecin  en  dicfde  l'asile  des  Aliénés 
de  Saint-Yun,  ayant  pour  titre  :  Traité  des  déyénérescences  phy- 
siques, i)iti-llr(iiiollrs  et  mnrales  de  respi^re  Inuiiainc.  A  l\iris,  chez 
J.-B.  Baillicrc  et  Fils. 


Ù20  AiNAI.YSK  l'SVCIloi  oGiori:. 

el  tout  ce  qu'elle  coin[)orte;  c'est  connaître 
les  propriétés  qui  y  sont  invinciblement  et 
éternellenient  attachées  ;  c'est  connaître  les 
facullés  primordiales  qui,  par  leur  ensemble, 
constituent  son  existence  instinctive,  morale 
et  intellectuelle;  c'est  coimaître  l'emploi,  le 
but,  le  mouvement,  le  désordre  ou  l'abus  de 
ces  facultés,  chacune  d'elles  considérée  isolé- 
ment dans  son  exercice  ou  dans  ses  rapports 
et  ses  combinaisons  avec  toutes  les  autres; 
c'est  connaître  tous  ces  principes  d'action 
réduits  à  leur  force  native,  à  leur  activité 
propre,  indépendamment  de  tout  ce  qui  peut 
du  dehors  en  solliciter  ou  en  neutraliser  la 
puissance  ;  ou,  au  contraire,  c'est  connaître 
ces  mêmes  pouvoirs,  modifiés  par  les  circon- 
stances extérieures,  favorables  ou  défavorables 
à  leurs  manifestations.  Connaître  la  nature  de 
l'homme,  c'est  connaître  sa  destination  et 
l'ordre  entier  de  ses  rapports  dans  ce  vaste 
univers;  c'est  connaîtie  ses  intérêts,  ses  de- 
voirs, ses  plaisirs,  les  trésors  de  son  intelli- 
gence, les  libéralités  de  son  ànie. 

Ce  n'est  pas  tout,  lecteurs.  Connaître  la 
nature  de  l'homme,  c'est  pouvoir  estimer  à 
sa  juste    valeur   la   cap;;cilé   intellectuelle  el 


ANAI.YSK  I>SY(;110I,0(;|()IjK.  lill 

morale  d'un  peuple  ou  d'urj  individu;  c'est 
pouvoir  mesurer  tous  les  degrés  de  l'intelli- 
gence, depuis  l'idiot,  l'imbécile  et  l'homme 
ordinaire  jusqu'au  génie  le  plus  grand  et  le 
plus  universel  ;  c'est  pouvoir  suivre  tous  les 
mouvements  du  cœurhuniiiin;  c'est  pouvoir 
déterminer  les  causes  internes  et  externes  de 
nos  actions;  c'est  pouvoir  différencier  la  vertu 
du  vice,  l'intelligence  du  délire,  et  l'héroïsme 
de  tout  ce  qui  en  est  le  faux  simulacre. 
Vous  le  sentez,  pour  aborder  et  trancher 
toutes  ces  questions  de  la  plus  haute  et  de  la 
plus  ancienne  philosophie,  pour  aller  ainsi 
arracher  tous  les  secrets  à  la  nature  et  donner 
des  bases  à  l'éducation,  à  la  morale,  à  la  po- 
litique et  à  la  législation  des  différents  peu- 
ples, il  faut  un  ensemble  de  choses,  si  rare 
à  trouver  chez  un  seul  individu,  que  de  quel- 
que libéralité  dont  je  veuille  user  envers  moi, 
je  ne  puis,  devant  l'importance  et  la  majesté 
de  mon  sujet,  ne  pas  m'empresser  de  récla- 
mer bien  vivement  voire  indulgence. 

Il  ne  suffit  point,  j)our  un  pareil  travail, 
d'avoir  reçu  tout  à  la  fois  une  instruction 
solide  et  brillante,  ni  d'avoir  élé  formé  à  l'é- 
cole des    bonnes   mœurs;  il    ne   suffit    point 


l^22  ANALYSt;  l'SYCHOLOCiK^UK. 

d'êlre  versé,  comme  un  érudit,  dans  l'étude 
de  l'histoire  ancienne  et  moderne,  d'être 
affranchi  du  joug  des  préjugés  de  caste  ou  de 
nation,  ni  de  se  trouver  dans  une  position 
sociale  d'où  l'on  puisse  convenablement  ob- 
server les  hommes  et  les  événements  de  son 
temps;  il  faut  aussi  avoir  été,  au  moitis,  placé 
par  la  nature  dans  la  moyenne  de  l'organisa- 
tion. Il  faut  être  apte  à  goûter,  à  sentir,  à 
faire  et  à  analyser  tout  ce  qui  constitue  la  vie 
de  l'espèce  entière. 

Le  monde  alors  est  un  espace  ouvert  au 
développement  et  à  l'application  des  facultés 
de  l'homme;  il  comprend  la  plus  belle  intel- 
ligence, il  descend  jusqu'à  la  plus  misérable, 
et  sait  aussi  se  mettre  en  rapport  avec  elles. 
Il  se  passionne  pour  tous  les  chefs-d'œuvre 
des  arts,  il  parcourt  toutes  les  régions  aux- 
quelles le  génie  peut  atteindre,  et  par  le  pou- 
voir qu'il  tient  toujours  de  son  oiganisation 
d'arriver,  à  l'aide  de  l'enregistrement  et  de  la 
comj)araison  des  faits,  à  connaître  le  comment 
et  \e  pourquoi  des  choses,  il  conçoit  également 
les  bizarreries,  les  ridicules,  les  superstitions, 
les  fanatismes,  les  désordres  et  les  vanités  de 
ce  même  esprit  humain,  dont  tout  à  l'heure 


AiSALYSE  PSYCHOLOGIQUE.  423 

encore  il  admirait  l'élévation,  la  puissance  et 
l'éclat. 

Quant  aux  facultés  affectives,  aux  senti- 
ments et  aux  penchants  (]ui  nous  sont  com- 
muns avec  les  espèces  inférieures,  ou  qui  for- 
ment l'apanage  exclusif  de  l'espèce  humaine, 
il  faut,  non-seulement  que  celui  qui  en  veut 
faire  l'objet  public  de  ses  réflexions  soit  apte 
à  constater,  par  l'observation  chez  la  masse 
des  individus,  l'inégalité  de  force  et  d'activité 
de  chacune  de  ses  facultés,  mais  il  est  encore 
à  désirer,  pour  qu'il  soit  mieux  en  état  de 
juger  leurs  manifestations,  qu'il  en  sente  en 
lui-même  toules  les  incitations;  il  faut  que 
son  âme  ait  été  dans  toutes  les  positions  de 
Vàme  humaine;  il  faut  qu'elle  se  soit  faite  et 
brisée  à  toutes  les  émotions,  à  toutes  les  joies, 
à  toutes  les  douleurs  de  ce  monde.  Rien  de 
ce  qui  appartient  à  l'humanité,  ainsi  qu'on  le 
disait  autrefois  dans  l'école,  ne  doit  lui  rester 
étranger.  Le  tableau  des  vertus  les  plus  su- 
blimes doit  faire  battre  son  cœur  et  transpor- 
ter son  âme;  il  doit  concevoir  toutes  les  belles 
actions  et  être  capable  de  les  faire.  Sous  un 
autre  point  de  vue  non  moins  important,  il 
faut  aussi  que,  se  dépouillant  de  tout  orgueil 


Il2li  ANALYSI-:  l',SY(:H()l,()(;i(^UE. 

et  de  tout  charlatanisme,  plein  d'amour  pour 
la  justice  et  pour  la  vérité,  il  pénètre  dans  les 
replis  les  plus  cachés  de  son  cerveau,  qu'il  en 
étudie  les  mouvements  secrets,  et  que,  malgré 
les  privilèges  dont  il  jouit,  convaincu  de  ses 
propres  faiblesses,  honteux  de  certains  senti- 
ments qui,  bien  des  foi."^,  lui  ont  fait  oublier 
ses  obligations  d'homme,  il  soit  également 
apte  à  concevoir  tout  ce  qui  résulte  de  l'action 
incomplète  ou  démesurée  de  nos  penchants  ou 
de  nos  sentiments  primitifs. 

J'en  ai  la  plus  intime  conviction,  si  tout  ce 
qui  peut,  soit  en  bien,  soit  en  mal,  soit  en 
génie,  soit  en  stupidité,  se  présenter  à  l'esprit 
et  au  cœur  de  l'homme  considéré  d'une  ma- 
nière générale,  n'entre  point  dans  la  tête  de 
celui  qui  veut  deviner  l'énigme  de  sa  nature, 
il  peut  renoncer  à  son  entreprise  :  comme 
instituteur,  comme  juge,  comme  législateur, 
comme  philosophe  ou  comme  prêtre,  l'intel- 
ligence des  faits  lui  échappera  toujours;  sa 
mission  est  manquée  ! 


FIN. 


TABLE  DES  MATIERES. 


Avis  au  lecteur vu 

iNTnODUCTlON 5 

Analyse  de  l'entendement  humain 53 

Besoin  d'alimentation 6i 

Instinct  de  la  génération,  amour  physique 71 

Amitié  ,  attachement ,  affection 90 

Courage,  instinct  de  la  lutte  et  du  combat 105 

Instinct  à  détruire 130 

Savoir-faire,  ruse,  dissimulalion,  instinct  à  être  secret.  .  167 

Sentiment  de  propriété 237 

Circonspection  ,  prudence 306 

Sens  des  arts  et  de  l'architecture,  constructivité  ....  335 

MÉMOIRE  EN  FAVEUR  DE  L'ABOLITION  DE  LA  PEINE  DE  MOUT.    .  3/|3 

Orthophrénie.  —  Nouveau  système  d'éducation 389 

Rapport  sur  l'établissemlnt  orthophrénique,  par  M.  le 

docteur  ^larc 39o 


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